Le goût amer du lundi matin

La pluie de novembre cinglait la vitrine quand j’ai poussé la porte du tabac-presse. La rue était déserte, les façades de pierre ocre du Vieux-Lyon ruisselaient sous l’averse. J’étais revenue. Cette fois, je n’avais pas de gravats sous les ongles, mais le même vieux caban de chantier, la même allure de femme lessivée par une nuit blanche à superviser une coulée de béton.

La fille derrière le comptoir n’a même pas levé les yeux. Elle mâchait un chewing-gum avec une lenteur étudiée, ses ongles vernis défilant sur l’écran d’un téléphone portable. L’étagère derrière elle débordait de paquets de journaux invendus, de carnets à spirale gondolés par l’humidité, de présentoirs à bonbons à moitié vides. Une vague odeur de tabac froid et de détergent rance flottait dans l’air.

Sans un mot, j’ai déposé sur le comptoir un épais classeur noir.

La fille a enfin détaché son regard du téléphone. Ses yeux, lourdement maquillés, ont glissé du classeur à mon visage. Elle devait avoir vingt-trois, vingt-quatre ans. Ses lèvres s’étaient fendues d’un sourire en coin.

— On est fermé pour inventaire.

— Non, justement, j’ai dit. On ouvre. Et on commence tout de suite.

Elle a plissé le front. Un éclair de contrariété a traversé son visage. Je voyais bien qu’elle cherchait à me remettre : cette cliente bizarre de la semaine passée, celle à qui elle avait jeté la monnaie comme on jette une aumône à une mendiante.

Le souvenir m’a traversée, net et glacé. Huit jours plus tôt, j’étais entrée dans cette même boutique vers vingt heures. J’avais acheté deux piles et une bouteille d’eau. J’avais posé un billet de vingt euros sur le comptoir. La fille avait attrapé la coupure du bout des doigts, l’avait examinée en pleine lumière comme s’il s’agissait d’un faux manifeste, puis elle avait fait glisser les pièces sur le comptoir. Une pièce de cinquante centimes était tombée par terre, roulant sous un tourniquet de cartes postales.

— Vous la ramassez ? j’avais demandé.

Elle avait soupiré. Puis elle avait dit, en détachant chaque syllabe :

— Y’a des gens, ils ont vraiment que dalle, et en plus ils savent pas se baisser.

J’avais ramassé la pièce moi-même. J’avais souri. Pas un sourire aimable. Le sourire d’une personne qui sait quelque chose que vous ignorez encore.

Ce jour-là, je ne portais pas le caban pour faire joli. Je sortais d’un immeuble de rapport que je venais d’acheter deux rues plus loin, un ancien entrepôt de quincaillerie que je retapais étage par étage depuis trois mois. J’avais passé l’après-midi à déplacer des palettes de carrelage avec les ouvriers. Je ne payais pas de mine. Et cette fille, une certaine Maëva d’après le badge pendu de travers sur sa blouse rose, avait décrété que je n’étais rien.

La semaine qui avait suivi, j’étais revenue tous les soirs. Pas pour acheter. Pour observer. Je me postais près du présentoir à journaux et je regardais. Au-dessus de la caisse, une petite caméra clignotait, son œil rouge pointé sur le comptoir. J’avais noté sa présence. Maëva passait le plus clair de son temps au téléphone. Elle répondait aux clients par monosyllabes, laissait le rideau métallique à moitié baissé bien avant l’heure de fermeture, et piochait régulièrement dans le tiroir-caisse pour se payer un sandwich ou un paquet de cigarettes sans jamais rien noter. Un mardi, j’avais vu le livreur de presse lui glisser discrètement une enveloppe derrière les paquets de tabac à rouler. De l’argent pour des retours de journaux jamais déclarés.

Michel, le propriétaire, un homme pressé de filer à La Rochelle pour une retraite qu’il voulait sans histoires, m’avait tout déballé autour d’un café en rase campagne. Il avait besoin de vendre vite, très vite, à cause d’un héritage compliqué et de dettes qui s’accumulaient. Il m’avait prévenue pour Maëva, sa nièce par alliance. « Une petite caractérielle, qu’il m’avait dit en évitant mon regard. Mais elle connaît le métier. » Il savait très bien qu’elle le pillait. Mais il ne pouvait pas la renvoyer sans affronter sa sœur, et il n’en avait plus la force. « Un procès, des cris… je préfère tout vendre et disparaître », avait-il soupiré.

J’avais signé la promesse de vente le jeudi. Le vendredi, à six heures du matin, le fonds de commerce était à mon nom. Ce lundi matin, j’étais la propriétaire, et Maëva l’ignorait encore.

Donc je suis entrée. Et j’ai posé le classeur noir sur le comptoir.

— Vous êtes qui, au juste ? a demandé Maëva, un peu moins arrogante soudain.

— Je suis la nouvelle propriétaire. Et vous, vous allez me faire l’inventaire. Maintenant.

Elle est restée figée trois secondes. Son chewing-gum a cessé de claquer. Puis elle a attrapé son téléphone.

— J’appelle mon oncle.

— Appelez. Il a changé de numéro ce week-end. Mais essayez, je ne suis pas pressée.

Elle a composé le numéro. Les bips ont sonné dans le vide. Elle a essayé une deuxième fois. Rien. Michel avait tenu parole. Il ne répondrait ni aujourd’hui, ni demain, ni jamais.

J’ai sorti une calculette et la liste du stock transmis par le vendeur. Deux cent quarante-sept références. J’ai commencé par le présentoir à bonbons, juste sous son nez. Tic-Tac, Kinder, Carambar, Malabar. Trente-cinq boîtes annoncées. Vingt-sept présentes.

— Huit boîtes de moins, j’ai noté. On continue.

Maëva ne pipait pas. Les plaques rouges qui lui montaient dans le cou racontaient sa panique mieux qu’un cri. Elle s’est mise à tripoter nerveusement les paquets de gâteaux apéritifs.

— Les livraisons, y’a toujours des erreurs, a-t-elle bredouillé.

— Possible. Maintenant la presse. Combien de *L’Équipe* ce matin ?

— Quarante.

— Il en reste trente et un. Le cahier des retours indique vingt-sept invendus. Et il n’y a eu que vingt-trois ventes en caisse cette semaine. Où sont passés les neuf exemplaires manquants ?

Elle a ouvert la bouche, puis l’a refermée. Les mains lui tremblaient. J’ai continué, méthodiquement, rangée par rangée. Piles, jeux à gratter, carteries, cigarettes électroniques, briquets, recharges téléphoniques. Chaque fois, l’écart entre le stock déclaré et le stock réel était criant. Maëva tentait de justifier ici un vol à l’étalage, là une erreur de commande.

Je n’élevais pas la voix. Je laissais les chiffres faire le travail. Le trou dans la caisse s’élevait déjà à plus de huit cents euros. Le vol en sous-main, bien davantage.

Au rayon tabac, j’ai sorti l’argument qui tue. J’ai ouvert l’ordinateur poussif de la réserve, entré le mot de passe que Michel m’avait confié, et ouvert les enregistrements de vidéosurveillance. La caméra au-dessus de la caisse couvrait tout le comptoir. On y voyait Maëva, vendredi après-midi, glisser des cartouches de Lucky Strike dans un sac de sport, puis un employé des messageries lui tendre deux billets de cinquante.

— La somme totale des détournements couvre à peu près quatre mois de salaire, j’ai lâché. Je ne porterai pas plainte. Mais votre contrat prend fin aujourd’hui. Sans indemnité.

Elle a blêmi. La fureur déformait sa jolie bouche.

— Vous pouvez pas faire ça. J’ai des droits. Je connais du monde à l’inspection du travail.

— Moi aussi, j’ai des droits. Et un avocat. Et ces images. Votre oncle a choisi de fermer les yeux. Moi, pas. Vous avez une heure pour vider votre casier.

Elle a arraché sa blouse, l’a jetée en boule sur le sol. Sa rose arrogance avait fondu, laissant place à une colère d’enfant prise en faute. Elle a ramassé son téléphone, son paquet de cigarettes, un tube de crème pour les mains, a fourré le tout dans un sac en toile. Elle est sortie en claquant la porte vitrée avec une telle rage que le panneau « Ouvert » s’est décroché.

Le silence est revenu, juste troublé par le ronronnement du frigo à boissons.

J’ai ramassé le panneau par terre, l’ai remis en place. Puis je suis passée derrière le comptoir. J’ai attrapé un chiffon propre, un vaporisateur de nettoyant pour vitres, et j’ai entrepris d’effacer la crasse accumulée sur l’écran de protection en plexiglas. Les traces de doigts, les projections de soda, les auréoles de graisse. J’ai frotté longtemps, consciencieusement, jusqu’à ce que la vitre disparaisse, jusqu’à ce que mes mains cessent de trembler.

Je suis sortie sur le trottoir. La bruine avait cessé. Une pâle lumière filtrait entre les nuages, accrochant les dorures du dôme de l’Hôtel-Dieu, au bout de la rue. Un retraité promenait son chien. Une mère poussait une poussette en riant.

Maëva n’était nulle part. Elle était montée dans un bus, ou s’était engouffrée dans le métro, qu’importe. Elle ne ferait plus jamais la loi derrière un comptoir qui ne lui appartenait pas.

J’ai tourné la clé dans la serrure, fermant la boutique pour la pause de midi. Puis j’ai collé une annonce sur la vitre, propre à présent, et qui brillait.

« Recherche vendeuse. Sérieuse, ponctuelle, souriante. »

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