Trois heures du matin, la main de mon père écrasée sur ma bouche, et ces claquements secs qui montaient du talus de chemin de fer — je n'avais jamais entendu ce bruit-là. J'avais douze ans, et je viens seulement de comprendre, à quatre-vingt-trois ans, que c'est cette nuit-là qui a décidé de tout ce que j'allais penser du monde.
Nous vivions à moins de trois kilomètres d'un poste allemand, près de Barneville-sur-Mer, sur la voie ferrée qui longe la mer. Deux vaches, un verger de pommiers à cidre, et cette haie au bout du champ derrière laquelle je passais des heures à regarder les soldats fumer, accroupis contre le talus. Sauf que ce n'étaient pas des soldats allemands. On le chuchotait au village sans trop savoir quoi en penser : l'uniforme feldgrau, oui, mais les visages, les voix, la façon de rouler leurs cigarettes — tout détonnait.
Un matin d'avril, ma mère avait échangé deux douzaines d'œufs contre un paquet de tabac gris avec l'un d'eux. Il avait le teint mat, les pommettes hautes, un français hésitant appris on ne sait où. Il s'est présenté, ou fait passer, sous le nom de Rustam. C'est resté le seul mot que j'aie gardé de lui, avec un autre détail : le soir, accroupi contre le talus, il sortait toujours de sa vareuse une petite photo cornée, protégée par un bout de toile cirée. Une femme. Il la regardait longtemps avant de la ranger, sans jamais la montrer à personne.
« Turkestanais », a fini par lâcher un jour le père Lemonnier, qui avait fait la guerre de 14 et qui prétendait tout savoir. Des prisonniers de l'Armée rouge, capturés par dizaines de milliers du côté de Smolensk en 41, crevant de faim dans des camps allemands où l'on comptait les morts par centaines chaque jour. Enfiler l'uniforme, pour eux, ce n'était pas une idée : c'était une gamelle de soupe chaude et une porte de sortie. Rustam gardait la voie ferrée avec une dizaine d'autres, sous les ordres d'un feldwebel qui, disait-on, ne leur faisait pas confiance plus qu'il ne fallait.
L'été du débarquement a changé l'air qu'on respirait. Après juin, la Résistance s'est activée dans le Cotentin, et les postes tenus par ces bataillons dits « orientaux » sont devenus des cibles — et des points de méfiance pour les Allemands eux-mêmes. Vers Coutances, on racontait qu'un groupe de Géorgiens était passé aux maquisards avec armes et munitions, après avoir abattu leur officier. Chez nous, les rondes se sont doublées. On a vu les légionnaires consignés plus souvent, fusil retiré la nuit, comme on retire un couteau à un homme dont on n'est plus sûr.
Cette nuit de fin juillet, donc. La main de mon père, les coups de feu, secs, espacés — deux, un silence, encore deux. Puis plus rien jusqu'au matin. Il m'avait défendu de sortir. J'ai passé la journée collé à la fenêtre de la cuisine, à observer le bout du champ, sans qu'il se passe rien de visible. C'est en fin d'après-midi que le fourgon bâché est descendu la route vers le dépôt, a stationné une vingtaine de minutes, puis est reparti vers Cherbourg à vitesse d'enterrement. Le boulanger, qui livrait ce matin-là aux abords du poste, a raconté le soir même à mon père, à voix basse, dans la cour, ce qu'il avait vu en s'approchant trop près avant d'être refoulé par une sentinelle : deux hommes debout contre le mur du transformateur électrique, les légionnaires alignés à trente mètres, obligés de regarder. Un troisième homme, celui qui avait tenté de fuir avec eux vers l'intérieur des terres, avait disparu dans la nuit — jamais repris, jamais revu.
Rustam n'était pas de ceux-là. Je l'ai su parce que je l'ai revu, une dernière fois, début août, quand les Américains n'étaient déjà plus qu'à quelques kilomètres et que la voie ferrée n'intéressait plus personne. Il est arrivé à pied jusqu'à notre grille, sans arme visible, les bottes couvertes de poussière blanche. Il a demandé à ma mère, dans son français cassé, s'il pouvait laisser quelque chose chez nous. Elle a hoché la tête. Il a sorti de sa vareuse la photo cornée dans sa toile cirée, la lui a tendue à deux mains, et a prononcé un mot — un nom de ville, peut-être, ou un prénom — qu'elle n'a jamais su répéter correctement, faute de l'avoir bien entendu. Puis il a tourné les talons et a repris la route vers le sud, sans se retourner.
Le dépôt a été abandonné quelques jours plus tard, dans la débandade qui a suivi la chute de Cherbourg. Je n'ai jamais revu Rustam. Je ne sais pas s'il s'est rendu aux Américains, s'il a été repris par les Allemands en retraite, ou s'il s'est simplement fondu dans la campagne normande comme tant d'autres cet été-là — et je n'ai jamais su non plus, avant de tomber bien plus tard sur un article de revue militaire, que les survivants rapatriés en URSS après la capitulation passaient au filtre des interrogatoires soviétiques, où certains écopaient de longues peines et d'autres rentraient chez eux marqués pour la vie, sans que personne là-bas ne veuille entendre l'histoire de la faim qui les avait fait changer d'uniforme.
En 1978, rangeant les archives municipales de Barneville pour un inventaire de préfecture, je suis tombé sur un registre de réquisitions de 1944. En marge, griffonné par un adjoint au maire de l'époque : « environ 40 hommes, bataillon dit turkestanais, stationné près de la gare. » Aucun nom. Pas celui de Rustam, ni d'aucun autre.
La photo, elle, est restée des années dans le tiroir du buffet de la cuisine, à côté des couverts en argent et d'un chapelet cassé. Ma mère ne savait pas quoi en faire, ne voulait pas la jeter, ne pouvait la rendre à personne. Elle a disparu au déménagement de 1961, avalée dans un carton parmi d'autres, et personne ne s'en est aperçu avant qu'il soit trop tard pour la chercher.







