# La valise dans l’entrée

La porte claqua si fort que le luminaire du couloir trembla. Marc se tenait dans l'encadrement, le visage défait, la cravate de travers.

— T'es qui pour foutre ma mère dehors ?

Aurélie leva les yeux de son téléphone. Elle venait de confirmer la course au chauffeur de taxi qui attendait en bas, moteur tournant.

— La propriétaire de cette maison.

Au milieu de l'entrée de la bastide, trois valises à roulettes, un sac de voyage en cuir et deux cartons fermés au ruban adhésif. Sur le banc en chêne, près de la porte, Josette serrait son sac à main contre sa poitrine. Elle avait déjà mis son imperméable beige, alors qu'on était en plein mois d'août et que la chaleur écrasait les volets depuis sept heures du matin.

— Marc, mon chéri, regarde ce qu'elle fait, dit Josette d'une voix qu'elle voulait tremblante mais qui restait parfaitement stable. Elle me jette dehors comme une malpropre. Avec mes affaires. Devant les voisins.

— Vous êtes encore à l'intérieur, fit Aurélie. Le taxi patiente. Il a dit qu'il pouvait attendre dix minutes, pas davantage.

Marc fixa les valises, puis sa mère, puis sa femme. Il répéta :

— Quel taxi ?

— Jusqu'à l'appartement de ton frère. Boulevard des Arceaux, à Montpellier.

— Julien est en déplacement.

— Sa compagne est là. Je l'ai eue au téléphone ce matin. Elle vous attend à quatorze heures.

Marc passa une main dans ses cheveux. Il ne comprenait pas. Il cherchait une faille, un argument que sa femme n'aurait pas déjà neutralisé.

— T'as appelé Nina dans mon dos ?

— J'ai appelé la femme chez qui ta mère va vivre. C'est organiser un départ, pas comploter.

— Maman n'a jamais dit qu'elle partait chez Julien !

— Raison pour laquelle je m'en suis occupée.

Josette se leva du banc. Elle était plus petite qu'Aurélie, mais elle se tenait très droite, les épaules ouvertes.

— Tu vas trop loin, ma petite.

— Non. C'est vous qui êtes allée trop loin. Moi, je termine le trajet.

Deux semaines plus tôt, Aurélie n'aurait pas imaginé en arriver là. Elle se voyait comme une femme mesurée. Elle détestait les conflits. Elle préférait se taire, encaisser, attendre que les choses se tassent. Marc appelait ça de la douceur. En réalité, c'était de la fatigue accumulée.

Josette était arrivée à la fin juillet. Elle avait téléphoné un soir depuis Sète, où elle habitait un trois-pièces face à l'étang de Thau. Sa voix était celle d'une femme qui n'attend pas de refus.

— On refait toute la plomberie de l'immeuble. Les ouvriers commencent lundi. Je dois évacuer les lieux pendant dix jours.

— Bien sûr, maman, avait répondu Marc sans consulter personne.

Aurélie l'avait appris une heure plus tard, alors qu'elle épluchait la comptabilité de l'atelier de réparation automobile dont elle avait hérité de son oncle. La maison aussi venait de lui, achetée par sa tante il y a vingt ans, restaurée pièce par pièce, transmise par testament. Marc s'y était installé après le mariage. Il avait apporté ses disques, ses cartons de livres et un accordeur de guitare. C'était tout.

— Ta mère ? avait répété Aurélie. Et tu me demandes mon avis maintenant, après avoir dit oui ?

— C'est temporaire. Dix jours. Tu veux que je refuse à ma propre mère ?

— Je veux que tu me parles avant de disposer de ma maison.

— Notre maison.

— Non, Marc. Ma maison. Les papiers sont dans le classeur bleu, premier tiroir du bureau.

Marc avait levé les yeux au ciel, comme chaque fois qu'elle évoquait des détails juridiques. Il appelait ça « faire l'avocate ». Elle appelait ça « se souvenir de la réalité ».

Les premiers jours, Josette s'était montrée irréprochable. Elle préparait le café le matin, proposait d'acheter des croissants à la boulangerie du village de Grabels, rangeait ses affaires dans la chambre d'amis. Elle avait apporté des confitures de figues, un pot de tapenade maison et des photos de Marc enfant dans le jardin familial.

Aurélie s'était dit qu'elle s'inquiétait pour rien.

Le quatrième jour, Josette avait demandé :

— Il te sert vraiment à quelque chose, ce petit bureau près de la fenêtre ? Si on le déplaçait, je pourrais installer un fauteuil de lecture. La lumière y est magnifique le matin.

— Je travaille là. J'ai besoin du calme et de la vue sur le jardin.

— Tu pourrais tout aussi bien travailler dans la chambre.

— Non.

Josette l'avait regardée avec un demi-sourire, celui des gens qui prennent note mentalement.

Le lendemain, Aurélie était rentrée d'une livraison de pièces détachées pour l'atelier. Dans le petit bureau, son fauteuil ergonomique avait été poussé contre le mur. À la place, un fauteuil en rotin trônait devant la fenêtre. Sur sa table de travail, il y avait un magazine de décoration, une paire de lunettes de lecture et une tasse de thé refroidie.

— Je me suis dit que je serais mieux ici pendant que Marc regarde le Tour de France, avait expliqué Josette. Le bruit du téléviseur me fatigue.

Aurélie avait soulevé le magazine, posé les lunettes sur le rebord de la fenêtre.

— Cette pièce est mon bureau. On n'y entre pas sans frapper.

— Oh là là, quelle susceptibilité. Je n'ai rien cassé.

— Précisément. C'est pour ça que la conversation est encore courtoise.

Le soir, Josette avait mis son fils dans la confidence. Marc était venu trouver Aurélie dans la cuisine, l'air de quelqu'un qui s'apprête à séparer deux gamines capricieuses.

— T'aurais pu lui parler moins sèchement.

— Je lui ai parlé sans agressivité.

— Elle s'est sentie rejetée.

— Elle n'est pas chez elle, Marc. Elle est venue pour dix jours suite à un problème de plomberie. Pas pour redécorer ma pièce de travail.

— Tu ramènes tout à des questions de propriété. C'est épuisant.

— Parce que tu ne comprends que ce langage-là.

Marc avait soupiré et quitté la cuisine. Aurélie l'avait entendu rejoindre sa mère sur la terrasse. Leurs voix se mêlaient au chant des cigales. Ils parlaient d'elle à voix basse, comme des comploteurs dans une pièce qu'ils croyaient fermée.

Les dix jours passèrent. Aurélie vérifiait en cachette les messages sur le téléphone de la maison. Un matin, elle entendit Josette répondre à une voisine de Sète :

— Oui, les travaux sont finis. Non, je ne rentre pas tout de suite. J'ai encore des choses à régler ici.

Aurélie s'approcha de la porte-fenêtre.

— Les travaux sont terminés ? demanda-t-elle à Josette après l'appel.

La vieille dame tressaillit presque imperceptiblement.

— Le gros œuvre, oui. Mais il faut nettoyer, aérer, tout remettre en place.

— Quand partez-vous ?

— Bientôt.

— Donnez-moi une date.

— Aurélie, je n'ai pas de comptes à te rendre.

— Dans ma maison, si. Au minimum une date de départ.

Josette plissa les yeux. Puis elle dit, avec une douceur qui masquait mal la lame :

— Tu donnes aussi une date de départ à Marc ? Parce qu'après tout, lui non plus n'est pas sur les papiers.

La phrase avait été calculée pour blesser. Elle ne toucha pas Aurélie. Elle la réveilla.

Cette nuit-là, Aurélie traça un plan. Elle contacta sa belle-sœur Nina à Montpellier, qui avait toujours tenu tête à Josette. Elle appela une compagnie de taxi du quartier de la gare. Elle vérifia les horaires. Elle prépara les cartons sans que personne l'entende.

Le matin, elle s'était levée à l'aube. Elle avait descendu les deux valises de Josette dans l'entrée. Elle avait trouvé le sac de voyage dans le placard du couloir. Elle avait remarqué, en le sortant, que Josette y fourrait des vêtements qu'elle prétendait ne pas avoir. Puis elle avait attendu.

Maintenant, face à Marc, elle tendait une enveloppe.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

— Un recommandé envoyé ce matin. Il formalise le préavis de départ. Ta mère n'est pas locataire, elle n'a aucun titre de séjour ici. Elle part aujourd'hui, à quatorze heures, comme prévu.

— Tu envoies des lettres recommandées à ta belle-mère ?

— J'envoie des lettres recommandées à une personne qui refuse de quitter les lieux. Simple formalité.

Josette s'avança jusqu'à la porte. Elle posa la main sur la poignée en laiton, celle qu'Aurélie avait astiquée dix jours plus tôt en préparant la chambre d'amis.

— Marc, tu vas laisser cette femme traiter ainsi ta mère ?

Marc hésita. Il regarda les valises, puis le visage calme d'Aurélie. Il n'avait plus d'argument.

— On pourrait… en parler, dit-il faiblement.

— On a déjà parlé, Marc. La semaine dernière, tu m'as dit que ta mère partait « dans quelques jours ». Les jours sont passés. Le taxi est en bas. Il n'y a plus de discussion.

Josette ne bougeait pas. Elle fixait l'enveloppe dans la main d'Aurélie comme si c'était une déclaration de guerre.

— Tu veux que je te dise ce que tu es ? lança-t-elle.

— Non, répondit Aurélie. Ça ne m'intéresse pas.

Le silence s'installa. Lourd, chargé du chant des cigales et de la chaleur qui montait du patio. Aurélie entendit le bruit du taxi qui se rangeait devant le portail. Un coup de Klaxon discret.

— Allez-y, dit-elle à Josette en ouvrant la porte.

Josette hésita encore. Puis elle prit son sac, redressa la tête et descendit l'escalier de pierre sans se retourner. Marc la suivit à distance, les bras ballants.

Quand la voiture disparut au bout de l'allée de cyprès, Aurélie referma la porte. Elle ramassa l'enveloppe restée sur le banc. À l'intérieur, il n'y avait pas de lettre. Juste une facture de taxi.

Elle ne l'avait pas envoyée. Elle l'avait préparée, au cas où Marc lui demanderait des comptes. Il ne l'avait pas fait.

Deux heures plus tard, Marc revint. Il avait conduit sa mère, l'avait installée chez son frère, avait bu un café pour faire bonne figure. Il trouva Aurélie dans la cuisine, en train de ranger la vaisselle du matin. Sur la table, elle avait posé un dossier.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda-t-il.

— Les documents pour la mise en vente de la maison.

Marc blêmit.

— Tu vends la maison ?

— Non, fit Aurélie. Mais je vais demander à un avocat de préparer une convention d'occupation précaire à ton nom. Puisqu'il faut des règles claires.

— T'es en train de me foutre dehors ?

— Je te propose de vivre ici avec des limites écrites. Comme ta mère, tu sembles croire que l'amour donne des droits. Il donne des devoirs. Le premier, c'est le respect.

Elle sortit un stylo de sa poche, le posa sur la table.

— Tu signes, ou tu prends tes affaires.

Marc fixa le stylo sans bouger. Quelque chose se brisa dans ses yeux, dans sa façon de se tenir. Il comprenait enfin. Ce n'était pas une vengeance. C'était la tranquillité d'une femme qui a cessé de négocier l'essentiel.

Le soir, il signa.

Deux mois plus tard, Aurélie reçut un message de Nina. Josette avait raconté partout qu'Aurélie l'avait jetée dehors avec pertes et fracas. Personne n'avait pris sa défense.

Un an après, elle apprit que la plomberie de l'appartement de Sète n'avait jamais été refaite. Les voisins, interrogés par une cousine curieuse, se souvenaient de Josette disant qu'elle partait « pour l'été », comme si la maison de Grabels lui appartenait.

Aurélie relut ce message assise à son bureau, face à la fenêtre ouverte d'où montait l'odeur des pins chauffés. Elle prit le stylo que Marc avait utilisé pour signer la convention. Il était encore sur l'étagère, à côté d'une petite boîte en fer.

Elle ne le jeta pas. Elle le replaça dans le boîtier, referma le couvercle, et inscrivit sur un post-it une date : « 14 août ». Puis elle colla le post-it sur la boîte et rangea le tout dans le tiroir.

Marc était sorti tondre la pelouse. Elle l'entendait tourner dans le jardin, en bas, sous les volets mi-clos.

La maison ne lui avait jamais paru aussi calme.

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