Le chien du quai

Bernard Vasseur travaillait à la gare de Vierzon depuis trente-sept ans. Il avait tout vu — des congères à hauteur de toit sur le bâtiment voyageurs, des canicules qui faisaient fondre le bitume entre les rails, des désespérés et des voleurs. Mais novembre, il ne le supportait pas. À quatre heures de l'après-midi, tout devenait gris et vide, et les deux TER qui s'arrêtaient encore ici emportaient les derniers restes de vie vers Bourges.

Le chien, il l'a remarqué un mercredi.

Il était assis au bord du quai — grand, fauve, le poil moucheté de bruine. Il ne gémissait pas, ne tournait pas en rond, n'approchait personne. Ses pattes étaient posées bien droites, et son regard fixait le bout des voies, là où les rails disparaissaient sous le pont de béton.

— Il est à qui, celui-là ? lança Bernard par-dessus son épaule à Chantal, qui sortait justement du guichet avec un gobelet de thé.

Le guichet était chauffé par un petit radiateur soufflant, ça sentait le roussi et la laine mouillée. Chantal posa son gobelet sur le rebord de la fenêtre, resserra son gilet gris autour d'elle.

— C'est le chien de Mathieu. Mathieu Lefranc. Il vivait tout seul dans la maison près du passage à niveau. Il est parti chercher du travail à Orléans, et il a amené le chien ici. Il voulait le confier au voisin, mais le train est arrivé avant. Il a juste eu le temps de crier « reste là, je reviens » — et c'est tout ce qu'on a revu de lui.

Bernard fronça les sourcils. Il ôta sa casquette, se frotta le crâne.

— C'était quand, ça ?

— Trois semaines. Peut-être un mois.

Le chien ne bougea pas d'un poil. Un nouveau TER arriva lentement sur la voie — celui pour Bourges. Il freina, siffla, ouvrit ses portes. Une vieille dame descendit avec un cabas à roulettes. Le chien se redressa d'un coup, tendu. Puis il se recoucha sur le béton.

— Sale histoire, marmonna Bernard. Il fait ça tous les jours ?

— Tous les jours. Du matin jusqu'au dernier train. La nuit, il se cache sous l'abri. Moi je lui apporte des tartines de temps en temps. Il ne touche à rien tant qu'il y a des trains. Seulement après.

Bernard hocha la tête et ne dit rien.

Il savait ce que ça sentait. Deux semaines plus tôt, il avait reçu un courrier de la direction régionale à Orléans. Sylvie Bertrand annonçait une inspection. Et Sylvie Bertrand, dans son tailleur impeccable, avec sa mallette sous le bras, ne tolérait aucun écart au règlement. Un chien errant sur un quai, c'était une anomalie. Et les anomalies, on les faisait disparaître.

Le lendemain matin, il apporta une gamelle. En métal émaillé, celle de sa propre cuisine. Il y versa les restes du cassoulet de la veille, la posa sur le quai sous le banc. Le chien le regarda, puis regarda la gamelle. Il se lécha les babines. Il ne bougea pas.

— T'es coriace, dis donc, dit Bernard à voix haute, pour lui-même.

Le chien pencha la tête, comme s'il réfléchissait à quelque chose.

Le soir venu, la nourriture n'avait pas été touchée.

* * *

La chienne s'appelait en réalité Praline. C'était en tout cas ce qui était gravé sur la plaque en laiton de son collier. Mathieu Lefranc l'avait trouvée six ans plus tôt le long de la départementale 27, collée par le gel à un carton de bananes. Il avait encore sa femme à l'époque, mais elle était partie six mois plus tard — elle n'avait pas supporté la vie isolée, entre la voie ferrée et la forêt. Il lui était resté Praline.

Mathieu lui parlait le soir. Il lisait à voix haute les petites annonces de « La Nouvelle République », et elle restait allongée à ses pieds, tapant la queue contre le sol chaque fois qu'il prononçait son nom. Quand il était parti, il n'avait emporté qu'une seule valise. Il n'avait personne à qui la confier. Et il croyait vraiment que le voisin s'en occuperait.

Praline ne savait pas ce qu'elle avait fait de mal.

Elle pensait qu'elle avait peut-être couru trop lentement ce jour-là, qu'elle n'avait peut-être pas réagi assez vite à l'ordre « reste là ». Si elle avait couru derrière lui, sauté dans le wagon — tout aurait été différent. Alors maintenant elle attendait. Elle se redressait, s'asseyait plus droite, pour avoir l'air digne d'être emmenée.

Un jour, Chantal lui apporta une vieille couverture. Elle l'étala sous l'abri, à côté du distributeur de billets.

— Au moins tu n'auras pas froid, dit-elle. Mais tu me fais pas pipi là-dessus.

Praline lui lécha la main.

* * *

L'inspection arriva un mardi à neuf heures du matin.

Sylvie Bertrand descendit d'une Peugeot 308 bordeaux, ajusta le col de son manteau et se dirigea vers le quai. Elle avait le visage de quelqu'un qui n'avait pas entendu de bonne nouvelle depuis quinze ans.

— Monsieur Vasseur, commença-t-elle avant même qu'il ait pu la saluer. Qu'est-ce que c'est que ça ?

Elle désigna du menton la niche de carton que Bernard avait montée la veille au soir. À côté de la niche, il y avait une gamelle. À côté de la gamelle, Praline était assise et regardait Sylvie avec cette expression calme et attentive qui était la sienne.

— Le chien attend son maître, dit Bernard.

— Un maître parti depuis un mois. Vous nourrissez cet animal pendant votre service.

— Enfin…

— Fini, le nourrissage. Et il faut faire sortir cet animal de l'enceinte de la gare. Vous avez jusqu'à samedi. Sinon, lundi, une société d'intervention viendra. On se comprend bien ?

— Le règlement, ajouta-t-elle plus bas. Article douze, alinéa b. Vous l'avez déjà consulté.

Elle ne regardait pas le chien. Pas une seule fois. Elle regardait quelque part au-dessus de sa tête, vers le signal.

Quand elle repartit, Bernard s'assit sur le banc. Praline posa sa tête sur son genou. Pour la première fois depuis qu'elle était là.

— C'est mal parti, ma vieille, dit-il tout bas. Très mal parti.

Le soir, il appela sa fille, à Orléans.

— J'ai besoin d'un coup de main, lança-t-il sans préambule. Toi qui as tous ces trucs sur internet. Cherche-moi un certain Lefranc. Mathieu. Il habitait près du passage à niveau à Vierzon, il est parti en octobre. Quelqu'un le connaît peut-être.

Sa fille soupira, mais promit de chercher.

Deux jours plus tard arriva la réponse. Mathieu Lefranc était sur un groupe de quartier sur Facebook. Il avait répondu sous une annonce de vente d'une baignoire pour bébé. Un commentaire d'avant-hier.

Bernard relut le message de sa fille trois fois. Puis il éteignit l'écran de son téléphone et regarda longtemps le plafond de son logement de fonction.

Alors il était vivant. Il avait un enfant. Ou en attendait un. Une nouvelle vie, une nouvelle adresse. Il avait laissé derrière lui la maison près du passage à niveau, la femme partie plus tôt, et le chien. Tout.

Le matin, Bernard prit la gamelle et se rendit sur le quai.

Praline releva la tête. Sa queue frémit — une fois, avec hésitation.

— Aujourd'hui, pas de nourriture, dit Bernard. Je suis désolé.

Il posa la gamelle vide sur le béton.

Praline la renifla, puis le regarda. Elle attendait une explication.

— Il ne reviendra pas. Tu comprends ?

La chienne se lécha les babines, nerveuse. Elle détourna le regard vers les voies.

Bernard sortit de sa poche une laisse. Ordinaire, en toile, achetée la veille dans une animalerie à la station-service.

— Viens, dit-il.

Praline recula d'un pas. Puis d'un deuxième.

— J'ai pas le choix.

Il s'approcha lentement. Il tendit la main pour attacher la laisse au collier. Ses doigts tremblaient.

Praline retroussa les babines.

Elle ne gronda pas. Elle montra simplement ses dents — longues, jaunâtres, plus pointues qu'il ne s'y attendait. Bernard se figea.

— C'est bon, c'est bon, dit-il en retirant sa main. Pas aujourd'hui.

Le chien se lécha le museau et se rassit, face aux voies.

* * *

Le samedi matin, il neigeait.

Une neige fine et mouillée, qui fondait aussitôt sur les rails encore chauds après le passage du train de marchandises de cinq heures. Praline était couchée sous l'abri sur sa couverture, roulée en boule. De la buée sortait de son museau.

À six heures et quart, Bernard entra sur le quai.

Derrière lui — Sylvie Bertrand. Et deux hommes en combinaison verte, munis de perches et d'une cage.

— Restez calme, dit Sylvie. On ne lui fera pas de mal. On l'emmène au refuge. Ils s'occuperont d'elle là-bas.

Bernard ne répondit pas. Il regardait la chienne, qui venait de se lever. Elle se redressa sur ses pattes raides. Elle ne regardait ni Sylvie, ni les hommes avec la cage. Elle regardait quelque chose derrière eux.

— Messieurs, on y va, ordonna Sylvie.

Un des hommes fit un pas. Praline gronda — bas, en avertissement — et recula jusqu'au tout bord du quai.

— Pas par là, lança Bernard. Elle va tomber sur les voies.

— Alors rappelez-la.

— Elle n'écoutera pas.

— Essayez quand même.

Bernard s'accroupit. Il tendit la main, la même que d'habitude, celle avec laquelle elle prenait des biscuits et des bouts de saucisson.

— Praline. Au pied.

Praline le regarda.

Et alors elle fit quelque chose que personne n'attendait.

Elle se retourna et courut. Pas vers les voies — dans l'autre sens, vers le passage à niveau, d'où venait justement un bruit de moteur. Une voiture freina brutalement, une portière claqua.

Sur le ballast marchait un homme.

En blouson ouvert, sans bonnet, une seule valise à la main. Il marchait d'un pas irrégulier, comme s'il ne croyait pas encore tout à fait être là.

— Praline ! cria-t-il.

La chienne bondit sur lui et se roula sur le dos en gémissant. Mathieu Lefranc s'accroupit, l'enlaça, enfouit son visage dans le poil mouillé de son cou.

Bernard restait sur le côté et regardait cet homme mal rasé, épuisé, tenir son chien contre lui et pleurer. À côté, Sylvie Bertrand se tenait bouche bée, et les deux hommes en combinaison ne savaient plus quoi faire de leur cage.

— Pardon, articula Mathieu d'une voix rauque. J'avais nulle part où l'emmener. Je pensais… je pensais que le voisin la prendrait. Et puis mon ex-femme est revenue, enfin, mon ex, et… et elle m'a dit qu'elle était enceinte, et tout s'est emmêlé. Je ne savais pas qu'elle m'attendait ici. C'est seulement hier que quelqu'un m'a transféré ce message, celui du groupe Facebook, et—

Il n'acheva pas sa phrase.

Praline lui léchait le visage, les oreilles, les mains. Sa queue battait contre le quai mouillé.

Sylvie Bertrand se racla la gorge.

— Bon, eh bien, dit-elle. Sa voix avait quelque chose d'étrange. Puisque le propriétaire s'est manifesté, alors… Elle s'interrompit. Elle rajusta la bandoulière de son sac. Monsieur Vasseur. Veillez à ce que les coordonnées du propriétaire figurent dans le rapport. Au cas où il y aurait d'autres contrôles.

— Vous voulez autre chose ? demanda Bernard, l'air innocent.

Elle ne répondit pas. Elle se dirigea vers sa voiture, mais ralentit un instant. Elle sortit de son sac une barre de céréales et la posa sur le banc.

— Pour le chien, lança-t-elle sans se retourner.

Bernard ramassa la barre. Il regarda Mathieu, toujours à genoux sur le quai, et Praline, qui avait enfin cessé de trembler.

— Je sais pas si vous êtes au courant, dit-il, mais ce chien n'a rien mangé au passage des trains pendant un mois entier. C'est seulement quand ils repartaient qu'elle touchait à sa gamelle.

Mathieu le regarda. Son visage était mouillé, ses yeux rouges.

— Ça veut dire qu'elle ne m'avait pas rayé de sa liste, dit-il tout bas. Pas complètement.

Praline se leva et se secoua pour enlever la neige. Puis elle s'approcha de Mathieu, prit délicatement le poignet de son blouson entre ses dents et tira vers la sortie. Comme si elle disait : ça suffit maintenant, on rentre à la maison.

Et ils partirent.

Bernard resta sur le quai, la gamelle vide et la barre de céréales dans la main. Il s'assit sur le banc, appuya sa tête contre le panneau métallique des horaires.

Un instant, tout fut silencieux. Puis, au loin, un train arriva. Pas celui qu'on attendait — mais il arriva.

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