Ça faisait onze ans que Denise Vasseur habitait seule au troisième étage d'un immeuble sans ascenseur, rue des Lilas, à Amiens. Onze ans que sa fille Corinne lui téléphonait le dimanche, dix minutes, montre en main, entre le rôti et le café. Onze ans que le fauteuil en face du sien, dans la cuisine, restait vide.
En bas, dans le hall, il y avait toujours cette odeur de cire et de soupe au poireau qui montait du deuxième. Le chien du voisin, un vieux teckel sourd nommé Bidule, grattait à sa porte tous les matins vers huit heures, et c'était souvent la seule visite de la journée.
Denise avait été institutrice pendant trente-deux ans à l'école Jules-Ferry. Elle avait un service à café en porcelaine de Limoges, hérité de sa mère, qu'elle sortait chaque dimanche « au cas où ». Au cas où Corinne passerait. Au cas où son petit-fils Thomas, qui vivait à Lille et travaillait dans une banque, trouverait une heure entre deux rendez-vous.
Le service ne servait jamais. Il retournait dans le buffet, propre, intact, comme une promesse qu'on range.
— Maman, tu sais, avec le boulot, c'est compliqué, disait Corinne au téléphone.
— Je comprends, répondait Denise.
— On viendra à Noël, sûr et certain.
Noël venait, et avec lui une carte, parfois un colis de chocolats envoyé par un site internet, jamais la main qui l'aurait déposé sur la table.
En mars, Denise est tombée dans la salle de bains. Une fracture du col du fémur. Elle est restée quarante minutes par terre avant que Bidule, en aboyant sans relâche, alerte le voisin du dessous, un certain Marcel Ott, retraité de la SNCF, qui a fini par appeler les pompiers.
À l'hôpital Nord, dans le couloir des urgences, Denise a demandé qu'on prévienne Corinne. Corinne est venue le lendemain, en coup de vent, entre deux réunions à Lille, avec un bouquet de la supérette de la gare. Elle est restée vingt minutes.
Denise est morte six semaines plus tard, d'une pneumonie contractée pendant sa convalescence. Elle avait quatre-vingt-trois ans.
L'enterrement a eu lieu au cimetière de la Madeleine, un mardi de mai, sous un ciel bas et gris comme du zinc. Et là, tout a changé.
Corinne portait un tailleur noir acheté la veille chez un grand magasin du centre-ville. Elle pleurait, vraiment, des larmes qui coulaient sans qu'elle les retienne, et elle serrait dans ses bras des cousines qu'elle n'avait pas vues depuis des années. Thomas était venu de Lille avec sa femme et ses deux enfants, un bouquet de lys immense, cent quarante euros chez le meilleur fleuriste du boulevard.
Il a pris la parole devant une trentaine de personnes.
— Ma grand-mère était une femme extraordinaire. Toujours disponible, toujours à l'écoute. Elle nous a tout donné.
Marcel Ott, au troisième rang, a serré les dents. Lui qui avait porté les courses de Denise pendant des années, qui l'avait retrouvée par terre, qui savait combien de fois elle avait attendu devant la fenêtre en espérant voir une voiture se garer en bas — lui n'a rien dit. Ce n'était pas sa place.
Après la mise en terre, tout le monde s'est retrouvé dans un salon loué au-dessus d'une brasserie de la place Gambetta. Buffet froid, vin blanc, conversations à voix basse. Sur les réseaux sociaux, dans la soirée, Corinne a publié une photo de sa mère jeune, en noir et blanc, avec la légende : « Tu me manques déjà tellement, maman. Merci pour tout l'amour que tu m'as donné. » Deux cent trente likes en une nuit.
Marcel, lui, était rentré chez lui avec Bidule sous le bras, avait posé la laisse sur la table de la cuisine, et n'avait rien publié du tout.
C'est trois semaines plus tard, chez le notaire, rue de la République, que les choses se sont précisées. Maître Lefranc a ouvert le dossier de succession devant Corinne et Thomas. L'appartement, les économies — quarante-sept mille euros —, et le service en porcelaine de Limoges.
— Votre mère avait rédigé un testament olographe il y a huit ans, a dit le notaire en ajustant ses lunettes. Il modifie la répartition légale.
Corinne a froncé les sourcils. Le notaire a lu : l'appartement et la totalité des économies revenaient à « Marcel Ott, mon voisin du deuxième étage, pour sa présence de chaque jour, alors que ma famille n'avait que des mots. »
Le silence dans le bureau a duré un long moment. Thomas a été le premier à parler.
— C'est impossible, elle n'était plus dans son bon sens.
— Le testament a été rédigé de sa main, daté, signé, et déposé chez moi en bonne et due forme, a répondu Maître Lefranc. Il n'y a rien d'attaquable.
Corinne a voulu protester, évoquer une injustice, un abandon. Le notaire a posé sur la table une lettre que Denise avait jointe au testament, cachetée, adressée à sa fille. Corinne l'a ouverte devant lui, les mains qui tremblaient un peu trop pour quelqu'un qui prétendait avoir « tout donné ».
« Corinne, je ne t'en veux pas. Je sais que la vie est prenante. Mais je ne pouvais pas laisser à des gens qui me devaient des visites ce que je pouvais laisser à celui qui m'a portée jusqu'à l'ambulance. L'appartement ira à Marcel. Le service à café, je le laisse à Thomas — peut-être qu'un jour, en le sortant du buffet, il se souviendra qu'il ne l'a jamais vu servir. »
Corinne est sortie de l'étude sans un mot. Sur le trottoir, devant la vitrine du notaire, elle a composé le numéro de Marcel. Il a laissé sonner sept fois avant de décrocher, la voix calme.
— Madame Vasseur.
— Il faut qu'on parle de l'appartement.
— Il n'y a rien à négocier, madame. Votre mère a fait ce qu'elle a voulu de ce qui lui appartenait.
Il a raccroché. Le lendemain, il a fait changer la serrure de l'appartement du troisième étage — un serrurier de la rue Delambre, quatre-vingts euros, facture à l'appui — et il a commencé à porter, chaque matin, les clés dans sa poche comme un homme qui n'a plus rien à prouver à personne.
Un an après, Bidule est mort de vieillesse, et Marcel a adopté un chaton qu'il a appelé Denise. Il boit toujours son café dans une tasse ordinaire, jamais dans celles du service en Limoges — celui-ci trône, intact, chez Thomas, à Lille, sur une étagère bien en vue. Ce n'est que l'automne dernier, en vidant le grenier de sa mère à sa demande, que Thomas a retrouvé une boîte à chaussures pleine de lettres non postées, écrites par Denise et jamais envoyées, une par mois, pendant des années — toutes adressées à lui.







