Le vrai nom de mon père

J’avais trente-huit ans quand j’ai soulevé le couvercle de la vieille malle en osier, sur le grenier de la maison où j’ai grandi. Dehors, le vent de novembre secouait les ardoises. Une odeur de naphtaline et de poussière est montée. Au fond, pliée avec soin, une veste grise. Un uniforme allemand. Avec un aigle sur la poitrine.

— Maman, qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle est apparue en haut de l’échelle, le souffle court.

— Assieds-toi, Lucien. Il faut que tu saches.

Elle s’est laissée tomber sur une poutre, a croisé les bras.

— Ton père… Ce n’était pas Roger Duval.

J’ai reposé le couvercle.

— Arrête. Papa était français, né à Lyon. Il avait été réformé pour une malformation cardiaque.

— Non. Il est né à Meissen. Il s’appelait Werner Krüger. Il a combattu pour les Allemands. Je l’ai caché ici, dans ce grenier, pendant quarante et un ans.

La voix de ma mère ne tremblait pas. C’est la mienne qui a fait un bruit bizarre, comme une charnière rouillée.

Elle m’a tout raconté. Pas en une fois. Par morceaux, entre deux tasses de café. Voilà ce que j’ai fini par comprendre.

En 1943, ma mère avait dix-neuf ans. Elle travaillait à la mairie de Loches, au service du ravitaillement. Elle parlait allemand grâce à une voisine, madame Schneider, une Alsacienne qui lui avait appris les bases quand elle était gamine. Un matin, on l’a appelée à l’hôpital de Tours pour servir d’interprète auprès d’un soldat allemand blessé.

Elle est entrée dans une chambre aux volets verts. Le soldat était assis sur le lit, une jambe dans le plâtre. Il a levé les yeux vers elle. Elle a posé son sac sur la chaise, un peu plus fort que nécessaire, pour qu’il comprenne qu’elle n’avait pas peur.

— Parlez-vous français ?

— Non. Mais vous, vous parlez allemand.

— Un peu.

Il a esquissé un geste, puis s’est ravisé.

— Je m’appelle Werner. Werner Krüger.

Il avait vingt-trois ans. Avant la guerre, il travaillait à la manufacture de porcelaine de Meissen. Il peignait des roses sur des tasses. Il rêvait de devenir artiste. Au lieu de ça, on lui avait donné un fusil.

Ils ont commencé à se voir, d’abord par hasard, puis parce qu’elle revenait. Elle lui apportait du fromage de chèvre, des cigarettes. Lui, il lui dessinait des fleurs sur des papiers d’emballage. Un soir, il a baissé la voix.

— Ton nom est sur une liste. La préfecture a ordonné une rafle pour la fin du mois.

Elle a éclaté de rire.

— Et alors ? Je me cacherai chez ma tante.

— Non. Ils te trouveront. Je connais quelqu’un à la Kommandantur. Je peux te faire rayer.

Il a falsifié les documents. Il a sauvé sa peau. Quand les Américains sont arrivés, en août 1944, la division de Werner a reçu l’ordre de battre en retraite. Il est venu chez ma mère, en civil, un sac de toile sur l’épaule.

— Je ne peux pas rentrer. Je ne veux plus. Si tu me dénonces, tu auras la paix. Si tu me gardes, on vivra cachés jusqu’à la fin de la guerre.

Elle n’a pas hésité. Elle l’a emmené au grenier.

Le grenier était une soupente basse, avec une lucarne ronde qui donnait sur la rue. On y rangeait les pommes, les bocaux, les vieux journaux. Elle a déplacé une armoire, a étalé une paillasse derrière. Il s’est couché sans un mot. Le lendemain, elle lui a monté une cafetière en émail bleu. Il a dit :

— Je ne boirai pas de café chaud tant que les Américains ne seront pas ici.

Les premières années, il ne descendait presque jamais. Chaque fois qu’un gendarme passait dans la rue, il se plaquait contre le mur de la cheminée. Le chien des voisins, un griffon, aboyait pour un rien. Ma mère descendait, ouvrait la porte, faisait semblant de balayer. Un jour, un milicien est venu fouiller la maison. Papa était derrière une pile de draps. Il a retenu sa respiration jusqu’à ce que l’homme s’en aille. En sortant, le milicien a dit :

— Vous avez un drôle de grenier, madame. Ça sent la térébenthine.

Ma mère a répondu :

— Mon mari peint des meubles.

Elle n’avait pas de mari. Mais l’autre est parti.

Petit à petit, il a appris à parler français. Il avait un accent, mais on disait qu’il venait du Nord. Il a appris à réparer les horloges comtoises, les machines à coudre Singer. Il dessinait des motifs pour les faïences de Gien. Les gens du coin l’appelaient « le petit artiste ». Il a même dessiné les plans de l’extension de la maison. Les charpentiers venaient le consulter pour leurs poutres.

Je suis né en 1949. Sur mon livret de famille, il était Roger Duval. Ma mère raconte qu’à la mairie, l’employée a mal rempli le formulaire, et le nom est devenu Duval au lieu de Krüger. Personne n’a jamais posé de question.

Quand j’étais petit, je montais souvent au grenier chercher des pommes. Je ne savais pas que l’homme qui m’apprenait à pêcher dans l’Indre y avait passé des années à étouffer ses quintes de toux dans un torchon.

Un matin de mars 1987, mon père a mis une cravate. Il a pris une enveloppe kraft. Il a dit à ma mère :

— J’en ai assez, Colette. Je veux mourir avec mon vrai nom. Je vais à la gendarmerie.

Elle a posé le couteau à pain sur la planche.

— Et les voisins ?

— Les voisins sauront. Et ils comprendront.

Il est allé à la gendarmerie de la rue des Ponts. Il a posé sur le comptoir le passeport de Roger Duval et le livret militaire de Werner Krüger. Le gendarme a ouvert le livret, a lu, a reculé d’un pas.

— Vous êtes sérieux ?

— Je suis né à Meissen. J’ai été porté disparu. Je veux être en règle.

On a vérifié. Pas de crimes de guerre. Le procureur a classé sans suite. Mon père est ressorti avec une carte d’identité au nom de Werner Krüger. Il avait peur, mais il marchait droit.

Deux mois plus tard, il a pris le train pour l’Allemagne. À Meissen, son nom était gravé sur le monument aux morts. Sa sœur, une femme en manteau gris, a failli s’évanouir en le voyant. Elle croyait qu’il était tombé à Stalingrad. Il est resté trois semaines. Puis il est rentré à Loches. Je lui ai demandé pourquoi. Il a ouvert le frigo, a sorti un fromage de chèvre.

— L’Allemagne, c’est propre, c’est organisé. Mais le matin, ça ne sent pas le pain de la boulangerie Chevallier.

Il a ri. C’est la seule fois où je l’ai vu les larmes aux yeux.

Il est mort en 1991, un soir de novembre. Sur son certificat de décès, on a écrit Werner Krüger. Il y avait deux noms sur sa tombe : celui qu’il avait reçu à la naissance, et celui qu’il avait porté pendant quarante ans. Enfin, presque. L’un des noms était gravé, l’autre non.

Après l’enterrement, j’ai retrouvé la veste grise dans la malle. J’ai pris la décision. Je suis allé chez le marbrier, rue Basse. J’ai déplié une feuille de papier quadrillé.

— Monsieur Ferté, je veux une pierre avec deux noms. Werner Krüger, dit Roger Duval. 1922–1991.

Il a posé ses lunettes sur le comptoir.

— Ça va coûter.

— Combien ?

— Quatre mille deux cents francs. Tout compris.

J’ai sorti les billets de ma poche. Il a compté, a glissé le tout dans sa caisse, m’a tendu un reçu bleu. La semaine suivante, la pierre était posée. Ma mère est venue avec moi. Elle a déposé une branche de buis sur le gravier. Le voisin, M. Arnaud, passait avec son chien. Il a lu l’inscription.

— Werner ? C’était le vrai nom de Roger ?

— Oui. Mon père s’appelait Werner.

Il a cligné des yeux.

— Je m’en doutais. Il n’avait pas l’accent d’ici.

Puis il a tiré sur la laisse. Le chien a reniflé la pierre, a levé la patte. M. Arnaud l’a rappelé :

— Laisse ça, Nestor.

Et il est parti.

Un an plus tard, en vidant le grenier, j’ai trouvé une boîte à chaussures sous une poutre. À l’intérieur, dix-sept fiches bristol. Chacune avec un nom, une adresse, et la mention « rayé de la liste ». Mon père les avait gardées. Il ne m’en avait jamais parlé. Je les ai données aux archives municipales de Loches. La dame de l’accueil a soulevé une fiche, l’a retournée.

— C’est votre père qui a fait ça ?

— Oui. Il s’appelait Werner.

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