Je m'appelle Sylvie, j'ai cinquante-huit ans, et pendant vingt-deux ans j'ai tenu la pharmacie de la place du marché, à Vitré, en Ille-et-Vilaine. On y croise tout le monde, un jour ou l'autre : les jeunes mères pressées, les retraités qui viennent surtout pour parler, et les familles qui traînent avec elles des histoires qu'elles ne racontent à personne. Celle de la petite Camille, je l'ai reconstituée par bribes, sur plusieurs années, entre deux boîtes de sirop pour la toux et une ordonnance de Doliprane.
Camille avait six ans quand tout a commencé. Sa famille tenait l'épicerie en face de chez moi, une de ces boutiques à l'ancienne avec la sonnette au-dessus de la porte et les bonbons en vrac dans des bocaux en verre. Sa mère travaillait tôt le matin, son père livrait les commandes en camionnette, et c'est l'arrière-grand-père, Robert, un homme né en 1920 quelque part du côté de Saint-Malo, qui gardait la petite l'après-midi. Un homme dur, on le savait dans le quartier — pas méchant, juste dur, comme peuvent l'être ceux qui ont connu l'Occupation enfants et qui n'ont jamais eu le luxe d'être faibles.
Ce que je sais de cette histoire précise, je le tiens de la grand-mère de Camille, madame Ferrand, qui venait chercher ses médicaments pour le cœur tous les mois et qui, un jour de novembre, entre deux clients, m'a raconté ça d'une traite, comme si elle avait besoin de le poser quelque part.
La petite avait vu où son père rangeait la caisse du soir, dans un tiroir de la cuisine, sous les torchons. Elle ne volait pas, dans sa tête à elle — elle avait juste compris, à sa manière d'enfant de six ans, que pour avoir une chose, il fallait de l'argent, et que de l'argent, il y en avait dans ce tiroir. Alors trois fois de suite, en fin d'après-midi, pendant que sa mère tenait la caisse de l'épicerie et que Robert somnolait devant la télévision, elle a pris quelques pièces et un billet de vingt francs — on était encore avant l'euro, je situe l'histoire autour de 1994 — et elle a traversé la rue jusqu'à la petite boutique de jouets, celle qui existe encore aujourd'hui d'ailleurs, pour s'acheter une poupée en plastique et des billes.
Quand le père s'en est aperçu, il a d'abord cru s'être trompé dans ses comptes. Puis il a compris. Et c'est Robert qui a décidé que ça ne pouvait pas rester impuni.
Madame Ferrand m'a raconté ce jour-là, en tournant sa cuillère dans un café qu'elle ne buvait pas, que son mari — le grand-père, pas l'arrière-grand-père — avait entendu les cris depuis le jardin, et qu'il n'était pas intervenu tout de suite. « On n'intervenait pas, à l'époque », m'a-t-elle dit. Robert avait pris sa ceinture. Une ceinture en cuir marron qu'il portait tous les jours, avec une boucle en métal terni. Pour lui, la petite avait volé, point final. Il n'existait pas, dans sa tête, la possibilité qu'une enfant de six ans ne comprenne pas encore ce que voler voulait dire.
J'ai revu Camille bien plus tard, adulte, elle devait avoir vingt-huit, vingt-neuf ans. Elle était devenue infirmière à l'hôpital de Rennes et venait de temps en temps chercher des médicaments pour sa grand-mère, qui vieillissait. On papotait un peu au comptoir. Un jour, je me souviens très précisément, c'était un mardi de janvier, il pleuvait, et elle attendait que je prépare son sachet — elle m'a dit, presque en passant, qu'elle avait fait un stage de méditation dans le Morbihan le week-end précédent, et qu'elle en était ressortie complètement bouleversée.
Elle m'a expliqué, avec ses mots simples d'infirmière habituée à parler aux patients anxieux, qu'elle souffrait depuis l'adolescence de migraines terribles. Des crises qui ne cédaient qu'à des médicaments qu'on ne trouve plus qu'sur ordonnance aujourd'hui, et encore, moins puissants que ceux d'avant. Elle avait vu des neurologues, passé des IRM, tout était normal. Les crises s'étaient un peu espacées quand elle avait commencé à travailler de jour et à dormir des nuits complètes, mais jamais elles n'avaient vraiment disparu.
Pendant ce stage, en état de relaxation profonde — elle disait que ce n'était ni le sommeil ni l'éveil, un entre-deux — elle avait revu la scène du tiroir et de la ceinture, qu'elle avait oubliée pendant plus de vingt ans. Et le lendemain, une autre scène de la même période, où elle s'était retrouvée dans un état d'impuissance totale, sans pouvoir se défendre ni fuir. L'animatrice du stage lui avait expliqué que c'était précisément cet état-là, l'impuissance absolue, que son corps rejouait ensuite sous forme de migraine, chaque fois qu'une situation de la vie adulte la ramenait — sans qu'elle le sache — à cette sensation d'enfant coincée.
Après ce week-end-là, m'a-t-elle dit en repartant avec son sachet sous le bras, les migraines avaient cessé. Pas complètement — elle avait encore, de temps en temps, un mal de tête ordinaire, comme tout le monde — mais plus jamais rien qui ressemble à ces crises qui la clouaient au lit, volets fermés, pendant deux jours.
Ce qui m'a frappée, à l'époque, c'est qu'elle n'en voulait pas à son arrière-grand-père. Elle me l'a dit très calmement, presque avec tendresse : cet homme avait enterré des morts de ses propres mains avant d'avoir dix ans, dans les troubles de son enfance quelque part en Europe de l'Est où sa famille avait vécu avant d'émigrer ; toute sa vie, à chaque Noël, il n'avait qu'un seul vœu à formuler à ses petits-enfants : « travaillez, il faut bien travailler ». Il était mort à cent deux ans. Pour lui, la fessée n'était pas une cruauté, c'était l'éducation elle-même, la seule qu'il connaissait.
Camille n'a rien fait d'éclatant, ce jour-là au comptoir, ni plus tard que je sache. Ce n'est pas ce genre d'histoire. Elle n'a signé aucun papier, elle n'a fermé aucun compte, elle n'a affronté personne devant une porte. Ce qu'elle a fait, en revanche, c'est très concret : elle a ouvert, pour la première fois de sa vie, un vrai livret d'épargne à son nom — pas celui que ses parents géraient encore un peu pour elle par habitude — et elle a commencé à y verser cent euros chaque mois, sans exception, en se disant tout haut, m'a-t-elle raconté en riant un peu, que l'argent n'était plus une chose dangereuse qu'on lui reprendrait, mais une chose qui lui appartenait et qu'elle décidait, elle, d'utiliser ou de garder. Un geste minuscule sur le papier. Pour elle, ça voulait dire autre chose.
J'ai revu madame Ferrand une dernière fois avant sa mort, deux ans plus tard, à l'automne. Elle m'a confié, presque en confession, un détail qu'elle n'avait jamais osé dire : ce n'était pas Camille qui avait pris l'argent en dernier, la troisième fois. C'était elle-même, la grand-mère, qui avait emprunté dans ce même tiroir pour acheter un cadeau d'anniversaire en cachette, et qui n'avait jamais eu le courage de le confesser à Robert, ni à personne, de peur de finir sous la même ceinture. Elle l'a dit sans pleurer, juste en repliant son ordonnance, et elle est repartie sous la pluie avec son parapluie noir, comme tous les mardis.







