Tomas était arrivé gare de Lyon bien trop tôt, son vieux sac de toile sur l’épaule et la cage de transport bringuebalant contre son genou à chaque pas. Dedans, Cachou s’était tassé tout au fond, les oreilles aplaties. Le hall puait le croissant au beurre tiède, le diesel et le détergent citronné. Les haut-parleurs égrainaient des destinations lointaines — Marseille, Nice, Genève — tandis que Tomas cherchait une place libre près du quai numéro 5. Il posa la cage sur le banc en plastique moulé, s’assit à côté et regarda ses chaussures. Des Richelieu noires qu’il avait cirées la veille, dans l’appartement vide, juste pour s’occuper les mains.
Il restait quarante minutes.
Ce matin-là, dans la cuisine du 12 rue des Pyrénées, Céline se tenait debout contre le plan de travail. Elle portait ce pull en laine grège beaucoup trop grand pour elle, celui avec la manche droite qui pendouillait sur ses doigts. La bouilloire fumait encore. Une odeur de pain brûlé flottait, parce que le grille-pain déconnait depuis des mois et qu’elle oubliait toujours de le surveiller. Tomas avait empilé des T-shirts dans son sac, un chargeur, son ordinateur, les papiers du divorce. La cage à chat traînait dans l’entrée, exhumée du placard sous l’escalier.
Cachou, un européen tigré avec une oreille à moitié déchirée, était assis devant la valise. Il observait Tomas, puis tournait la tête vers Céline, puis revenait à Tomas. Le chat savait. Il frotta sa joue contre la fermeture éclair du bagage, une fois, deux fois. Il marquait son territoire pour la dernière fois.
Céline n’avait pas levé les yeux de sa tasse.
— Tu vas vraiment l’emmener ?
— C’est mon chat.
Elle avait hoché la tête, lentement.
— C’est notre chat, Tomas. Il a vécu sept ans avec nous.
— Je l’ai adopté avant qu’on se rencontre.
— Oui. Et je l’ai nourri tous les jours depuis.
Tomas avait bouclé son sac. Il avait pris son trousseau de clés sur l’étagère — uniquement le sien. L’autre, celui avec le porte-clés en forme de Tour Eiffel qu’elle lui avait offert à leur premier anniversaire, il le laissa sur le bois clair.
— Il va stresser dans le train, avait murmuré Céline.
— Il s’y fera.
Elle n’avait pas répondu. La buée de son thé refroidi ne montait plus. Tomas avait ouvert la porte grillagée de la cage. Cachou avait reniflé l’intérieur. Avant d’entrer, il s’était arrêté. Son regard jaune avait parcouru la cuisine — la plante araignée sur le rebord de la fenêtre, le torchon à carreaux suspendu à la poignée du four, le dos immobile de Céline. Alors seulement il s’était glissé à l’intérieur. Le loquet avait cliqueté.
C’était la dernière image que Tomas avait emportée de cette cuisine. Ce pull trop grand. Ces doigts fins serrés autour de la tasse.
Sur le quai de la gare, le froid mordait malgré le toit en verrière. Tomas avait acheté un café au distributeur — un petit gobelet en carton, liquide noir trop amer. Il le but debout, la cage entre ses pieds. Le téléphone ne vibrait pas. Aucun message. Il avait pourtant vérifié trois fois. Cachou grattait le fond en plastique, un crissement aigu qui faisait grincer les dents. Tomas glissa un doigt à travers la grille métallique pour lui toucher le museau. Sec. Brûlant. Le chat se détourna et se réfugia encore plus au fond.
À la maison, Cachou lui faisait la fête tous les soirs. Il se plantait dans l’entrée, queue dressée, et poussait un « mrrt » sonore avant de se frotter contre ses tibias. Maintenant, il ne reconnaissait même plus sa main.
Une voyageuse avec un énorme sac à dos s’assit à côté. Elle aperçut la cage et sourit.
— Il est mignon. Vous déménagez ?
Tomas acquiesça sans répondre.
Elle parla encore un peu, mais il cessa d’écouter. La phrase de Céline tournait en boucle. *Il va stresser.* Comme si elle savait déjà comment tout ça finirait. Comme si elle connaissait ce chat mieux que lui.
Les minutes s’égrenaient. Tomas ouvrit sa messagerie. La conversation avec Céline était vide depuis trois semaines. Le dernier message, c’était lui qui l’avait envoyé. « Je passe chercher le reste samedi. » Elle n’avait même pas répondu.
Il posa les pouces sur l’écran tactile. Juste un mot. Pas « pardon », pas « je reviens ». Quelque chose qui dirait pourquoi il trimballait à travers la France le seul être vivant qui connaissait encore l’odeur de leur ancien lit commun, le bruit de leurs pas croisés dans le couloir, le cliquetis de leurs deux tasses de café chaque matin. Mais il ne trouva rien. L’écran s’éteignit.
Cachou émit un miaulement. Pas le cri plaintif du chat qui réclame à manger. Un souffle minuscule, un filet d’air. Tomas avait déjà entendu ce bruit-là une fois quand le vétérinaire lui avait enfoncé une aiguille. Il posa la main à plat sur le plastique tiède de la cage. Le chat ne s’approcha pas.
La sonorisation annonça l’entrée en gare du train pour Avignon, quai numéro 5. Tomas se leva. Il y avait du vent sur le quai découvert, et dans ce vent, des odeurs de métal mouillé et de créosote.
Il posa la cage par terre. Il ouvrit le panneau supérieur. Il y glissa la main. Cachou se tassa contre la paroi du fond, le crâne buté contre le plastique.
Sept ans. Ce chat avait construit son univers entre quatre murs. Le rebord de fenêtre entre le rideau et le pot de basilic. Le grincement de la troisième marche de l’escalier. Le déclic du verrou de la porte palière. La chaleur du radiateur de la salle de bains. Et tout ça lui suffisait. Il n’avait jamais demandé plus. Et Tomas, lui, l’arrachait à tout ça. Il le fourrait dans une boîte en plastique pour traverser la moitié du pays, parce qu’il avait peur de se retrouver seul le soir dans un appartement silencieux.
Parce qu’il voulait entendre une respiration la nuit.
Parce qu’il refusait d’admettre que cette route-là, il l’avait choisie tout seul.
Tomas retira sa main. Il se releva.
Céline se tenait à dix mètres.
Elle avait couru, ça se voyait. Son écharpe pendait, défaite, et ses cheveux, dénoués, lui collaient aux tempes. Une fine trace brillante barrait sa joue, presque invisible dans la lumière grise du matin. Elle ne le regardait pas. Ni lui, ni le train, ni l’employé SNCF qui annonçait la fermeture imminente des portes. Elle ne regardait que la cage.
Elle s’approcha sans un mot. Sans demander l’autorisation, sans même croiser le regard de Tomas, elle s’agenouilla sur le béton froid et glissa ses doigts à travers la grille. Elle ne bougea pas. Elle attendit.
Cachou releva la tête. Il sentit l’air. Lentement, avec une lenteur de vieux chat qui a tout son temps, il se retourna et approcha son museau des mailles métalliques.
Il se mit à ronronner. Un ronronnement sonore, grave, qui vibrait jusqu’au fond de la cage, comme un moteur qu’on démarre après des heures de froid. Il poussa sa tête contre les doigts de Céline, présenta son oreille déchiquetée — celle que Tomas avait soignée pendant des semaines après une bagarre dans la cour, celle qui ne se dressait plus tout à fait droit — et ferma les yeux.
Le haut-parleur cracha un dernier appel.
Tomas regarda les doigts de Céline à travers la grille. Il regarda ce chat qui, il y a vingt minutes encore, refusait de le reconnaître. Il regarda cette femme aux paupières rougies qui n’était même pas venue pour lui.
— Garde-le.
Céline redressa la tête. Ses yeux rencontrèrent les siens pour la première fois depuis des semaines.
— T’es sûr ?
— Oui.
Il ramassa son sac, tourna les talons, se dirigea vers la portière du wagon. Il ne se retourna pas. S’il se retournait, il ne monterait pas dans ce train. Et s’il ne montait pas dans ce train, il leur ferait plus de mal encore.
L’employé vérifia son billet. Tomas grimpa les marches. La moquette du couloir sentait le tissu synthétique et la poussière tiède. Il hissa son sac dans le porte-bagages, se laissa tomber sur le siège côté fenêtre. Le train tressaillit, puis glissa lentement hors de la gare.
Le quai s’effaça, puis les immeubles haussmanniens, puis la banlieue, puis les arbres. Tomas glissa machinalement la main dans la poche gauche de sa veste, celle qu’il ne fermait jamais complètement parce que la doublure était déchirée.
Ses doigts rencontrèrent une petite boule de poils gris, toute douce, encore tiède. Il la sortit, la posa sur sa paume. Un minuscule duvet de Cachou, qui avait dû s’accrocher là pendant qu’il refermait la cage, le matin même.
Par la vitre, à perte de vue, les champs défilaient. Vides. Silencieux.
Dans le compartiment voisin, un homme parlait doucement au téléphone. Sa voix traversait la cloison. Tomas n’entendit qu’un seul mot avant de refermer les doigts sur la petite touffe grise.
— Tu me manques.
Il se cala contre le dossier. Le train filait vers le sud. Il faisait froid dans ce wagon, et devant lui, il n’y avait plus rien d’autre que les rails qui s’étiraient, aussi plats et muets que l’appartement où il arriverait seul avant la nuit.







