# L’odeur du café de la machine dans le couloir de Radio France Bleu Provence

Je m'appelle Chantal Rivière, ça fait trente-huit ans que je m'occupe des archives sonores de la station. Mais cette nuit-là, en novembre mille neuf cent quatre-vingt-trois, j'ai eu peur pour la première fois de ma vie que la bande numéro sept cent vingt et un nous parte en miettes entre les doigts avant qu'on ait pu l'écouter jusqu'au bout.

Tout a commencé par un coup de fil de Paris. Un avocat de la SACEM m'a appelée et m'a demandé sans détour si notre archive gardait toujours l'enregistrement original du festival de Juan-les-Pins de mille neuf cent soixante-quatre — parce qu'un litige portait sur les droits d'une chanson, la veuve du compositeur soutenait que la version pressée sur les disques n'avait jamais été celle que son mari avait validée. Il m'a expliqué que sans l'original, le tribunal devrait s'appuyer uniquement sur des témoignages, et que les témoins étaient soit morts, soit en désaccord entre eux. J'ai raccroché et j'ai senti mes mains devenir glacées — parce que je savais que cette bobine-là traînait depuis des années dans le pire coin du dépôt, là où le toit avait pris l'eau l'an dernier.

J'étais à Juan-les-Pins, à l'époque. J'avais vingt et un ans, j'étais assistante technique pour la sonorisation, je tirais des câbles et je veillais à ce que personne ne trébuche sur les fils des micros. Je me souviens de cette soirée-là mieux que de mon propre mariage.

Le groupe qui avait le premier enregistré ce morceau d'un compositeur roumain en avait fait quelque chose de complètement différent de ce que l'auteur avait imaginé. La mélodie devait être une valse lente et lourde, une sorte de tango avec un souffle suspendu dans le refrain — eux avaient accéléré le tempo, ajouté un rythme de batterie tranchant, et en avaient fait un morceau entraînant, fait pour danser. Le public adorait ça tout de suite, le standard de la radio n'arrêtait pas de sonner, les auditeurs réclamaient des rediffusions. Mais le compositeur, la première fois qu'il avait entendu cette version, était resté assis dans la cabine de régie, la mâchoire serrée, muet si longtemps que l'ingénieur du son avait fini par lui demander si tout allait bien. Quelqu'un avait pris l'âme de sa chanson et lui avait rendu à la place quelque chose de brillant, mais creux.

Il gardait pourtant une carte en réserve. Il connaissait la chanteuse depuis d'anciens enregistrements, il savait qu'elle saurait sentir la phrase musicale exactement comme lui l'entendait en écrivant les notes sur la table de sa cuisine, à Bucarest. Il lui avait demandé d'essayer de chanter la ballade telle qu'il l'avait conçue à l'origine — sans se presser, avec une pause suspendue juste avant l'apogée.

Ce soir-là à Juan-les-Pins, j'étais debout en coulisses avec un rouleau de ruban isolant à la main quand elle est montée sur scène. L'orchestre s'est tu. Et elle a commencé à chanter — lentement, exactement comme c'était écrit sur les partitions que le compositeur gardait pliées dans la poche de sa veste pendant tout le concert, de peur qu'une page ne tombe pendant les applaudissements.

Je me souviens que la salle, où quelqu'un toussait encore quelques instants plus tôt, où un programme froissait encore dans une main, s'est tue au point qu'il ne restait plus que sa voix. La chair de poule m'a saisi les avant-bras, alors que la salle était étouffante à cause des projecteurs. J'ai retenu mon souffle avec tout le public quand la phrase s'est arrêtée juste avant le refrain — le silence a duré une seconde, peut-être deux, mais cela semblait infini, comme si quelqu'un avait arrêté le temps pour laisser résonner ce qui n'avait pas encore été dit. J'ai senti les larmes me monter aux yeux, alors que je ne connaissais même pas assez bien les paroles pour comprendre vraiment ce qu'elle chantait.

Après le concert, le compositeur s'est approché du téléphone de la réception de l'hôtel et a demandé à la standardiste une communication longue distance vers Bucarest. J'étais tout près, occupée à ranger les derniers câbles, et je l'ai entendu dicter le numéro. L'appel a coûté une fortune — plusieurs dizaines de francs la minute, l'équivalent d'une journée de salaire d'un ouvrier — mais il n'a pas raccroché avant d'entendre la voix de son ami, le poète avec qui il avait écrit les paroles. Il a juste dit : écoute ce qu'elle en a fait. Enfin, quelqu'un avait donné à cette chanson ce qu'elle aurait dû avoir depuis le début.

Cette bande du concert a fini dans nos archives, sur une bobine enregistrée avec un magnétophone Nagra, référence catalogue sept cent vingt et un, notée au crayon sur une étiquette en papier délavée. Pendant vingt ans, personne n'y a touché.

Cette nuit-là, en novembre, je suis descendue seule à la cave, avec une lampe torche, parce qu'un des trois néons du couloir clignotait depuis des mois sans que personne ne signale la panne. Dans la salle d'écoute, ça sentait le carton humide et le vieux vernis à parquet. J'ai enroulé la bande sur la bobine du magnétophone, j'ai appuyé sur play — et j'ai entendu un claquement, une coupure de la piste exactement à l'endroit de ce silence avant le refrain. Mon cœur s'est arrêté. J'ai rembobiné, j'ai réessayé, plus doucement, une deuxième fois, une troisième — à la quatrième tentative, le mécanisme a rattrapé le bord de la section abîmée et l'a fait défiler sans accroc. La voix de la chanteuse est revenue telle que je m'en souvenais de cette soirée-là, vingt ans plus tôt, avec la même pause, le même poids.

Je suis restée assise dans cette cave, seule, les mains crispées sur le bord de la table, et j'ai pleuré sans honte, parce que je savais que je venais de sauver la seule preuve de ce qu'avait vraiment été cette chanson, avant que quiconque ait le temps de la trafiquer une deuxième fois.

Le matin, j'ai appelé l'avocat à Paris et je lui ai dit une seule phrase : la bande est intacte, venez en chercher une copie.

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