Le lundi, à la rentrée des classes en septembre, j’ai compris que sixième B, ce ne serait pas une promenade. La salle 204 sentait le renfermé et la peinture à l’eau, ce mélange particulier des collèges un lundi matin. Les vingt-quatre élèves m’ont regardé entrer sans un mot. J’ai posé mon cartable, accroché mon manteau au porte-manteau près de l’estrade, et c’est là que je l’ai vue : une traînée blanche et grasse sur le dossier de ma chaise. De la craie. Fraîchement écrasée.
Quelqu’un, au fond, a émis un petit bruit de gorge étouffé.
Je n’ai rien dit. J’ai pris le chiffon jaune sur le rebord de la fenêtre, un vieux torchon qui sentait le tabac froid, et j’ai frotté le dossier. Puis j’ai écrit la date au tableau : *mardi 12 septembre*. L’après-midi s’est passé à dicter des règles de grammaire que personne n’écoutait vraiment, sauf peut-être une fille au premier rang qui mordillait son stylo Bic sans bouchon.
À la sonnerie de seize heures vingt-cinq, tout le monde s’est rué vers la sortie comme si le couloir était en feu. Tous, sauf un garçon, resté debout à côté de mon bureau. Maigre, une chemise à carreaux trop courte aux manches, les boutons du col soigneusement fermés jusqu’en haut.
— Faut pas leur en vouloir, monsieur, m’a-t-il dit à mi-voix. Ils font ça avec tous les nouveaux. L’an dernier, y en a un, un stagiaire, ils lui ont mis une punaise sur la chaise. Il a hurlé devant tout le monde.
Il a glissé les mains dans ses poches, puis les a ressorties.
— Moi c’est Nordine. J’habite au 18 de votre rue. Si vous avez besoin d’aide pour descendre les cartons de livres ou monter les enceintes, je peux venir. Mon père il travaille de nuit, mais moi je suis libre le soir.
Je lui ai répondu que ça irait pour l’instant. Il a hoché la tête, sérieux comme un homme qui vient de proposer un contrat, et il est sorti dans le couloir.
Cette conversation m’a tenu pendant tout le mois d’octobre.
Les semaines ont tourné. Entre deux corrections de copies, j’ai appris que la machine à café du foyer des profs rendait une petite monnaie de trente centimes quand on frappait dessus deux fois, que la boulangerie de la rue des Écoles fermait le mardi après-midi, et que les collègues de salle des maîtres partageaient volontiers un flan ou un reste de galette des rois entamée. Le collège Paul-Éluard, construit dans les années soixante-dix, avait des fenêtres qui fermaient mal, un chauffage capricieux et une odeur de chou les jours de cantine. Mais c’était devenu un endroit où je posais mes dossiers sans y penser.
Puis, début novembre, j’ai fait une erreur.
L’un de mes élèves, Karim, avait une voix. Pas une jolie voix d’enfant de chœur — une vraie matière, un timbre qui tenait. En cours de musique, une fois par quinzaine, sa prof l’avait mis au fond, comme pour l’étouffer. Moi, je l’avais entendu chanter un vieux morceau de Renaud pendant la récréation, assis sur les marches du gymnase, sans même s’en rendre compte. J’ai pensé : il faut l’inscrire au concours régional des jeunes talents de Lyon, celui dont le conservatoire s’occupe chaque année en mars.
J’ai fait l’inscription sans en parler à personne. Une simple fiche A4, un tampon, une signature.
Le lendemain, à la récréation de dix heures, le père de Karim a poussé la porte de ma salle sans frapper. Il portait un blouson de chantier bleu marine avec de la poussière de plâtre sur les épaules.
— C’est vous, le nouveau qui monte la tête à mon gamin avec des histoires de chanson ?
Il n’avait pas enlevé ses chaussures de sécurité, alors que le règlement intérieur l’exigeait. Je voyais ses lacets jaunes sur le carrelage gris.
— Votre métier, monsieur, c’est d’enseigner les maths ou le français, pas de transformer mon fils en guignol de télé-crochet. Karim, il doit m’aider sur les chantiers. Le soir, il est fatigué, moi je suis fatigué, et lui il passe une heure dans le garage à écouter des trucs sur son téléphone. Il a douze ans. Douze ans, vous vous rendez compte ?
Il a frappé du plat de la main sur la première table.
— Je vais vous dire une chose : si je le vois encore une fois chanter devant vous ou devant sa classe, il change de collège. Je m’occupe de tout.
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai pensé à ce qu’on nous avait appris en formation d’enseignant : ne jamais s’opposer frontalement à un parent dans un lieu public, proposer un rendez-vous. J’ai dit :
— Asseyez-vous, monsieur Akbari.
Il est resté debout.
— Écoutez-moi bien, a-t-il dit en se penchant au-dessus de mon bureau, la voix plus basse. Ma famille, c’est ma famille. Chez nous, on ne chante pas. On travaille. Mon père a été maçon à Vénissieux pendant trente ans, il ne savait ni lire ni écrire, et il a nourri quatre enfants. Alors votre concours de Lyon, vos belles promesses de conservatoire — vous les gardez pour les fils de profs.
Il avait les mains rouges et abîmées, les cuticules blanches de plâtre. Il s’est redressé et il est sorti. La porte a claqué contre le chambranle, puis un silence est retombé dans la salle, seulement troublé par un radiateur qui sifflait.
Le soir même, je suis resté tard au collège. La surveillante de nuit, madame Briand, est passée dans le couloir avec son trousseau de clés. J’ai rouvert un dossier posé sur mon bureau, l’enveloppe kraft avec l’inscription au concours. Karim Akbari, né le 14 juin à Lyon. Adresse : 22 rue des Écoles, la même rue que Nordine.
J’ai hésité. Je l’avoue. Une partie de moi se demandait si le père n’avait pas raison, si je n’avais pas plongé ce gamin dans une histoire qui le dépassait. Puis j’ai repensé au moment exact où j’avais entendu Karim chanter, à ce frisson que j’avais eu derrière la nuque. À douze ans, on ne chante pas comme ça si la voix n’est pas essentielle, si elle ne vous tient pas debout.
Le lendemain, j’ai convoqué Karim à la fin des cours. Pas pour chanter. Pour travailler sa lecture à voix haute sur un extrait de Boris Vian, *L’Écume des jours*. Le texte l’obligeait à poser sa voix, à respecter les silences. Son père n’aurait rien trouvé à redire à une lecture de français dans une salle vide après la sonnerie.
Karim est venu chaque mardi et chaque jeudi, de dix-sept heures à dix-sept heures trente. Il n’en parlait pas chez lui. Je ne l’ai jamais inscrit au concours, pas cette année-là. Le père avait gagné une bataille — mais pas celle de la voix.
Le premier trimestre s’est achevé sur une vague de bulletins et de réunions parents-professeurs. Le père de Karim est venu. Seul. Il portait la même veste de chantier, mais propre, avec une fermeture Éclair remontée jusqu’au cou. Il a fait la queue dans le hall comme tout le monde, une fiche de rendez-vous chiffonnée à la main.
Quand il est arrivé devant ma table, dans le gymnase transformé en forum des métiers, il a posé ses deux mains sur le bulletin de son fils, sans le lire.
— Alors, il progresse, a-t-il dit.
Pas une question. Un constat.
— Karim a une intelligence de lecture au-dessus de la moyenne, ai-je répondu. Il a surtout une capacité de concentration rare pour son âge, quand on lui fait confiance.
Le père a tourné son visage vers la vitre qui donnait sur la cour. On entendait des bruits de chaises métalliques qu’on rangeait, et, plus loin, une voiture qui klaxonnait sur le boulevard.
Je n’ai rien dit de la voix. Je n’ai rien dit des répétitions du mardi.
Au moment de partir, il a tendu la main. Je l’ai serrée. Sa paume était calleuse, exactement comme je l’avais imaginée, avec une chaleur rêche. Il a traversé le gymnase sans se retourner.
Le trimestre suivant, un mardi de février, Karim est arrivé en avance. Il faisait froid, la buée collait aux fenêtres de la salle 204. Il a posé sur mon bureau un cahier à spirale bleu, dont la couverture était légèrement déchirée sur le coin.
— Je l’ai écrit hier soir, il m’a dit. Il faut pas le montrer à mon père.
C’était une chanson. Trois couplets, un refrain, une rime qui ne tombait pas juste mais une phrase qui revenait, nette et poignante : *« C’est pas de la honte d’avoir une voix, c’est de la cacher que ça devient noir. »*
Je n’ai pas pleuré. J’ai pris le cahier, je l’ai ouvert, j’ai lu deux fois. Puis j’ai dit à Karim que la prochaine fois qu’il avait besoin d’un vers de huit pieds, il pouvait me demander — ça, c’était du programme de sixième.
Il n’a pas souri. Il a soufflé sur ses doigts, les a frottés sur son pantalon, et il est allé s’asseoir à sa place.
Fin mai, la directrice m’a convoqué dans son bureau pour faire le point de fin d’année. Elle m’a annoncé que les sixièmes B organiseraient une petite fête de fin d’année dans la cour, avec une scène ouverte. Chaque élève pouvait présenter quelque chose, un poème, un mime, un morceau de musique.
— Karim Akbari veut chanter, elle m’a dit en regardant par-dessus ses lunettes. Son père a téléphoné pour se plaindre : il pense que c’est une manœuvre de ma part pour humilier sa famille.
Je me suis levé. J’ai demandé l’autorisation d’aller lui parler.
— Si vous y parvenez, monsieur Renard, elle a répondu, je vous offrirai un café de la machine — un vrai, pas celui du foyer.
Je suis allé au chantier, un immeuble en rénovation rue Carnot, à dix minutes à pied du collège. Le père de Karim était sur un échafaudage, au deuxième étage, en train de poncer un mur. De la poussière blanche descendait le long de la façade. Il m’a vu arriver et il est descendu, lentement, en s’essuyant les mains sur son bleu de travail.
— Je vous écoute, il a dit.
— Ce n’est pas une manœuvre, monsieur Akbari. C’est un événement de fin d’année. Votre fils a demandé à y chanter une chanson qu’il a écrite. Personne ne l’y oblige. Mais je pense que sa place est là, ce jour-là.
Le père a recraché quelque chose par terre, un peu de poussière de plâtre qu’il avait dans la gorge.
— Vous savez ce que c’est, d’avoir honte de son fils? Parce qu’il fait un truc qui ne sert à rien, et que tout le quartier le regarde?
— Non, je ne sais pas. Mais je sais ce que c’est, d’avoir honte de soi parce qu’on a empêché son fils de faire le seul truc qui lui ressemble.
Il n’a rien ajouté. Il a remonté sur l’échafaudage.
Le jour de la fête, la scène ouverte était installé dans la cour, près des poubelles jaunes de tri. Les parents étaient rangés sur des chaises pliantes, les petits frères et sœurs couraient entre les jambes. Karim est monté sur scène. Sa chemise blanche, trop ample, flottait sur son pantalon de toile grise. Il a pris le micro d’une seule main, l’a serré comme s’il voulait le briser.
Le père était au fond, appuyé contre le mur du préau. Il n’avait pas pris de chaise.
Karim a chanté a cappella, parce que le lecteur CD de la sono avait rendu l’âme la veille. Dans la cour, les bruits de la ville s’étaient éloignés, ou peut-être les gens s’étaient tus. Il a chanté sa chanson, celle du cahier à spirale, avec la rime bancale et le refrain noir.
Quand il a terminé, quelqu’un a applaudi. Puis tout le monde. Même les élèves du fond, ceux qui l’avaient toujours appelé « le chanteur d’égouts ». Je me suis retourné vers le mur du préau.
Le père ne regardait pas la scène. Il regardait ses mains. Mais ses épaules bougeaient.
Cette nuit-là, je suis resté dans la salle 204. Je n’ai pas allumé le néon. La lumière orange du lampadaire de la rue passait à travers les stores. J’ai sorti mon téléphone et j’ai composé un message.
À Karim, j’ai écrit : *« Ce que tu as fait tout à l’heure, ce n’est pas un spectacle. C’est une preuve. Garde le cahier. »*
Puis j’ai ouvert l’application de l’agenda partagé du collège et j’ai supprimé la ligne « concours régional des jeunes talents — inscription reportée » que je n’avais jamais osé effacer. J’ai envoyé, à la place, une nouvelle demande au conservatoire de Lyon, pour le concours de l’année suivante, avec un dossier complet de quatre pages. J’ai joint la photo de la couverture du cahier à spirale.
J’ai éteint mon téléphone à vingt-trois heures quarante.
Et le lundi suivant, quand je suis entré dans la salle 204, le dossier de ma chaise était propre. Il y avait, posé au centre de mon bureau, un morceau de craie blanche, neuf, pas entamé, enveloppé dans un papier de boulangerie.
Longtemps après, en rangeant mes affaires de fin d’année, je suis tombé sur une fiche que j’avais oubliée : celle du concours régional. Au dos, quelqu’un avait écrit au crayon, d’une écriture lente et appuyée, deux mots que je n’avais pas remarqués le jour où je l’avais remplie : *« Il chante. »*
Ce n’était pas l’écriture de Karim.
J’ai glissé la fiche dans le cahier à spirale, à la page du refrain, et j’ai fermé le tiroir de mon bureau à clé.







