Le véto a dit que c’était le cœur. Pas une maladie, non, un cœur brisé de chien. Et c’est là que Solange a compris qu’ils étaient deux à se laisser mourir dans cet appartement trop neuf.
Tout avait commencé cinq jours plus tôt. Sa fille Florence l’avait installée dans un trois-pièces lumineux du centre d’Avignon, à deux pas des remparts. « Maman, tu vas voir, c’est une nouvelle vie. Le mas était en train de te tuer à petit feu, toute seule là-haut sur les hauteurs de Gordes. Ici, tout est à côté : la pharmacie, le marché couvert, mon bureau. »
Solange avait dit oui pour ne pas faire de peine. Parce qu’à soixante-dix-sept ans, on n’a plus le droit de vouloir autre chose que la sécurité qu’inventent les enfants. Elle avait dit oui, et elle avait pris Lou sous le bras, un vieux griffon Korthals qui perdait ses poils roux sur la moquette grège du salon.
Lou n’avait jamais vécu ailleurs que dans un corps de ferme en pierres sèches. Il ne connaissait pas les ascenseurs. Le premier soir, il a pissé sur un yucca. Le deuxième soir, il est resté couché sous la table basse, le museau entre les pattes. Le troisième matin, il n’a pas touché à ses croquettes. Le quatrième, il n’a même pas relevé la tête quand la voisine du dessous a claqué sa porte.
— Il fait la grève de la faim, docteur ? avait demandé Florence au téléphone.
Mathilde Laurent, vétérinaire de garde, avait accepté de passer en fin de journée. Elle officiait d’ordinaire dans une clinique bondée de la banlieue, mais le sanglot mal retenu qu’elle avait perçu derrière la voix de la fille l’avait décidée.
En entrant, elle avait noté l’odeur. Un mélange de peinture fraîche, de lessive industrielle et de chien malheureux — cette senteur âcre qu’ont les animaux qui ne se lèchent plus le poil. Solange était assise droite comme un i sur un canapé en velours, les mains sur les genoux. À côté d’elle, le griffon dormait d’un sommeil trop profond.
— Alors, mon bonhomme, qu’est-ce qui t’arrive ? murmura la vétérinaire en posant délicatement le chien sur la table de la cuisine.
Auscultation. Pas de fièvre. Muqueuses roses. Abdomen souple. Un peu de déshydratation, rien de dramatique. Un chien en parfaite santé clinique.
Mathilde se tourna vers la vieille dame, les sourcils froncés. Puis vers Florence, qui faisait les cent pas en tailleur strict, son téléphone vibrant toutes les trente secondes.
— Quand est-ce que les symptômes ont commencé exactement ?
— Lundi, répondit Solange d’une voix blanche. Le lendemain du barbecue.
Florence coupa la parole.
— Un barbecue que j’avais organisé avec les voisins pour qu’elle fasse connaissance ! Il y avait du monde, de la musique, des gens charmants. Et maman n’a presque rien mangé non plus, d’ailleurs.
— Lou non plus n’a pas touché à son morceau de poulet, lâcha Solange. C’est mon chien, docteur. Il sait des choses que je ne dis pas.
La vétérinaire reposa son stéthoscope. Elle regarda les fenêtres. Pas un arbre. Pas un chant d’oiseau. Juste la rumeur sourde du boulevard périphérique et le reflet d’un lampadaire orange sur le double vitrage. Elle comprit en une seconde.
— Vous avez un jardin, là où vous étiez avant ?
Solange eut un sourire qui ressemblait à une cicatrice.
— Un jardin ? J’avais le Ventoux pour jardin. Je me levais le matin, j’ouvrais la porte et je voyais les champs de lavande en contrebas. Lou partait en courant comme un fou, il mordait les brindilles, il faisait lever les perdrix rouges. Le soir, il s’effondrait sur les pieds de mon fauteuil, mort de bonheur.
— Et vous ?
La question claqua dans la pièce climatisée. Solange releva la tête, étonnée.
— Comment ?
— Vous, vous vous sentez comment dans ce nouvel endroit ?
Florence s’impatienta. Elle ne voyait pas le rapport entre son organisation parfaite de la retraite de sa mère et la dépression d’un chien.
— Docteur, ce n’est pas le sujet, là. C’est Lou qui est malade. Ma mère, elle, elle est dans un palace par rapport à avant. Vous imaginez, une ferme sans chauffage central, l’hiver, à son âge ?
Mathilde ne lâcha pas le regard de Solange.
— J’imagine très bien, madame. Et j’imagine aussi que s’arracher à une vie entière, vendre ses souvenirs par acte notarié, ça peut être mille fois plus glacial. Votre chien fait un transfert. C’est une dépression réactionnelle. Il exprime physiquement ce que votre mère n’ose pas formuler.
Un long silence s’abattit sur la cuisine. Florence décroisa les bras, déstabilisée.
— Mais… on a signé la promesse de vente avec les acheteurs anglais, bredouilla-t-elle. Ils doivent emménager dans trois semaines.
— Alors Lou sera mort d’ici trois semaines, répliqua calmement le médecin. Parce qu’un animal qui refuse l’eau et la nourriture, dans une pièce surchauffée, n’a pas beaucoup de temps.
Solange caressait doucement la tête rousse de son chien. Une larme coula sur son chemisier sans qu’elle songe à l’essuyer.
— Il attend, vous savez. Chaque matin, il va gratter à la porte d’entrée. Il croit qu’elle donne sur les chênes verts. Et quand je lui ouvre et qu’il voit ce couloir gris avec cette moquette, il fait demi-tour. Alors je lui ouvre, puis je referme, puis je rouvre une heure après. Toute la journée, on fait comme ça.
Florence regarda sa mère comme si elle la découvrait. Pas comme une vieille dame fragile à placer dans une boîte sécurisée. Comme une femme qui avait une vie, une mémoire, des odeurs à elle.
— Pourquoi tu ne m’as rien dit ? murmura la fille.
— Parce que tu avais l’air si fière. Quand tu m’as montré la salle de bain italienne, tes yeux brillaient. Tu répétais : « Fini le poêle à bois, fini l’escalier dangereux. » Comment veux-tu dire à quelqu’un qui t’aime que son amour t’étouffe ?
Mathilde remballa son matériel. Elle griffonna une ordonnance — des réhydratants, un cachet pour stimuler l’appétit — mais elle savait très bien que ce n’était pas de chimie dont ce chien avait besoin. Elle déchira la feuille en deux.
— Écoutez, je vais être honnête. Les médicaments ne serviront à rien si vous restez ici. Un déménagement, c’est comme une transplantation. Si la terre ne prend pas, l’arbre meurt.
Elle posa la carte de la clinique sur le comptoir et ajouta, à l’intention de Florence :
— On dit souvent aux enfants de ne pas décider pour leurs parents. Mais on ne leur dit jamais comment réparer quand le mal est déjà fait.
La porte d’entrée se referma doucement.
Le lendemain matin, un bruit inhabituel réveilla Solange. Des clés qui tournaient dans la serrure, mais pas la serrure de l’appartement. Une odeur de pierre humide et de ciste. Elle ouvrit les yeux sur les poutres blanchies à la chaux de sa chambre, dans le mas.
Lou était déjà debout, la queue frétillante, grattant le bois du lit avec une énergie qu’on ne lui avait pas vue depuis une semaine.
Sur la table de nuit, un mot de Florence posé contre un bol de café fumant :
« Maman, j’ai appelé les Anglais à 6 heures ce matin. J’ai rompu la promesse de vente. Je leur ai rendu leur acompte sur mes économies. Ils étaient furieux. Je m’en fiche. Je n’ai pas su t’écouter la première fois, alors j’ai écouté Lou. Profitez bien de votre Ventoux toutes les deux. Je monte samedi avec les petits, on fait une bouillabaisse. »
Quand Solange sortit sur la terrasse, Lou courait déjà en cercles fous dans les lavandes, aboyant après un vol d’étourneaux. Le soleil tapait sur les pierres plates. Au loin, le Géant de Provence se découpait, immobile et bleu. Le chien attrapa au vol une brindille de romarin et la rapporta aux pieds de sa maîtresse, la gueule ouverte sur un sourire canin.
Ce soir-là, Mathilde Laurent reçut sur son téléphone professionnel une photo envoyée par une inconnue. On y voyait un vieux chien roux, le poil hérissé de brindilles, qui léchait le menton d’une dame aux cheveux blancs. Tous les deux riaient. En dessous, un court message : « Docteur, je vous dois tout. Lou a dévoré sa gamelle et la moitié de mon fromage de chèvre. Merci d’avoir compris que j’étais aussi malade que lui. »
Mathilde sourit. Elle ne sauverait pas tous ses patients de cette manière-là, mais elle savait qu’elle avait fait le bon diagnostic. Le plus important de sa carrière, peut-être bien.
Trois semaines plus tard, Florence monta au mas comme promis. Elle trouva sa mère en train de repeindre les volets avec l’aide de son voisin d’en face, un viticulteur à la retraite qui lâchait un coup de main en échange d’un verre de rosé. Les enfants avaient disparu dans le potager, à la recherche des dernières fraises. Lou, allongé sur les genoux de la petite dernière, ronflait comme un moteur de 2 CV.
Florence posa son sac, embrassa sa mère, et s’assit sur le banc de pierre, là où son père s’asseyait autrefois après la taille des oliviers.
— Tu m’en veux ? demanda-t-elle.
— De quoi ?
— D’avoir essayé de t’enfermer.
Solange la regarda par-dessus ses lunettes, un pinceau à la main.
— Tu ne m’as pas enfermée. Tu m’as offert ta peur. C’est différent. Il fallait juste que je te la rende.
Le soir, ils dînèrent tous ensemble, les pieds dans la poussière, avec la nappe à carreaux que Solange possédait depuis son mariage. Lou engloutit une arête de poisson qu’on ne lui avait pas donnée, et personne ne le gronda.
En redescendant sur Avignon, les enfants endormis sur la banquette arrière, Florence regarda le rétroviseur. Le mas n’était plus qu’un point lumineux minuscule perché sur la colline. Elle sut alors qu’elle ne vendrait jamais cette maison.







