—T'as grossi, Sylvie. Et tu te laisses complètement aller.
Bertrand avait posé la valise en cuir près de la porte de la chambre, celle-là même qu'elle lui avait offerte pour ses quarante ans, payée en trois fois aux Galeries Lafayette. Il était directeur d'exploitation dans un entrepôt logistique du côté de la Porte de la Villette, toujours en chemise repassée, avec cette montre qui brillait plus que son regard.
—Je me laisse aller ? — Sylvie tenait une tasse de café froid, encore en tablier par-dessus son pyjama. Ça faisait seize ans qu'elle enseignait en CE2 à l'école primaire de la rue de Belleville, et cette semaine-là il fallait remettre quarante bulletins. — Douze ans ensemble, Bertrand. J'ai pris du poids parce que je dors quatre heures en corrigeant des cahiers. Mais je croyais qu'on formait une équipe.
—Une équipe, ça a besoin d'étincelles, Sylvie. Et la tienne s'est éteinte. Nadia, c'est différent. Avec elle, je respire.
La porte se ferma. Pas un claquement, juste un clic, mais ça suffit pour que quelque chose se fissure en elle.
La première à la sortir de sa torpeur fut Mme Fatiha, la dame qui balayait le trottoir devant l'immeuble de la rue Ramponeau depuis vingt ans. Sylvie rentrait de l'école en traînant les pieds quand la femme, emmitouflée dans un gilet orange fluo, l'arrêta, balai levé comme une lance.
—Ma petite, qu'est-ce que c'est que cette tête ? T'as l'air d'une endive oubliée au fond du frigo.
—Bertrand est parti, Madame Fatiha. Il dit que j'ai grossi. Que je me néglige.
La femme cracha vers la poubelle avec une précision de sniper.
—Celui-là se prend pour un jeune premier et il a un ventre de phoque. Écoute-moi bien, ne te laisse pas abattre. Va au centre médical de la rue de Pali-Kao, demande le docteur Diallo. Bon garçon, sénégalais, il sait ce qu'il fait. C'est le stress qui t'a mis le corps en vrac, pas la nourriture.
Dans le cabinet ça sentait l'alcool à 70° et le baume du tigre. Le docteur Diallo, un homme d'une quarantaine d'années aux cernes permanentes, lui prit la tension et nota quelque chose sur son carnet avant de la regarder.
—Cortisol à fond, Sylvie. Stress chronique. Le mari est parti ? Un mal pour un bien. Maintenant ce qui compte, c'est de prendre soin de votre cœur, au sens propre comme au figuré.
Son infirmière, Josiane, une femme au chignon haut et au vernis rouge vif, entra avec un dossier.
—Docteur, en salle deux ils attendent toujours… Ah, Sylvie ! Pourquoi cette tête d'enterrement ? Écoute, je sais pour ton mari. Ma cousine bosse dans cet entrepôt, aux ressources humaines. Elle dit qu'il traîne avec une certaine Nadia, celle du marketing, celle qui a les lèvres qui ressemblent à des piqûres d'abeille et des talons de douze centimètres. Ça durera pas, ma belle. Et pour que ça dure pas toute seule, je t'envoie chez Rosalie.
Rosalie, comptable dans l'immeuble et meilleure amie de Josiane depuis le lycée, prit l'affaire en main avec la précision d'un relevé de compte. Le samedi, elle arriva avec un sac de courgettes, du céleri, et un carnet relié en cuir.
—On va équilibrer ta vie comme un bilan, ma cocotte. Le mari, c'était un passif. Il mangeait beaucoup, exigeait de l'attention, zéro dividende, que des frais de pressing. On l'inscrit en perte et on le radie. Maintenant l'actif : t'es jeune, intelligente, ton appartement est payé. Il faut investir sur toi.
Les mois suivants s'organisèrent tout seuls, comme si le quartier entier avait décidé de la porter sans lui demander la permission. Mme Fatiha tapait à sa fenêtre du premier étage à six heures et demie du matin : "Sylvie, on court ! J'ai déjà balayé toute la rue, pas d'excuse." Et Sylvie courait, maladroite au début, gênée dans son vieux survêtement, jusqu'à ne plus se soucier de qui la regardait.
Le docteur Diallo lui prescrivit des vitamines et vérifiait ses analyses chaque mois. Josiane la convoquait le dimanche pour un "massage anti-mauvais œil" qui commençait par des grognements et finissait avec Sylvie remarquant que sa peau se raffermissait. Rosalie récrivit entièrement ses placards : plus de viennoiseries de la salle des profs, seulement des protéines et des fibres, "mieux calculé que la taxe foncière".
Au bout de quatre mois, Sylvie n'était plus la même. Elle ne s'était pas transformée en mannequin Instagram. Elle était devenue quelqu'un de vivant. Ses pommettes s'étaient dessinées, elle avait retrouvé cet éclat de maîtresse d'école qui discute livres avec des enfants de neuf ans. Sans les remarques constantes de Bertrand, sans son "tu dois être à la hauteur de mon poste", elle respirait autrement. Ses élèves commencèrent à le remarquer : "Maîtresse, vous avez l'air plus jeune, et vous grondez moins."
Pendant ce temps, dans un immeuble récent du côté de Pantin, où Bertrand avait loué un appartement pour sa muse, l'histoire tournait vite au vinaigre. Nadia était parfaite, certes : facettes dentaires éclatantes, faux cils, manucure de salon hors de prix, corps qui n'avait jamais goûté un féculent. Mais cette perfection coûtait cher, et dans l'appartement il n'y avait pas une cuillère propre.
—Nadia, qu'est-ce qu'il y a pour le petit-déjeuner ? Bertrand entra dans la cuisine en se frottant les yeux. La plaque était impeccable parce que personne ne l'avait utilisée depuis des semaines.
—J'ai commandé un smoothie détox céleri-spiruline, le livreur arrive dans une heure, dit-elle sans lever les yeux de son téléphone, enveloppée dans un peignoir de soie, déjà deux heures de maquillage sur le visage.
—Un smoothie ? Moi je voulais des œufs… ou des tartines, comme faisait Sylvie.
—Bertrand ! Nadia fit la moue. — C'est plein de glucides et de cancérigènes. Tu veux que j'aie de la cellulite ? Et au fait, tu m'avais promis de me virer l'argent pour le stage de drainage lymphatique. Et ce soir on dîne dehors, j'ai déjà réservé.
Bertrand soupira. Son salaire de directeur, qui semblait suffisant quand il vivait avec Sylvie, fondait maintenant comme neige en avril. Nadia ne savait pas cuisiner et ne voulait pas apprendre. Elle ne savait pas utiliser le lave-linge parce que tous ses vêtements nécessitaient un "nettoyage spécial". L'appartement était un chaos de cartons de livraison et de sacs de boutiques hors de prix.
Le pire, c'est que Bertrand comptait peu pour Nadia. Le jour où il rentra pâle, migraine carabinée à cause d'un problème à l'entrepôt, elle ne se retourna même pas.
—Ah, ne me contamine pas avec ton énergie négative. Ça va gâcher mon aura. J'ai besoin d'argent pour refaire mes lèvres.
Assis sur le canapé, regardant cette femme parfaite et artificielle, Bertrand se souvint de Sylvie avec une clarté douloureuse. Comment elle lui posait la main fraîche sur le front quand il avait de la fièvre. Comment elle lui préparait un bouillon de poule quand il était enrhumé. Comment ils riaient ensemble en lisant les rédactions absurdes de ses élèves. "T'as grossi et tu te laisses complètement aller", se rappela-t-il avoir dit, et une honte froide lui serra la poitrine. Sylvie était simplement fatiguée. Fatiguée de porter la maison, le travail, et lui, un égoïste en cravate de soie.
Six mois passèrent. C'était une soirée de mai, douce, avec cette odeur de pizza du coin mêlée aux effluves du canal Saint-Martin non loin de là. Sylvie rentrait du théâtre avec Rosalie et le docteur Diallo, qui s'était révélé veuf depuis trois ans et la courtisait discrètement depuis des mois : il passait la chercher après l'école, lui offrait des bouquets achetés chez le fleuriste du coin.
Elles riaient devant l'immeuble quand une silhouette se détacha des arbres.
Bertrand avait l'air défait. Chemise froissée — Nadia envoyait son linge dans une laverie bon marché pour économiser sur ses crèmes —, cernes grises, nouvelles rides au front.
—Sylvie…, dit-il tout bas.
Rosalie bomba le torse, prête à défendre son amie comme on défend une déclaration d'impôts, mais le docteur Diallo lui toucha doucement le bras : "Viens, Rosalie, laissons-les parler."
Sylvie resta près du banc. Mme Fatiha, qui surveillait la scène depuis sa fenêtre du premier étage, serra le manche de son balai à deux mains.
—Bonsoir, Bertrand, dit Sylvie, calme. Elle portait un manteau cintré, une nouvelle coupe de cheveux, un parfum léger de printemps. Elle était magnifique, pas artificielle, mais réelle, avec cette assurance que seuls donnent le sommeil réparateur et une alimentation saine.
Bertrand ne pouvait détacher son regard.
—Sylvie… t'as changé. T'es magnifique.
—Merci. J'ai commencé à dormir mes heures et à bien manger. J'ai viré le toxique de ma vie.
—Sylvie, j'ai été un idiot — il fit un pas, tendant les mains. — J'ai fait une erreur terrible. Nadia… elle n'a rien dedans. Ni âme ni chaleur. J'ai tout compris maintenant. Je veux revenir. On recommence à zéro. Je t'achète la bague que tu veux, on part en Corse… Je t'aime, Sylvie.
Elle le regarda. Autrefois ces mots l'auraient fait fondre. Maintenant elle chercha en elle et ne trouva qu'une pitié légère, presque imperceptible.
—Écoute, Bertrand, dit-elle avec fermeté mais sans crier. Tu es parti parce que tu as décidé que "je me laissais aller". Tu ne valorisais que l'enveloppe, celle qui s'était éteinte un moment à cause de la fatigue. Mais la vraie beauté, elle est chez les gens qui nous entourent.
Elle désigna les fenêtres de l'immeuble.
—À cette fenêtre-là habite Mme Fatiha, qui me faisait courir tous les matins. Dans ce cabinet travaille le docteur Diallo, qui a pris soin de ma santé quand je ne savais même pas que je la négligeais. Josiane m'a redonné des forces et Rosalie m'a appris à m'aimer à nouveau. Ce sont des gens simples, Bertrand. Ce sont eux qui font tenir ce quartier. Et ils m'ont aimée fatiguée, avec des kilos en trop, les yeux gonflés d'avoir pleuré. Ton "amour" à toi, il dépendait de ma taille de pantalon.
—Mais je regrette, maintenant !
—Tu regrettes parce que ta vie n'était plus confortable, coupa-t-elle. Pardonne-moi, Bertrand. Ce train-là est déjà parti. Et il n'y a plus de place pour les directeurs de logistique.
Elle se tourna vers l'entrée.
—Sylvie !
Mme Fatiha lui barra le chemin, surgie de l'ombre, balai brandi.
—Tu files par là, directeur à la noix. Va donc embêter ta poupée en plastique avant que je te la remette à jour à coups de balai.
Bertrand resta un moment, la tête basse, puis marcha lentement vers sa voiture, une Peugeot 508 qui ne brillait plus comme avant. Il avait perdu bien plus qu'une épouse. Il avait échangé un monde chaleureux et vrai contre une couverture de magazine.
Au quatrième étage, la lumière de la cuisine restait allumée. Sylvie signa le lendemain les papiers du divorce chez une avocate de la rue de la Roquette, faisant acter que l'appartement — au nom des deux depuis 2014 — lui reviendrait entièrement, en échange de renoncer à toute prétention sur le plan d'épargne retraite de Bertrand. Elle changea la serrure ce même après-midi, un cylindre Vachette neuf acheté à la quincaillerie de la rue de Ménilmontant, soixante-douze euros TVA comprise.
Ce soir-là, avec le dossier de l'accord encore sur la table, Sylvie, Rosalie et le docteur Diallo buvaient un thé au gingembre en riant, en planifiant le week-end. Dehors, Mme Fatiha balayait sous le réverbère, fredonnant un air que personne ne reconnaissait, et le chien du voisin du deuxième aboyait après un chat déjà parti depuis longtemps.







