Je me souviens du moment exact où le téléphone a glissé de sa main. J’étais dans la cuisine, chez ma mère, à Lyon, rue des Tisserands, le mardi matin. Ma mère venait de raccrocher et elle tenait encore son vieux portable à clapet, celui qu’elle refuse de changer parce que « les nouveaux, ils sont bien trop fragiles ». Elle l’a posé sur la toile cirée à carreaux, à côté de la cafetière qui gargouillait encore.
— C’est fait, a-t-elle dit.
J’ai fait « mmh » sans lever les yeux de mon assiette. Des biscottes Beurrée Nantaise, un reste de confiture d’abricots. J’étais passé déposer des courses avant d’aller en ville. Simple habitude du mardi. Enfin, c’est ce que je racontais à Clémentine. Ma femme.
Ma mère a versé le café. Ses mains tremblotaient un peu. Faux, ses mains ne tremblent jamais, c’est juste l’image que je me fais maintenant, après coup, pour me donner une contenance. Sur le moment, elle était parfaitement calme.
— Elle a dit oui sans discuter. Comme d’habitude.
— Combien ?
— Deux mille. J’ai dit que le chirurgien me parlait maintenant d’une prothèse complète.
J’ai repoussé l’assiette. La confiture avait coulé sur le bord, une trace collante. Deux mille euros. Toutes les six semaines, depuis dix-huit mois. Depuis que ma mère a inventé cette histoire de hanche à opérer, avec son petit numéro de la vieille dame courageuse qui ne veut surtout pas déranger.
— Et sinon, le rendez-vous chez le concessionnaire, il est à quelle heure ? j’ai demandé.
— Onze heures et demie. Chez Peugeot. Mais, mon grand, tu es sûr pour le modèle ? La dernière fois, tu parlais d’une allemande…
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’étais en train de compter. Deux mille par mois. Avec ce que Clémentine versait déjà pour la maison de retraite de mon père, je ne savais même plus combien elle faisait rentrer chaque mois. Mais je savais une chose : elle n’avait jamais posé une seule question.
Il faut dire que ma mère a un talent. Elle n’élève jamais la voix, elle ne réclame jamais rien de direct. Elle dit des phrases comme « tu sais, je ne voudrais surtout pas te mettre dans l’embarras » et puis vous vous rendez compte que vous venez de promettre de payer une clinique privée.
— Elle ne se doute de rien ? a demandé ma mère.
— Elle travaille quinze heures par jour. Si je lui annonce que le pape est venu dîner, elle me répondra « ah oui, c’est bien, mon cœur » sans lever le nez de ses dossiers.
Ma mère a ri derrière sa tasse. Ce petit rire sec, un son que je reconnais depuis l’enfance. Le rire de quand j’avais eu mon permis du premier coup en trichant à l’examen du code. Le rire de quand j’avais dit à mon premier patron que j’avais un master, alors que je n’avais passé que six mois en licence.
— Écoute, Antoine, a-t-elle dit. Profite-en. Ce genre d’occasion, ça n’arrive qu’une fois dans une vie, un mariage pareil.
— Je profite, maman.
— Et surtout, sois prudent. Elle n’est peut-être pas très dégourdie avec les gens, mais pour l’argent, elle doit bien comprendre quelque chose. Elle a bâti toute seule sa société de location saisonnière…
— Justement, elle ne voit que ça. Le travail. Le reste, elle ne calcule rien.
— Mon cher enfant.
Ma mère a posé sa main sur la mienne. Une main froide, baguée. Elle ne m’a pas dit « je t’aime ». Elle a dit :
— Va acheter ta voiture, qu’elle te voie l’essayer. Qu’elle te voie dedans, devant le portail de la maison. Plus elle s’habitue à te voir au volant, moins elle posera de questions quand tu annonceras le prix.
J’ai acquiescé. Le plan était simple. Dans deux semaines, je dirais à Clémentine que j’avais trouvé la voiture idéale pour le travail : une Peugeot 508, hybride, sobre, parfaite pour l’image d’un indépendant en informatique. Quarante-trois mille euros en finition haut de gamme. Pas tout à fait l’allemande dont je rêvais au départ, mais ma mère trouvait que c’était plus crédible. « Si tu viens avec une Porsche, elle va tiquer. Une 508, c’est une voiture de chef de projet sérieux. Elle va même trouver ça raisonnable. »
Tout était prêt. Sauf une chose.
Le portable de ma mère.
Je ne m’en suis pas aperçu tout de suite. J’étais debout, je filais déjà vers la porte, quand j’ai remarqué que la petite lumière verte clignotait encore. L’appel n’avait pas été coupé. Pas complètement. Ma mère, dans sa manie de poser le téléphone n’importe comment, l’avait laissé appuyé contre le pot de confiture.
Je ne sais pas depuis quand Clémentine écoutait. Je sais seulement que lorsqu’on a entendu le bruit, ce n’était pas un hoquet, c’était un souffle, comme quand quelqu’un vide l’air de ses poumons sous l’eau.
Personne n’a parlé. Puis, très distinctement, on a entendu des touches. Le bruit d’un clavier de téléphone. Trois bips. Puis plus rien. Elle avait raccroché.
Ma mère a regardé l’écran. Le nom était affiché. « Belette », c’est comme ça qu’elle l’avait enregistrée dans son répertoire, pas « Clémentine », non, « Belette ». Parce qu’elle trouvait qu’elle avait un museau pointu et un air de rongeur qui vient fouiller dans les réserves.
— Depuis combien de temps elle écoutait ? j’ai demandé.
— Je ne sais pas, Antoine.
— Depuis combien de temps ?
Ma mère a haussé les épaules.
— Elle a entendu ce qu’elle a entendu.
Je me suis rassis. La chaise en formica a craqué sous moi.
— On est foutus.
— Ne dis pas de bêtises, a répondu ma mère sans se départir. Tu vas rentrer. Tu vas lui parler. Tu vas arranger ça.
— Elle vient d’entendre qu’on la plume.
— Elle t’aime. Elle t’a aimé dès le premier jour, ça se voyait comme le nez au milieu de la figure. Elle ne va pas tout jeter pour une conversation surprise.
J’ai éclaté de rire. Un rire sans joie, plutôt une quinte de toux. Pendant dix-huit mois, j’avais surveillé mes textos, effacé mes relevés, choisi les bons hôtels, les bonnes heures. Tout ça pour que ma mère, avec son vieux téléphone à clapet et sa toile cirée des années 1980, fasse tout sauter un mardi matin, entre deux biscottes.
— Elle est avocate de formation, maman. Tu sais ce que ça veut dire, une femme qui vous écoute puis raccroche sans un mot ?
— Ça veut dire qu’elle est blessée. Les femmes blessées, mon grand, ça se garde. Il faut juste savoir les consoler.
Je n’ai pas répondu. Qu’est-ce qu’on répond à ça ? Ma mère s’est levée pour fermer la cafetière, comme si on venait de parler de la pluie et du beau temps. Dehors, dans la petite cour, le chien du voisin grattait contre le portail. Un bruit de griffes sur la tôle.
Je suis resté là, à regarder le téléphone. Puis je l’ai pris. J’ai ouvert le journal d’appels. Dix-huit minutes de communication. La conversation entière, ou presque. Depuis « combien ? » jusqu’à « profites-en ».
Ma mère a vu mon geste.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je vérifie.
— Tu vérifies quoi ?
J’ai reposé le téléphone, écran contre la toile cirée.
— Si elle avait un enregistreur.
Ma mère a blêmi, pour de bon cette fois. Elle a passé les doigts sur sa bouche, comme à l’époque où mon père la surprenait en train de griller un mégot derrière la remise.
— Tu crois qu’elle a enregistré ?
— Elle a fermé toutes les failles dans la société, une par une, je l’ai vue faire au moins trois fois sur des associés. Elle a enregistré chaque appel, chaque réunion. Elle m’a dit un jour que dans un divorce, c’est pas l’avocat le plus cher qui gagne, c’est celui qui a le plus de traces.
— Mais elle ne va pas divorcer…
— Elle, je ne sais pas. Toi et moi, on vient de lui fournir un enregistrement de dix-huit minutes où on détaille l’escroquerie. Par le menu.
Ma mère a allumé une cigarette. Dans la cuisine, alors qu’elle ne fume jamais dans la maison. La fumée est montée en spirale vers le plafond, vers les poutres de la vieille maison canut. La petite fenêtre donnait sur la montée de la Grande-Côte. Parfois, l’air charriait l’odeur du hall d’entrée, ce mélange de pierre humide et d’encaustique au citron.
J’ai pris ma veste.
— Je vais lui parler.
— Tu lui diras rien de plus que ce qu’elle a entendu ? Surtout, tu ne t’excuses pas. Les excuses, c’est un aveu.
— Je sais, maman.
— Demande-lui comment s’est passée sa matinée. Si elle t’en parle, c’est mauvais signe. Si elle ne t’en parle pas, c’est pire.
— Tu as fini ?
Elle a tiré sur sa cigarette. L’odeur du tabac brun a envahi la pièce. On était ridicules, tous les deux. Un plan de dix-huit mois qui s’effondre à cause d’un appel mal raccroché, un mardi matin, entre le café et la confiture.
Et pourtant, en descendant la rue, j’ai failli téléphoner au concessionnaire pour confirmer l’essai. Par réflexe. J’ai remis le téléphone dans ma poche sans appeler.
Clémentine n’était pas à la maison quand je suis rentré. La porte d’entrée n’était pas fermée à double tour, juste claquée. Dans le couloir, son manteau n’était plus au portant. Je suis allé dans son bureau. L’ordinateur était froid. Le tiroir où elle range ses dossiers était entrouvert, et dedans, il n’y avait plus qu’une pochette vide, celle où elle garde les papiers de la maison, les comptes joints, les assurances.
Le comptable m’a dit plus tard qu’elle était passée dans la matinée. Une visite de vingt minutes, sans rendez-vous. Elle avait demandé les relevés des dix-huit derniers mois. Il avait cru que c’était pour un bilan, il n’avait pas tiqué.
La semaine qui a suivi, je n’ai pas vu Clémentine. Elle m’a laissé deux messages. Le premier pour me dire qu’elle était chez son frère, à Saint-Étienne. Le second pour me demander de ne rien déplacer dans son bureau.
Le jeudi suivant, elle est revenue. Son frère l’accompagnait. Ils ont sonné, bien qu’elle ait les clés.
Elle n’a pas crié. Je m’étais préparé à ça, aux cris. J’avais même répété des phrases : « je t’aime, c’est un malentendu, laisse-moi t’expliquer ». Mais elle n’a pas crié. Elle a posé un dossier sur la table du salon, à côté du vase vide que sa mère m’avait offert pour notre dernier anniversaire. Un vase en verre soufflé, immangeable, que personne n’aimait.
— Voilà ce qu’on va faire, a-t-elle dit.
Dans le dossier, il y avait tout. Et quand je dis tout, je pèse mes mots. Des relevés de ma carte bancaire, des factures de restaurant avec la référence des plats, des échanges de messages entre ma mère et moi, des photos du concessionnaire, la réservation de la 508, l’enregistrement de l’appel du mardi matin. Dix-huit minutes. Elle avait tout compilé, daté, annoté. Mon histoire avec elle, vue par ses yeux à elle : une série de lignes de compte.
— Je ne vais pas porter plainte, a-t-elle continué. Pas si tu signes.
Elle a fait glisser une feuille. Un protocole de séparation à l’amiable. Sa société était à elle. Les comptes étaient séparés depuis le début. Je n’avais droit à rien, et elle me laissait repartir sans réclamer les sommes détournées. Deux cent soixante et un mille sept cents euros. Le chiffre était en bas de page, en caractères gras, comme une livraison.
— Et si je refuse ?
— Tu sais que je gagne. On ne gagne pas contre un enregistrement de dix-huit minutes. Mais moi, je préfère la propreté. Toujours.
Son frère n’a rien dit. Il se tenait près de la porte, les mains dans les poches. Ce grand type que j’avais toujours trouvé inoffensif, avec sa barbe de bûcheron et ses pulls troués, il avait une tête que je ne lui connaissais pas. Une mâchoire qui travaille sans bruit.
J’ai signé. Je me souviens du stylo. Un Bic quatre couleurs, le genre qu’on traîne pendant dix ans sans se demander d’où il vient.
Le mardi suivant, je suis allé chez ma mère. Elle n’était pas seule. Sur la table, il y avait le vieux pot de confiture, entamé. Et, posé à côté, le téléphone à clapet, noir, écran terni.
— Elle a osé, a dit ma mère en me voyant.
— Elle a tout fait.
— Qu’est-ce qu’on va devenir ?
J’ai regardé le téléphone. La petite lumière ne clignotait plus.
— On va apprendre à raccrocher, maman.
Elle n’a pas compris sur le moment. Elle a froncé les sourcils, puis elle a attrapé sa veste. Elle voulait aller « lui parler, entre femmes ». Je ne sais toujours pas ce qu’elle espérait. Que Clémentine entende la voix de sa belle-mère et fonde ? Que la vieille complicité entre deux femmes puisse réparer ce que dix-huit minutes avaient défait ?
Je ne l’ai pas retenue. Mais quand elle est revenue, deux heures plus tard, elle n’avait plus de veste. Elle avait laissé le gilet à carreaux chez son ex-belle-fille. Clémentine lui avait servi le thé, m’a-t-elle raconté. Du thé rouge, sans sucre. Elle lui avait dit « finissez-le, il est encore chaud ». Ma mère n’avait pas pu avaler une gorgée.
Il y a maintenant six mois que je dors dans l’appartement au-dessus de la boutique de ma mère, dans la chambre de mon adolescence, entre les trophées de handball et les cartes postales de Tunisie. Le loyer est modique. Enfin, il n’y a pas de loyer. Ma mère dit que « ce n’est pas le moment de compter entre nous ».
La 508, je l’ai vue deux fois. Une fois, en septembre, rue de la République, avec une plaque d’essai. Et la seconde, il y a trois semaines, devant la terrasse des Négociants, avec, au volant, une femme blonde aux attaches fines. Pas Clémentine. Une inconnue.
Clémentine, elle, conduit toujours sa Clio. Elle l’a gardée, m’a dit son frère, « par fidélité ». Mais je ne suis pas certain que ce soit vraiment par fidélité. Plutôt pour que je la croise un jour, sur le quai du Rhône, cette petite voiture grise, ordinaire, inaccessible, roulant au feu vert sans un regard dans le rétroviseur.
Il y a quinze jours, j’ai retrouvé une enveloppe dans ma boîte aux lettres. C’était pour ma mère. L’adresse était écrite à la main, l’écriture penchée de Clémentine. Dedans, il y avait deux choses : une facture d’un service de repas à domicile, datée du 12 septembre, au nom de Jacqueline, sa vieille voisine qu’elle allait livrer avec des paniers-repas quand elle était en licence. Et un petit mot.
« Pour votre hanche. »
Le prix : quatre-vingt-sept euros. La hanche prothétique qui n’existe pas. Le chèque à l’ordre de ma mère.
Je suis allé le lui montrer. Elle l’a lu deux fois, sans comprendre. Puis elle a déchiré l’enveloppe en disant :
— Elle n’a pas oublié, cette belette.
Et moi, de retour dans ma chambre d’enfant, j’ai repensé à cette phrase qu’elle m’avait dite, ma mère, un mardi matin : « Plus elle s’habitue à te voir au volant, moins elle posera de questions. »
Mais c’est elle qui conduisait, depuis le début. Je ne faisais que monter à bord, poser la main sur la portière, et laisser le paysage défiler.
Ce qui s’est passé ensuite, je l’ai appris par la sœur de Clémentine, que j’ai croisée à la sortie du métro Hénon, un dimanche de pluie. Elle portait des courses, des poireaux qui dépassaient d’un sac en papier. On a parlé trente secondes. Elle m’a dit que Clémentine avait investi dans un local à Vaulx-en-Velin, un ancien garage qu’elle retapait pour en faire un atelier de couture. Elle donnait des cours, le mardi, jour de son ancienne tournée de courses. Le mardi. Je n’ai pas posé plus de questions.
Je me souviens aussi que ce dimanche-là, en remontant la rue, j’ai croisé une fille qui portait une veste en jean. Elle est passée près de moi, vite, et je me suis dit que ce n’était pas la pluie qui me piquait les yeux. Mais je ne me suis pas retourné. À quoi bon. Je connais la fin de l’histoire. Je la connaissais déjà, un mardi matin, rue des Tisserands, quand le téléphone n’a pas voulu raccrocher.
Ce que j’ignorais encore, c’est qu’une femme blessée ne console personne. Elle dresse des états de lieux, elle classe des preuves, elle signe des protocoles. Et quand le café est froid, elle se lève, elle prend sa veste, et elle tire la porte derrière elle sans que la serrure fasse le moindre bruit.







