Le fauteuil du fond

Je tiens une librairie de livres anciens rue Fresque, à Nîmes. Le jeudi, je me fais coiffer dans le petit salon de la rue de l’Horloge, deux chaises, un casque qui grince, parce que c’est à cent mètres et qu’Élodie ne m’a jamais proposé un forfait à trente euros.

Ce jeudi-là, j’étais sous le casque. La pluie tambourinait sur la vitrine. La porte a sonné. Une femme est entrée. Manteau bleu marine boutonné de travers, cheveux gris défaits. Elle a posé sur le comptoir une page de magazine. Un carré court, très droit.

— Je voudrais juste ça. Si c’est possible.

Élodie a poussé le fauteuil du fond, celui qui grince. Elle a pris le manteau, l’a accroché. La femme s’est assise. Je n’entendais pas tout, à cause du casque, mais j’ai compris qu’elle sortait d’un salon de la rue de la Madeleine. Elle n’a pas dit le nom, pourtant je le connaissais : L’Atelier Moderne, vitrine noire, fauteuils en cuir, filles qui téléphonent en balayant. Elle avait demandé la même coupe. Les filles avaient ri. L’une d’elles avait dit : « À soixante-dix ans, on ne commence pas un carré. On garde la frange ou on laisse tomber. » Une autre : « Vous avez vu le prix ? Avec votre retraite, vous allez tenir un mois. » Et puis la plus jeune avait ajouté, sans baisser la voix : « Il faudrait surtout un lifting, pas un balayage. » La vieille dame était ressortie en tenant la page contre son ventre.

Élodie a posé la page sur la tablette. Elle a dit, mot pour mot :

— Madame, on va faire ce carré, et on va le faire mieux. Votre blanc, on le tire en argenté. Ce n’est pas une couleur de grand-mère, c’est une couleur de reine.

La femme a relevé la tête. Ses épaules se sont décollées du dossier. Elle a dit :

— Aujourd’hui, j’ai soixante-dix ans.

Élodie a attrapé le tabouret, s’est assise. Elle a commencé à couper. Le temps a passé. La femme s’appelait Estelle Rivière. Elle avait été professeur de lettres au lycée Bordas, à deux pas de la place aux Herbes. Son mari était mort quinze ans plus tôt. Pas d’enfants. Personne. Elle voulait une coupe neuve pour son anniversaire, voilà.

Pendant que la couleur posait, Élodie a parlé d’elle. Elle venait de Bagnols-sur-Cèze. Elle élevait Théo, quatre ans. Le père était parti dans le Sud-Ouest, il avait vendu la maison sans la prévenir. Elle louait une chambre au-dessus du salon, 480 euros par mois.

À midi passé, la femme s’est levée. Ses cheveux argentés tombaient net. Elle a sorti un billet. Élodie a refusé :

— Non, c’est votre anniversaire.

La femme a posé sur le comptoir une enveloppe blanche.

— Alors prenez ça. Pour le goûter de votre fils.

Je n’ai pas vu le montant. Élodie me l’a dit plus tard : soixante-dix euros.

En sortant, j’ai vu la vieille dame marcher vers les Arènes. La pluie s’était arrêtée. Elle allait droit.

Quelques jours plus tard, je suis revenue. La vitre était embuée. Élodie m’a dit :

— Vous savez, Madame Rivière est revenue hier. Elle a eu la visite d’une ancienne élève. Claire Bouvier. C’est la propriétaire de L’Atelier Moderne.

Je me suis assise dans le fauteuil du fond. La porte s’est ouverte. Justement. Claire est entrée. Manteau crème, chignon. Elle a tendu les bras.

— Estelle. Quelle joie.

La vieille dame était assise dans l’autre fauteuil, je ne l’avais pas vue. Elle s’est levée. Claire a expliqué qu’elle avait réservé au Bistrot Richelieu pour le soir même. Des anciens de la classe de 1983. La vieille dame a fixé le carrelage.

— C’est dans votre salon qu’on m’a dit que je n’avais plus le droit d’avoir envie.

Claire s’est arrêtée.

— Qui ?

— Celles qui vous ouvrent la porte. Manon, Ambre, Cécilia. Elles m’ont montré le tarif. Elles m’ont dit que mes cheveux étaient trop rares, que j’étais trop maigre, qu’on ne rajeunit pas à soixante-dix ans.

Claire a sorti son téléphone. A tapé un message.

— Venez avec moi. On va régler ça.

Elles sont parties ensemble. Moi, j’avais un pain au levain dans mon sac et le bus 2 à attraper.

Le samedi suivant, je suis passée devant L’Atelier Moderne. La baie vitrée donnait sur la rue. Claire était debout, face aux trois employées. La porte était ouverte. J’ai entendu :

— Manon, Ambre, Cécilia. Vous prenez vos vestes. Vous êtes libres. Pas de préavis, pas de recommandation. Vous direz ce que vous avez fait.

Elle a posé trois enveloppes sur le comptoir. La plus grande, Manon, a dit :

— Madame, on ne savait pas…

— Vous saviez qu’elle avait soixante-dix ans. Vous saviez qu’elle tenait une page de magazine. Le reste, vous vous en fichiez.

Les trois filles sont sorties avec leurs cartons. Elles m’ont frôlée. Elles ne disaient plus un mot.

Élodie a commencé le lundi. Claire lui a proposé un poste de manager, 2 200 euros net par mois, deux fois ce qu’elle gagnait rue de l’Horloge. Elle a accepté, à une condition : garder ses horaires du jeudi matin pour ses anciennes clientes.

Et puis, un matin de décembre, je suis entrée dans le grand salon. J’avais un rendez-vous avec Élodie pour ma mise en pli. La vieille dame est arrivée juste après moi. Elle tenait une pochette bleue, de celles qu’on achète près du palais de justice. Elle est allée au comptoir. Elle a posé la pochette. Elle en a sorti un document à en-tête. En haut, j’ai vu le mot « notaire ». En dessous, un timbre sec.

Elle a dit à Élodie, assez fort pour que je l’entende :

— Élodie, j’ai soixante-dix ans. Je n’ai pas d’héritiers. Mon appartement, rue de la Violette, est à moi. Le notaire a enregistré une donation avec réserve d’usufruit. Tu ne paies plus de loyer. Tu vis avec moi, avec Théo. Quand je mourrai, l’appartement est à toi.

Elle a sorti une clé de la pochette. Une clé simple, avec un anneau rouge. Elle l’a posée sur le document.

— C’est le double de la porte. Théo aura sa chambre. Moi, je m’occuperai de ses dessins.

Élodie a refermé la pochette sur la clé. Elle n’a pas demandé quoi que ce soit.

À travers la vitre, j’ai vu Manon, Ambre, Cécilia passer sur le trottoir. Elles ont tourné la tête. Elles ont vu la clé rouge. La plus grande a allongé le pas.

La vieille dame, elle, a pris son téléphone. Pas pour elles. Elle a appelé la crèche municipale.

— Bonjour, ici Estelle Rivière. Je viens chercher Théo à onze heures trente. Sa mère vous a prévenue.

Puis elle a déposé la clé dans la poche du tablier d’Élodie. Dehors, il se remettait à pleuvoir.

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