**Trois voisines pour un T2 à Bordeaux**

« C'est ton quart d'appartement ? Alors profites-en. » Sylvie avait posé les deux valises à carreaux sur le paillasson avant même de sonner, un mardi soir de mars, avec cette manière qu'elle avait de claquer les portières de sa Twingo comme si elle rentrait chez elle depuis toujours.

— On verra bien comment ça se passe, avait-elle lancé à Céline, sa belle-sœur, en fixant le seuil.

Céline avait regardé, sans un mot, les roulettes de la première valise creuser deux sillons noirs dans le parquet flambant neuf du couloir, celui qu'elle avait fait poncer trois mois plus tôt. Une odeur de pluie et de gasoil montait encore de l'escalier — l'ascenseur de l'immeuble, rue Judaïque, était en panne depuis Noël, et personne dans la copropriété ne semblait pressé de le réparer.

— Je garde mes chaussures, avait précisé Sylvie en enjambant le paillasson. Je suis chez moi aussi maintenant. J'ai mes droits.

Céline s'était écartée pour la laisser entrer. Se disputer sur le pas de la porte ne servait à rien. Tout avait été réglé six mois plus tôt, quand Sylvie avait hérité de la part de son frère Marc, mort d'un infarctus en pleine réunion de chantier. Un quart de l'appartement — soixante-douze mètres carrés au total, avenue de la vieille pierre bordelaise, acheté à deux quand Marc et Céline s'étaient mariés. Sylvie avait refusé net de vendre sa part : « J'ai besoin d'un pied-à-terre en ville », avait-elle répété à qui voulait l'entendre, y compris au notaire, qui avait haussé un sourcil.

— Tant mieux pour toi, avait dit Céline d'une voix égale. Entre.

Sylvie s'était attendue à une scène. Elle avait remonté le col de son blouson, planté ses bottes mouillées bien à plat sur le carrelage de l'entrée, et filé droit vers la cuisine sans se déchausser.

— Je m'installe dans le salon, avait-elle annoncé depuis le couloir. Toi tu gardes la chambre. On est de la famille, quand même. Pas des inconnues.

Céline, elle, avait retiré ses chaussons, les avait rangés sur l'étagère près de la porte, et l'avait suivie. Sylvie ouvrait déjà les placards de la cuisine, faisait tinter la vaisselle sans façon.

— Il est où, le bouilloire ? Je meurs de soif, avait-elle dit en se retournant, poings sur les hanches. Et tu me fais à manger ? J'ai rien avalé depuis Angoulême.

— La bouilloire est sur la plaque, avait répondu Céline en s'asseyant sur le tabouret de bar. Pour manger — tu n'es pas venue en visite. Toi-même tu l'as dit, tu es chez toi. Le Carrefour City est au coin de la rue.

Sylvie avait eu un reniflement outré.

— Ah, c'est comme ça ? Tu fais payer un bol de soupe à la sœur de ton mari défunt ?

— Je ne fais rien payer, avait dit Céline, imperturbable. Je constate. Le frigo est vide, je mange au travail ce soir.

C'était faux. Dans le frigo attendaient un reste de pot-au-feu, une belle tranche de jambon de Bayonne et un morceau de comté qu'elle avait acheté le samedi au marché des Capucins. Mais Céline connaissait l'appétit de sa belle-sœur. La nourrir un soir, c'était la nourrir pour l'année.

Sylvie avait pincé les lèvres, sans répliquer — elle avait dû décider que le premier soir se supportait. Elle avait sorti de son sac une saucisse sous vide bon marché, en avait tranché un morceau épais qu'elle mastiquait debout, appuyée contre l'évier.

— En fait, si je suis venue, avait-elle repris, la bouche pleine, c'est qu'à Libourne y a plus de boulot pour moi. Ici c'est la ville, y a des perspectives. Mon appart, je l'ai mis en location, ça me rapporte un bon paquet. Alors je m'installe ici. C'est mon quart, j'ai le droit.

Louer son propre logement, encaisser le loyer, et vivre gratuitement chez la veuve trop polie pour refuser — la vieille ruse. Sauf que Céline avait cessé d'être « trop polie » depuis longtemps. Les dernières années avec Marc, entre ses dettes de jeu cachées et les visites impromptues de sa sœur, lui avaient suffisamment coûté.

— Vis ici, avait-elle dit avec un hochement bref. Puisque tu en as le droit. Les charges, on les partage au prorata des parts.

— Quelles charges ? avait manqué s'étrangler Sylvie. Je suis invitée ici ! Enfin non, pardon — je suis chez moi ! Je paie déjà mon loyer à Libourne, faudrait aussi payer ici ?

— Évidemment, avait dit Céline en haussant les épaules. Eau, électricité, chauffage collectif. Tu en profites autant que moi. La facture d'EDF tombe le douze. Ta part, c'est exactement vingt-cinq pour cent.

Sylvie avait reposé sa tranche de saucisse sur le plan de travail.

— T'es radine, Céline. Mon frère t'a supportée des années, je comprends mieux pourquoi, maintenant.

Céline n'avait pas répondu. Elle s'était levée, avait rincé ses mains sous le robinet, les avait essuyées au torchon accroché à la poignée du four, et était partie vider la moitié de la penderie de l'entrée pour y faire de la place.

Le lendemain, un vacarme de casseroles l'avait tirée du lit à six heures et demie. Sylvie, en peignoir à fleurs, faisait frire des œufs sur la plaque, et une odeur de caoutchouc brûlé envahissait déjà tout le couloir.

— Bonjour, avait dit Céline, sans inflexion particulière, en ouvrant en grand la fenêtre de la cuisine.

— Ben quoi, tu te lèves tôt toi aussi ? avait lancé Sylvie, guillerette. Je vais chercher du boulot. Le monde appartient à qui se lève tôt. T'en veux, des œufs ? J'ai pris les tiens, les miens se sont cassés dans le sac.

— Non merci, avait répondu Céline. Note-le dans les dettes. La boîte de six œufs bio coûte deux euros quatre-vingts. Tu en as pris quatre. Ça fait un euro quatre-vingt-sept.

Sylvie avait failli lâcher sa spatule.

— T'es tombée sur la tête ? Tu me fais payer quatre œufs ?

— On était d'accord, avait dit Céline en sortant le paquet de café. Cohabitation entre copropriétaires, budget séparé. Toi tu loues ton appartement, tu touches un loyer. Pourquoi je te nourrirais avec mon salaire de boulangère ?

— Garde-les, tes œufs de malheur ! avait crié Sylvie. Je te rembourserai ce soir, tu peux te les garder, tes centimes !

— D'accord.

La première semaine avait ressemblé à une guerre de tranchées silencieuse. Sylvie avait vite compris que Céline ne plaisantait pas : plus de dîners partagés, plus de café le matin ensemble. Céline cuisinait pour une personne, mangeait, lavait sa vaisselle, et rangeait tout aussitôt. Sylvie avait tenté la ruse : un yaourt « emprunté » ici, un fond d'huile de tournesol « prêté » là, une poignée de lessive disparue du placard.

Céline avait répondu en posant un carnet à spirale sur la table de la cuisine.

— C'est quoi, ça ? avait demandé Sylvie, méfiante, en revenant d'un énième entretien raté pour un poste d'hôtesse d'accueil.

— Le cahier des comptes, avait dit Céline en tournant la première page. Lessive : une dose. Yaourt à la myrtille : un pot. Huile de tournesol : environ cinquante grammes. Mon gel douche, celui que tu as utilisé ce matin : une utilisation.

Sylvie était devenue cramoisie.

— Tu m'espionnes, maintenant ?!

— Je tiens la comptabilité, avait corrigé Céline. Comme convenu.

Sylvie avait claqué la porte du salon — son salon, désormais encombré de ses cartons, d'une télévision achetée d'occasion sur Leboncoin et d'un canapé-lit qu'elle avait fait livrer sans en parler à personne. Les semaines avaient continué sur ce ton : petites guérillas de placard, notes glissées sous les portes, silences tendus au-dessus du café.

Ce qui avait fini par tout faire basculer, c'était une lettre. Début mai, un courrier recommandé était arrivé au nom de Sylvie — de son locataire de Libourne, un jeune couple qui rompait le bail avec un préavis d'un mois, invoquant des « problèmes d'humidité non traités ». Sylvie s'était effondrée sur le tabouret de la cuisine, la lettre tremblant entre ses doigts.

— Je vais perdre mon loyer, avait-elle soufflé. Et si eux ils partent, qui va me payer le crédit ?

— C'est ton bien, avait répondu Céline, occupée à éplucher des carottes. Tu géreras.

— Céline, s'il te plaît. Je peux pas payer ma part des charges ce mois-ci. Le temps que je retrouve un locataire.

Céline avait posé son couteau. Elle avait pensé aux trois ans où Marc, en cachette, avait vidé leur compte commun pour rembourser ses dettes de poker au PMU du quartier ; à Sylvie qui, chaque Noël, réclamait un cadeau « en avance sur héritage » ; aux mois où elle-même avait dû travailler double équipe à la boulangerie pour combler les trous laissés par son mari.

— Alors ne paie pas ce mois-ci, avait-elle dit calmement. Mais moi, à partir de la semaine prochaine, je ne cuisine plus deux fois, je ne ferme plus les yeux sur le désordre dans le salon, et surtout — je vais voir un notaire.

— Pour quoi faire ? avait demandé Sylvie, méfiante.

— Pour le partage. Tu as ton quart, j'ai les trois autres. On va faire estimer le bien et je te rachète ta part. Officiellement, chez notaire, avec un chèque de banque. Comme ça chacune vit chez soi, tranquille.

— Et si je refuse de vendre ?

— Alors on continue comme maintenant, avait dit Céline en reprenant son couteau. Sauf qu'à partir de lundi, le compteur d'eau et d'électricité, je le divise en trois relevés séparés avec le syndic, et j'informe la mairie que tu domicilies ton adresse fiscale ici alors que tu perçois un loyer à Libourne. Ça, ton comptable va adorer l'expliquer aux impôts.

Sylvie avait blêmi. Elle savait très bien qu'elle n'avait jamais déclaré ce loyer.

La rencontre chez le notaire, maître Bertrand, rue Sainte-Catherine, avait eu lieu un jeudi de juin, sous un ciel bas et lourd d'orage. Sylvie était arrivée en retard de vingt minutes, les cheveux encore mouillés, une pochette de documents sous le bras. Céline l'attendait déjà, assise bien droite, une chemise cartonnée posée devant elle sur la table.

— Alors, avait commencé le notaire en ajustant ses lunettes, mesdames, l'estimation du bien s'élève à deux cent dix mille euros. Le quart de madame Sylvie Roussel représente donc cinquante-deux mille cinq cents euros.

Sylvie avait ouvert la bouche pour négocier, mais Céline avait glissé vers elle, sur la table, un chèque de banque déjà rempli à ce montant exact.

— C'est tout ce que j'ai économisé en huit ans de travail, avait dit Céline sans élever la voix. Je te le donne aujourd'hui, cash, sans intérêt à rembourser, sans attendre. Tu signes, tu prends l'argent, et tu te trouves un vrai chez-toi. À Libourne, ou ailleurs.

Sylvie avait regardé le chèque, puis Céline, puis de nouveau le chèque. Dehors, un premier coup de tonnerre avait fait vibrer la vitre du cabinet.

— Et si je préfère garder ma part et rester ?

— Alors tu restes, avait dit Céline en refermant sa chemise. Mais je dépose aujourd'hui même une demande de partage judiciaire au tribunal, et tu paieras les frais de procédure en plus des charges. Un procès dure en moyenne deux ans à Bordeaux. Tu peux vérifier.

Sylvie avait fixé le chèque encore un long moment. Puis elle avait pris le stylo que lui tendait le notaire, et signé l'acte de cession, sa main tremblant légèrement sur le dernier trait de sa signature.

Le vendredi suivant, Céline avait changé la serrure de l'appartement de l'avenue — un geste tout simple, vingt minutes avec un artisan du quartier, cent quarante euros la pose. Elle avait rangé les nouvelles clés dans un tiroir de l'entrée, à côté de celles, désormais inutiles, que Sylvie lui avait rendues sans un mot avant de partir avec ses deux valises à carreaux et son canapé-lit démonté.

Ce soir-là, Céline avait sorti du frigo le reste de comté, coupé une tranche de pain, et mangé seule à la table de la cuisine, la fenêtre ouverte sur la rue Judaïque où l'ascenseur, réparé la veille, ronronnait enfin dans la cage d'escalier.

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Sixty & Me
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