Il ne s’est pas noyé. Il m’a oubliée

Le sable était brûlant sous mes pieds. Je n'étais pas revenue au bord de la mer depuis trois ans. La dernière fois, c'était un matin de novembre, sur une plage de Bretagne, avec le vent qui collait les cheveux au visage. Aujourd'hui, j'étais à Cannes, en plein mois de juillet, et la Croisette sentait la crème solaire et les pins parasols.

J'avais payé vingt euros pour un transat que je n'avais pas utilisé. Une femme derrière moi vendait des chichis, et un groupe de retraités jouait à la pétanque près du poste de secours. La Méditerranée était plate, presque trop calme.

Je n'étais pas là par hasard. Mon médecin — le troisième en trois ans — m'avait dit que je ne pouvais pas passer le reste de ma vie à éviter l'eau salée. Il avait raison. J'avais trente-six ans. Je vivais dans les terres, à Orléans, depuis le drame. Mais la mer me manquait, d'une manière tordue.

J'avais dans la poche de ma robe une photo que je n'aurais pas dû apporter. C'était Vincent et moi, sur un voilier, huit ans plus tôt. Il portait un vieux pull rayé. Je la tenais au fond de la poche, le bord écorché contre ma paume.

Vincent avait disparu en mer un samedi de novembre, pendant une tempête de noroît. Il était parti pêcher la dorade au large de Lorient, sur son petit bateau. Les secours avaient cherché pendant six semaines. On avait retrouvé une bouée, une botte, une caisse à poissons. Pas de corps. Pas de trace. Il avait été déclaré disparu. J'avais vingt-neuf ans, j'étais enceinte de onze semaines. Deux semaines après la fouille, je l'avais perdu.

Après ça, j'avais quitté le Morbihan. Vendu l'appartement. Changé de numéro. Je n'avais plus mis un pied dans l'eau. La mer, c'était le cimetière où je n'avais pas pu enterrer mon mari.

Mais là, à Cannes, j'étais revenue. Pas pour lui. Pour moi.

J'ai marché vers le bord. L'eau froide a léché mes chevilles. Je me suis arrêtée. Rien ne s'est produit. Le monde n'a pas explosé. Alors j'ai continué.

C'est là que je l'ai vu.

Un homme, une vingtaine de mètres plus loin, jouait avec une petite fille. Il l'attrapait par les hanches et la faisait tourner dans l'air. La petite riait, les bras en croix. J'ai d'abord remarqué sa manière de pencher la tête en arrière quand il riait. Puis son geste pour repousser une mèche de son front. Mon estomac s'est serré. J'ai sorti la photo de ma poche. Mes jambes ont commencé à trembler.

Je me suis approchée, le cœur battant contre les côtes. L'homme s'est accroupi devant la fillette. Il lui a parlé en riant. Je voyais son profil. Une cicatrice au-dessus du sourcil gauche. La même que Vincent. Celle qu'il s'était faite en tombant de son vélo à seize ans.

Je me suis figée.

— Vincent.

Il n'a pas réagi.

— Vincent!

Cette fois, il a tourné la tête. Nos yeux se sont croisés. Je m'attendais à ce qu'il me reconnaisse. À ce qu'il dise mon nom. À ce qu'il coure vers moi. Mais son visage est resté vide. Il m'a dévisagée comme une inconnue en train de devenir trop insistante.

— Pardon? a-t-il dit.

— C'est toi. C'est vraiment toi.

Il a froncé les sourcils.

— Je crois que vous faites erreur.

Une femme est arrivée à ce moment-là. Brune, bronzée, un paréo noué autour de la taille. Elle m'a adressé un petit signe de tête méfiant. La fillette s'est accrochée à sa jambe.

— Tout va bien? a demandé la femme.

— Cette dame me confond avec quelqu'un d'autre, a répondu l'homme.

Je répétais, la voix cassée:

— Vincent. Tu t'appelles Vincent Delaunay. Nous nous sommes mariés il y a neuf ans. Tu ne te souviens pas?

Il a secoué la tête.

— Je m'appelle Jérôme Achard. Je suis désolé.

Jérôme. Pas Vincent. La femme a posé une paume sur mon avant-bras. Elle m'a proposé de l'eau. Je tremblais tellement que j'ai renversé la moitié du verre sur le sable.

Je suis partie en courant vers l'hôtel. La carte magnétique ne passait pas — je l'ai glissée trois fois avant d'ouvrir. Assise sur le carrelage de la salle de bain, j'ai essayé de respirer.

Le soir, on a frappé à ma porte. C'était elle. Elle s'appelait Sylvie. Elle avait les traits tirés.

— Je peux vous expliquer. Pas ici.

Nous sommes descendues au salon, près de la piscine. Les lumières dansaient sur l'eau. Elle m'a tout raconté.

Après la tempête, un chalutier avait repêché un corps à moitié mort au large de la Camargue. L'homme respirait encore. Pas de papiers, pas de téléphone, rien. À l'hôpital de Montpellier, il s'est réveillé sans mémoire. Pas de nom, pas de famille, aucun souvenir. Il parlait français, c'est tout. Les autorités n'ont pas pu l'identifier. On lui a donné le nom de Jérôme, pris sur une vieille carte de bibliothèque trouvée dans une poche.

Sylvie travaillait comme infirmière dans ce service. Elle l'a soigné. Puis ils se sont rapprochés. La petite Lola n'était pas sa fille biologique. C'était la fille de Sylvie d'une première union. Mais Jérôme l'aimait comme sa propre enfant. Ils vivaient à Aix-en-Provence depuis deux ans.

— Il n'a jamais rien retrouvé? ai-je demandé.

— Des flashes, la nuit. Des odeurs. Mais rien de solide. Les médecins disent que l'amnésie est totale. Il ne se souvient même pas de l'hôpital.

Je n'ai rien dit. Puis j'ai annoncé:

— Je veux le revoir. Avec des preuves.

Le lendemain, nous nous sommes retrouvés sur le port, dans un café bruyant. J'avais apporté une chemise cartonnée. Dedans: notre acte de mariage, le compromis de vente de l'appartement, des photos de voyage, une lettre qu'il m'avait écrite après notre première dispute. Il a examiné chaque document. Il a tourné les pages avec précaution, comme si c'étaient des pièces de musée. J'ai retenu mon souffle à chaque fois.

Puis j'ai raconté. Notre rencontre à Brest, dans un bar de nuit. Notre rêve d'ouvrir un restaurant de crêpes à Vannes. Le nom qu'on avait choisi: La Vague. Son habitude de laisser des tasses de café partout. Sa peur de l'orage. Et la grossesse.

— Tu avais trois mois? a-t-il demandé.

— Onze semaines. Je l'ai perdu deux semaines après la disparition.

Il a baissé la tête. Ses poings se sont serrés sur la nappe.

— Je ne me souviens de rien. Ces photos… c'est comme feuilleter l'album d'un inconnu.

Alors j'ai fait ce que je n'aurais jamais cru pouvoir faire. J'ai sorti un second dossier, plus épais. Un acte de divorce, prêt à être signé. Et un relevé de compte commun. La somme: 70 000 euros. C'étaient nos économies pour le restaurant. Je lui ai tendu un stylo.

— Qu'est-ce que c'est? a demandé Jérôme.

— Notre divorce. Le compte commun est toujours bloqué. Il faut ta signature pour le clôturer. J'ai aussi engagé un notaire pour vendre nos parts du restaurant. Le projet n'existe plus.

Il a parcouru le document, puis a posé la pointe du stylo sur la ligne. Il a signé «Jérôme Achard». Pas «Vincent Delaunay».

J'ai sorti mon téléphone. J'ai montré l'écran: «Transfert de 35 000 euros vers le compte de Jérôme Achard. Effectué.» Il a cillé. Je n'ai rien ressenti de triomphant. Seulement un grand froid dans la poitrine.

— C'est ta moitié. Pour Lola et toi. Je ne veux pas que vous repartiez sans rien.

Sylvie, restée à l'écart, s'est approchée. Elle a vu l'écran.

— On ne peut pas accepter…

— Ce n'est pas pour toi. C'est pour lui. Il a droit à sa part.

Je me suis levée. J'ai remis la photo de nous deux dans ma poche.

— Le notaire enverra les documents par la poste. Je ne reviendrai pas.

Jérôme a ouvert la bouche, puis l'a refermée. Il a demandé, très bas:

— Et toi? Qu'est-ce que tu vas faire?

— Je vais retourner dans l'eau.

J'ai marché vers la plage. Le sable était chaud. La mer claire. Je me suis assise sur un muret face aux vagues. Je n'ai pas pleuré. J'ai juste retiré mon alliance, l'ai glissée dans la poche arrière de mon jean, à côté de la photo. J'ai commandé une glace au citron. Le vendeur m'a demandé si je voulais un cornet ou un pot. J'ai dit «cornet». Je l'ai mangée face à l'horizon. La mer ne disait rien. Elle était seulement là.

Un an plus tard, j'ai déménagé à Nice. Dans une vieille caisse de déménagement, au fond d'un placard, j'ai trouvé une enveloppe jaunie que je n'avais jamais ouverte. À l'intérieur, un contrat d'assurance-vie souscrit par Vincent deux mois avant la tempête. Mon nom était inscrit comme bénéficiaire. Je ne l'avais pas su. J'ai appelé l'assureur. La police avait été validée, mais personne n'était venu la réclamer. La prime était modeste. J'ai signé le document de demande. C'était la dernière chose qu'il m'ait laissée.

Rate article
Sixty & Me
Il ne s’est pas noyé. Il m’a oubliée