J'avais soixante et un ans quand Bernard a commencé à se raser deux fois par jour.
Trente-quatre ans de mariage, deux enfants adultes, un petit-fils, et un homme qui se souvenait tout à coup qu'il existait des gels douche parfumés au cèdre. Il l'avait acheté à la pharmacie de la rue de Bretagne, celle-là même devant laquelle nous passions chaque jour en longeant l'étal de fleuriste où, depuis quinze ans, j'achetais tous les vendredis un bouquet de tulipes pour douze euros, parce que Colette y ajoutait toujours une branche d'eucalyptus, « pour que ça sente bon dans l'entrée ».
Je n'aurais peut-être pas prêté attention au gel douche. Mais le téléphone qui s'est mis à dormir sous son oreiller au lieu de rester sur la table de nuit, ça, si.
— J'aime bien avoir de l'ordre sur ma table de chevet, m'a-t-il dit quand je le lui ai demandé franchement, en train de couper des oignons pour la soupe, histoire de ne pas croiser son regard.
Je n'ai pas insisté. J'ai continué à couper. Mais le soir même, pendant qu'il descendait les poubelles, j'ai trouvé dans la poche de son manteau d'hiver — celui qu'il ne quittait presque plus depuis un mois, bien qu'il fît vingt-deux degrés dans l'appartement — un ticket de caisse froissé d'un restaurant place des Vosges. Dîner pour deux, cent quatre-vingt-dix euros, avec cette ligne : « bouquet — supplément, trente-cinq euros ».
Je ne lui ai pas dit que je l'avais trouvé. J'ai remis le ticket exactement où il était, plié en deux, le coin tourné vers l'intérieur.
Deux semaines plus tard, je l'ai entendu sur le balcon. Il parlait au téléphone, à voix basse, mais la fenêtre était entrouverte parce que j'étendais du linge.
— Encore un peu de patience. Je vends le terrain de Vernouillet, je règle le reste et on sera libres.
Le terrain de Vernouillet. Trois hectares hérités de mon père, à mon nom depuis mille neuf cent quatre-vingt-douze, mais Bernard, depuis des années, disait « notre terrain », comme s'il avait oublié quel nom figurait sur l'acte.
Ce soir-là, je n'ai fait aucune scène. J'ai fait autre chose — j'ai appelé Claire, ma fille, qui travaille dans une étude notariale à Boulogne-Billancourt, et je lui ai demandé si je pouvais passer le lendemain matin, avant l'ouverture au public.
***
Pendant le mois qui a suivi, j'ai fait semblant de ne rien savoir. Ce fut sans doute le mois le plus difficile de ma vie — je lui préparais son pot-au-feu, je repassais ses chemises, on s'asseyait ensemble devant le journal télévisé, et chaque soir je regardais cet homme qui projetait de disparaître avec mon patrimoine et une femme dont je ne savais rien, sinon qu'elle aimait les roses rouges et le fondant au chocolat — c'était aussi écrit sur le ticket, alors que depuis vingt ans il me répétait qu'il n'aimait pas les desserts.
J'en ai appris plus que je ne l'aurais voulu. La voisine du rez-de-chaussée, Madeleine, qui passe ses journées assise sur le banc près des poubelles et qui voit tout, a mentionné en passant qu'elle avait vu Bernard « avec une dame, sûrement du bureau, très élégante, en manteau rouge », montant dans sa voiture au coin de la rue.
Elle s'appelait Nathalie. Elle avait quarante-deux ans et travaillait dans la même compagnie d'assurances où Bernard donnait des conseils depuis sa retraite. J'ai vérifié tout cela moi-même, sans détective — il m'a suffi de consulter son historique d'appels pendant qu'il promenait le chien des voisins, ce qu'il faisait de temps en temps « pour se dégourdir les jambes ».
Le plan qu'il avait échafaudé était simple. Vendre le terrain de Vernouillet — trois hectares, qui valaient cette année-là environ quatre cent mille euros — en signant comme mandataire, car autrefois, dans un moment de faiblesse et de confiance, je lui avais donné procuration pour régler les démarches administratives. Retirer l'argent de notre compte d'épargne commun, où dormaient cent vingt mille euros mis de côté pendant des années pour la vieillesse. Et disparaître avec Nathalie quelque part où — je l'avais encore surpris à dire — « personne ne nous connaîtra ».
Avant qu'il ait pu faire quoi que ce soit de tout cela, j'ai agi moi aussi.
***
Je suis allée chez le notaire avec Claire et j'ai révoqué la procuration. Cela a pris vingt minutes et coûté cent dix euros. Le document est parti aussitôt au service de la publicité foncière, pour qu'aucune vente du terrain ne puisse se faire sans mon accord direct.
Ensuite je suis allée à la banque, place de la Bastille, où nous avions notre compte commun, et j'ai viré soixante-dix mille euros — ma part des économies, calculée avec un conseiller au centime près à partir de ce que j'avais versé pendant des années sur mon salaire d'institutrice — sur un nouveau compte, à mon seul nom, que j'avais ouvert trois jours plus tôt, pour que le virement ne paraisse pas soudain.
J'ai laissé cinquante mille euros sur le compte commun. Pas par pitié. Simplement, je voulais que tout soit vérifiable et honnête, si un jour quelqu'un posait des questions.
Le vendredi, Bernard est rentré plus tôt que d'habitude, sentant toujours ce même gel au cèdre, le visage cherchant à paraître calme sans y parvenir.
— Je suis passé à la banque, a-t-il dit en s'asseyant à table, sans même retirer son manteau. — Le compte est… différent de ce que je pensais.
— Je sais, ai-je répondu en posant devant lui une assiette de pot-au-feu, celui-là même que je découpais le jour du gel douche. — J'ai partagé nos économies. Honnêtement, au centime près.
— Et le terrain ?
— Réglé aussi. J'ai révoqué la procuration mercredi.
Il s'est tu. La cuillère restait immobile dans le bouillon, la vapeur montait entre nous comme quelque chose sur le point de s'évanouir.
— Tu n'as pas besoin de m'expliquer qui est Nathalie, ai-je ajouté. — J'ai vu le ticket de la place des Vosges. Je sais, pour les roses. Et je t'ai entendu sur le balcon parler de la liberté que vous comptiez vous offrir avec mon argent.
Il s'est levé alors. La chaise a raclé le parquet. Il a marmonné que « ce n'était pas ce que je croyais », qu'il « voulait seulement discuter », mais j'étais déjà en train de sortir du buffet le dossier — celui-là même où je gardais depuis trente ans les bulletins scolaires des enfants, et qui contenait maintenant un relevé bancaire, une copie de l'acte notarié de révocation, et un extrait à jour du cadastre pour le terrain de Vernouillet.
J'ai posé le dossier sur la table, à côté de son assiette de pot-au-feu qui refroidissait.
— Tu peux aller rejoindre Nathalie, ai-je dit. — Mais tu pars avec ce qui t'appartient. Pas avec ce que j'ai économisé pendant quarante ans d'école.
***
Le dimanche, Claire est venue avec le petit Léo, mon petit-fils, et nous avons déjeuné tous les trois à cette même table, sauf qu'une chaise était vide désormais. Léo, qui a quatre ans, a demandé pourquoi grand-père n'était pas là, et Claire lui a répondu calmement que grand-père était parti, et que ce n'était pas grave, parce que mamie avait maintenant plus de place pour ses fleurs.
Le lundi, effectivement, je suis retournée à l'étal de Colette et j'ai acheté non pas un, mais trois bouquets de tulipes. Je les ai disposés dans trois pièces différentes.
Un message de Bernard est arrivé le mardi. Il écrivait que le terrain, finalement, ne lui était plus nécessaire, que « tout cela pouvait encore s'arranger », qu'il avait la nostalgie du pot-au-feu. Je n'ai pas répondu.
À la place, j'ai appelé le conseiller financier avec qui j'avais rendez-vous le jeudi, pour décider comment placer ces soixante-dix mille euros qui n'appartenaient plus qu'à moi. Quelqu'un, dans cette ville, allait enfin devoir calculer ce que valait la patience d'une femme qui, pendant trente-quatre ans, avait préparé du pot-au-feu pour un homme qui préparait sa disparition.







