Le mardi soir, je dansais en cachette

La dernière engueulade a eu lieu un dimanche de janvier, chez ma mère, à Strasbourg. Il faisait déjà nuit à quatre heures et demie, la lumière du lampadaire entrait par la fenêtre de la cuisine et dessinait des barres orange sur la nappe cirée. Ma nièce, Chloé, a raconté qu’elle m’avait vue au cours de swing, près de la place Kléber. Elle l’a dit sans penser à mal, en reposant son verre de sirop de pêche.

Ma mère, Josiane, a lâché sa fourchette. Pas violemment. Comme on pose un objet dont on ne veut plus.

— Toi ? Au cours de danse ?

J’ai répondu que oui, le mardi soir, depuis trois ans. Que j’avais passé le niveau intermédiaire. Que j’avais même fait une démonstration en décembre au marché de Noël, sur une petite scène en bois, avec d’autres élèves.

Elle a éclaté de rire. Un rire sec, qui n’avait rien à voir avec la joie.

— À ton âge ? Tu te rends compte de ce que les gens pensent ? Une femme de trente-six ans qui saute partout en jupe, un mardi soir, pendant que sa mère compte ses centimes.

Le pire, c’est que je payais tout chez elle. L’eau, l’électricité, la taxe foncière. Elle vivait dans une maison de la Robertsau que j’avais achetée avec mon premier salaire de comptable chez Kuhn Transport, et que j’avais mise à son nom pour qu’elle se sente chez elle. Tous les mois, je virais sept cent vingt euros sur un compte commun ouvert à la banque place Broglie. Elle appelait ça « l’argent du ménage ». Je ne dansais pas avec cet argent, je le transférais, simplement.

Elle a attendu que Chloé parte aux toilettes pour baisser la voix :

— Si ton père te voyait, il se retournerait dans sa tombe.

Mon père est mort onze ans plus tôt, un matin de février, dans un accident de vélo sur la piste cyclable des quais. Il m’avait appris à faire du patin à roulettes sur le parvis de la cathédrale, un dimanche avant la messe. Il sifflait faux. Il était vivant, lui.

J’ai dit :

— Papa m’aurait demandé de lui montrer les pas.

Elle a repoussé son assiette. Dans le couloir, on entendait la chasse d’eau. Chloé est revenue, et tout le monde a parlé de la tarte aux quetsches comme si de rien n’était.

En rentrant chez moi, rue de la Krutenau, j’ai monté les cinq étages sans allumer la minuterie. Il faisait froid dans la cage d’escalier, ça sentait le pain grillé et la poussière chaude. Mon studio était minuscule : vingt-trois mètres carrés, un évier, une plaque, un clic-clac. Je l’avais choisi exprès : petite surface, petit loyer, plus d’argent pour la maison de ma mère. Sur le frigo, j’avais punaisé un billet de train pour Bâle, jamais utilisé, et une carte postale de Lisbonne achetée chez un bouquiniste du quai des Bateliers. Je les regardais quand je rentrais trop fatiguée pour penser.

Cette nuit-là, je n’ai pas allumé la télé. J’ai sorti de dessous le lit une boîte à chaussures fermée par un élastique. Dedans, les papiers de la maison, les quittances, les doubles de virements. J’avais besoin de voir noir sur blanc ce que je payais depuis neuf ans. La calculatrice de mon téléphone a affiché cent quatre-vingt-treize mille six cent quarante euros. Le prix d’un silence qui ne m’appartenait pas.

Le lendemain matin, lundi, j’ai appelé la banque depuis mon bureau, un casque sur une oreille. J’ai demandé la clôture du compte joint. La conseillère, une certaine Mme Ribeiro, m’a dit :

— Il faut l’accord de votre mère. Vous êtes co-titulaires.

J’ai raccroché, j’ai mis mon manteau, j’ai prévenu mon chef que j’avais un rendez-vous médical. J’ai pris le tram A jusqu’à Homme de Fer, puis le bus 15 jusqu’à la Robertsau. Le bus sentait les agrumes, quelqu’un avait dû éplucher une clémentine. Une vieille dame tenait un cageot de choux, le chien d’un passager haletait sous un siège.

Devant la maison, j’ai d’abord vu la gouttière qui pendait, le volet du premier étage qui claquait. Je n’avais pas remarqué depuis combien de mois ça durait. Ma mère a ouvert avant que je sonne.

— Tu tombes bien. La machine à laver fait un bruit bizarre. Et il faut changer l’ampoule du porche.

Je lui ai tendu la feuille que j’avais préparée au bureau : une demande de clôture de compte, à signer.

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Je ferme le compte. Tu gardes la maison. Elle est à toi. Mais je ne paie plus l’électricité, l’eau, la taxe foncière. Ni la machine à laver.

Elle a plissé les paupières, comme si je venais de parler une langue étrangère. Le hall sentait le chou-fleur cuit et l’encaustique au citron. Sur le radiateur, une paire de gants de laine séchait, les doigts écartés.

— Tu ne feras pas ça. Tu es ma fille.

— Si, je le fais.

— Et où tu vas trouver l’argent pour tes danses, si tu ne travailles que pour toi ?

— Je me débrouillerai.

Elle a poussé la porte d’un geste sec, sans la claquer. J’ai entendu le verrou tourner. Puis, derrière le bois, sa voix :

— Tu reviendras quand tu auras besoin de moi. Mais ce jour-là, il sera trop tard.

Je suis restée sur le perron. Le vent venait du Rhin, il transportait une odeur de terre mouillée et de feuilles pourries. Sur la boîte aux lettres, quelqu’un avait écrit à la craie « vive les cigognes ». Je n’ai pas pleuré. J’ai compté les pavés jusqu’à l’arrêt de bus, comme quand j’étais petite et que ma mère me tenait la main pour traverser l’avenue de l’Europe.

Le mardi soir, je suis allée à mon cours de swing. Le professeur, un type de quarante ans avec des bretelles et des chaussures bicolores, s’appelait Denis. Il m’a lancé :

— Alors, la cavalière aux yeux rouges, on enchaîne le charleston ?

J’ai enlevé mes bottines, posé mes pieds sur le parquet. La salle sentait la résine et la sueur d’avant. Le morceau, un vieux jazz des années trente, a démarré. J’ai levé les bras, plié les genoux, lancé une jambe, puis l’autre. Mon corps connaissait la partition. Quand Denis m’a fait tourner, ma jupe s’est ouverte comme un parapluie. J’ai vu mon reflet dans le miroir : pas une femme de trente-six ans qui avait honte, juste une femme qui dansait avec des chaussettes dépareillées.

La suite, je l’ai réglée en trois jours. J’ai signé le bail d’un studio de vingt-huit mètres carrés rue des Orfèvres, au deuxième étage, avec vue sur la cathédrale. Quatre cent quatre-vingts euros par mois. J’ai posé un préavis de congé pour mon ancien appartement. J’ai demandé à mon chef un passage à quatre-vingts pour cent, le mardi et le jeudi après-midi. Il a grimacé, puis il a signé en grommelant que je finirais par lui demander de danser à la machine à café.

Le samedi, j’ai appelé un serrurier, un homme en bleu de travail avec une grosse clé à molette qui dépassait de sa poche arrière. Il a changé le cylindre de ma nouvelle porte en vingt minutes, pour cent trente euros. Quand il est parti, j’ai glissé les deux nouvelles clés dans ma poche. L’une avec un pompon rouge, l’autre avec un ruban bleu. Les enfants, ça marque ses clés comme ça.

Ma mère est venue le dimanche suivant. J’ai entendu son pas dans l’escalier, ses coups contre la porte. Elle a appelé :

— Élodie ! Ouvre-moi !

J’étais assise sur le lit, un carton de livres ouvert à mes pieds. J’avais posé à côté de moi la télécommande de la radio, et j’écoutais une chanson de Dalida, « Laissez-moi danser », en baissant le son.

Elle a tourné la poignée. Le nouveau cylindre a résisté. Elle a crié :

— Tu as changé la serrure ? Tu es malade ! Ouvre !

J’ai éteint la radio d’une pression du pouce. Je me suis levée, j’ai marché jusqu’à l’œilleton. Elle se tenait dans le couloir, en manteau vert, son cabas à la main. Elle portait des chaussures à talons carrés, celles qu’elle mettait pour aller à la mairie. Elle a reculé d’un pas, comme si elle savait que je la voyais.

J’ai sorti de mon sac une enveloppe kraft. Dedans, les doubles des virements, la clôture du compte, et un mot écrit à la main : « La maison est à toi. Moi, je suis ailleurs. »

J’ai glissé l’enveloppe sous la porte. Elle est restée là, à la regarder par terre, sans se baisser.

Puis elle a dit, plus bas :

— Tu vas regretter. Personne ne t’aimera si tu continues à faire l’enfant.

Je n’ai pas répondu. J’ai retiré mes chaussures, posé mes pieds nus sur le carrelage froid, et j’ai refait les pas du charleston, sans musique, juste pour sentir le sol.

Six mois plus tard, en plein été, j’ai reçu un courrier chez moi. Une enveloppe rigide, sans signature. Dedans, une seule chose : une photographie en noir et blanc, écornée. Josiane, dix-huit ans, debout sur une scène de village, en robe à pois. Elle tient un micro, la bouche ouverte. Derrière elle, un orchestre. Au dos, une écriture que je ne connaissais pas : « À ma Josie, qui m’a appris à voler. Ton père. »

Je l’ai accrochée au-dessus de mon lit, avec deux punaises. Je n’ai pas appelé ma mère. Je n’ai pas pleuré. J’ai juste écouté ce silence, et j’ai su que je n’étais pas née pour le payer.

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Sixty & Me
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