Le chat de la fenêtre du 12, rue des Lilas et les huit cents euros que Ghislaine réclamait pour son « préjudice moral

Je m'appelle Corinne, j'ai cinquante-trois ans, et je vis au 12, rue des Lilas, à Angers, dans un petit immeuble en briques rouges où tout le monde connaît tout le monde — parfois un peu trop. Ce jeudi-là, je rentrais du marché Saint-Serge avec deux cabas qui me sciaient les doigts, et je me suis assise sur le banc devant l'entrée, histoire de souffler un instant avant de monter les trois étages. C'est là que ça a commencé.

Il faut d'abord vous présenter le vrai héros de cette histoire : Ravioli. Un matou roux, énorme, appartenant à ma voisine du rez-de-chaussée, Élodie. Il passe ses journées sur le rebord extérieur de sa fenêtre, celle qui donne sur la cour intérieure, entre le bac à géraniums et une vieille antenne parabolique que personne n'a jamais débranchée. L'été, il y dort au soleil. L'automne, sous un petit auvent qu'Élodie lui a bricolé avec une bâche de chantier. Il ne joue pas, ne chasse pas les pigeons, ne fait rien de particulier. Il regarde. Fixement. Sans ciller. Comme s'il tenait une comptabilité de tout ce qui se passait dans la cour et qu'il avait repéré une anomalie.

Ce jeudi, en tout cas, il était à son poste. Je lui ai fait un signe de tête — il n'a pas bougé d'un poil, juste laissé glisser son regard sur moi avant de le détourner, genre : je t'ai vue, avec tes cabas, continue ton chemin.

C'est à ce moment-là que Ghislaine est arrivée. Ghislaine habite au deuxième, juste au-dessus de chez moi, et dans l'immeuble on la connaît surtout pour son avis tranché sur absolument tout — le tri sélectif, l'heure du code, la façon dont on doit plier son linge sur le fil. Elle passait devant la fenêtre d'Élodie quand elle s'est arrêtée net. A fait demi-tour. A dévisagé le chat. Le chat a soutenu son regard. Une bonne dizaine de secondes, sans que personne ne cille — ni elle, ni lui. Moi, sur mon banc, cabas au sol, je sentais que quelque chose se préparait.

Élodie est sortie de l'immeuble à ce moment précis, sac-poubelle à la main, chaussons aux pieds, clairement partie pour deux minutes montre en main.

— Élodie ! — Ghislaine s'est retournée vers elle si brusquement que j'ai sursauté sur mon banc. — Je peux vous dire un mot ?

— Oui, bien sûr. Il y a un problème ?

— Il y en a un. — Un temps. — Vous ne pourriez pas fermer vos volets ?

— Mes volets ? Quels volets ?

— Ceux-là, — elle a pointé du doigt la fenêtre — avec votre chat dessus.

— Ah… et pourquoi ?

Et là est arrivée la phrase pour laquelle, je crois, je continuerai d'habiter cet immeuble jusqu'à la fin de mes jours :

— Votre chat me regarde avec un air de reproche. Ça me met mal à l'aise de passer devant.

J'ai reposé mes cabas par terre, tout doucement, pour ne rien renverser. Élodie est restée muette trois bonnes secondes — on voyait presque l'information faire son chemin dans sa tête.

— Ghislaine… il est juste assis là.

— Non. — La voix de Ghislaine avait pris ce ton d'huissier qui vient constater un préjudice. — Il n'est pas juste assis. Il observe tout. Regardez son expression.

— Son expression de… museau ?

— Son visage, Élodie. Il a un visage. Et il est accusateur.

Élodie s'est retournée vers la fenêtre. Ravioli était toujours là, immobile, fixant les deux femmes avec cette même majesté neutre qu'il réservait aux pigeons, à la Twingo mal garée en travers de deux places, et à l'univers entier.

— Il regarde tout le monde comme ça, a fini par dire Élodie, prudente.

— Tout le monde, c'est une chose. Moi, c'est différent. C'est particulier.

— Différent comment ?

— Je le sens, c'est tout.

J'ai eu la chance de tousser au bon moment, sinon j'aurais éclaté de rire et je serais devenue le deuxième point de l'ordre du jour. Dans ma tête défilait une scène absurde : Élodie assise le soir devant son chat, très sérieuse, en train de lui expliquer qu'il devait revoir son air, adoucir le regard, moins plisser les yeux — non, trop dédaigneux, recommence.

Ghislaine a fini par sortir sa carte maîtresse :

— Vous pourriez au moins le déplacer du bord de la fenêtre.

— C'est sa fenêtre, Ghislaine.

— C'est notre cour à tous.

— La fenêtre est chez moi.

Ghislaine a pris une grande inspiration, réfléchi un instant, puis soufflé :

— Très bien. Je m'en souviendrai.

Et elle est repartie vers l'escalier, la tête haute, comme quelqu'un qui vient de perdre une bataille mais qui compte bien gagner la guerre plus tard — sur un autre terrain.

Ce que j'ignorais, ce jeudi-là, c'est que Ghislaine ne comptait pas s'arrêter à une phrase lancée dans une cour. Le lundi suivant, une lettre recommandée est tombée dans la boîte d'Élodie, envoyée par l'intermédiaire du syndic. Ghislaine y réclamait, noir sur blanc, la somme de huit cents euros au titre d'un « préjudice moral et de jouissance » lié à la présence répétée d'un animal sur un rebord de fenêtre visible depuis la cour commune, invoquant un trouble anormal de voisinage. Elle avait joint trois photos du chat, prises à des dates différentes, toutes accompagnées de la même légende griffonnée au stylo : « Regard insistant et perturbant ».

Élodie m'a montré la lettre sur le palier, les mains tremblantes — pas de peur, de rage contenue. Le syndic, un peu dépassé, avait convoqué une réunion extraordinaire pour le mercredi suivant dans la salle commune, entre les vélos et les cartons du local poubelles.

Ce mercredi-là, on était sept dans la petite salle, assis sur des chaises pliantes empruntées à la mairie. Ghislaine avait apporté un dossier avec les photos imprimées, agrafées, presque officielles. Élodie était arrivée avec Ravioli dans sa panière — elle avait décidé, sur un coup de tête, de l'amener en personne, comme pièce à conviction vivante.

— Vous voyez son regard, a lancé Ghislaine en désignant la panière. Là, tout de suite. C'est exactement ça.

Ravioli, du fond de sa panière, l'a regardée fixement — sans ciller, sans un mouvement de moustache — puis a bâillé, longuement, avant de fermer les yeux et de s'endormir sur place, indifférent au procès qu'on lui faisait.

Le syndic, un homme d'une soixantaine d'années visiblement épuisé par les six pages du règlement de copropriété qu'il tenait entre les mains, a fini par déclarer, très calme :

— Madame, il n'existe aucune clause dans le règlement de copropriété concernant l'expression faciale des animaux domestiques. Je ne peux pas donner suite à votre demande.

Ghislaine a rangé son dossier, les lèvres pincées.

— Je le savais. Cet immeuble ne respecte plus rien.

Et elle est partie, digne, comme quelqu'un qui vient de perdre le combat mais qui a sauvé le principe.

Ce qui m'a le plus marquée, ce jour-là, ce n'était pas Ghislaine — c'était le silence d'Élodie après la réunion. Elle n'a pas ri, pas triomphé. Elle a juste ramassé la panière, remercié le syndic d'un signe de tête, et rentré chez elle sans un mot de plus. Le lendemain, j'ai croisé sa fille dans l'escalier, une lycéenne de seize ans un peu blasée, qui m'a glissé, sac sur l'épaule, l'air de rien : « Vous savez que c'est pas la première fois qu'elle fait ça, madame Ghislaine ? L'an dernier, c'était contre le chien du troisième — huit cents euros aussi, tiens. » Je n'ai jamais réussi à vérifier cette histoire de chien. Mais depuis, chaque fois que je passe devant la fenêtre et que je croise le regard de Ravioli, je me demande, un peu malgré moi, s'il n'en sait vraiment pas plus long que nous tous sur cet immeuble.

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