Il y a des matins où un simple papier glissé sous la porte vous ramène dix-neuf ans en arrière. Ce matin-là, c'était une mise en demeure de maître Bodin, notaire à Paris. Elle disait que la société Melpomène Music réclamait l'accès aux bandes originales de Simon Lefebvre, mon frère, décédé le 26 décembre 2004. Je l'ai relue trois fois. Puis j'ai plié la feuille en quatre et je l'ai rangée dans la poche de mon caban, à côté d'un ticket de tramway périmé.
Simon était chanteur. Pas une vedette, mais un gars du Croisic qui avait monté à Paris avec une guitare et une voix qui faisait se retourner les filles à la terrasse du Bouillon Chartier. En 2004, il venait d'avoir trente-neuf ans. Il avait une femme, Delphine, et une petite Faustine qui allait sur ses quatre ans. On s'était pris le bec le 23 décembre au soir, dans la cuisine de notre mère à Saint-Nazaire. Une histoire de toit à refaire sur la maison des Sables-d'Olonne. Lui voulait vendre ; moi je disais non, on ne vend pas une maison où maman a appris à marcher. Des bêtises de frères, tu vois. Il m'a dit : « Tu viens en Thaïlande ou tu restes avec tes principes ? » J'ai répondu : « Je reste avec mes principes. » Il est parti en claquant la porte. Le lendemain, Faustine pleurait parce que tonton Arnaud ne venait pas à la plage.
Trois jours plus tard, la vague. Neuf heures trente, heure locale. Ici, à Nantes, il était trois heures du matin. Je dormais sur le canapé, le téléphone coincé sous l'épaule, parce que j'avais promis à maman de l'appeler si j'avais des nouvelles. La télé de la voisine d'en bas marchait à fond : un réveillon raté, des verres qui s'entrechoquent. Puis le fil d'actualité en continu, la carte de l'océan Indien, et le nom de Khao Lak. Mon café a refroidi. Je suis resté assis, la tasse au bord de la table, les pieds dans les chaussures ouvertes. À dix heures, j'ai composé le numéro de Simon. Ça sonnait dans le vide.
On a rapatrié les corps dix-sept jours plus tard. Delphine a été retrouvée à l'hôtel. Simon et Faustine jamais. Le consulat a émis les certificats de disparition. Maman est morte l'été suivant, sans avoir revu son fils. Moi, j'ai hérité de tout : les droits sur trois albums, un studio rue des Olivettes, un vieux scooter Peugeot, et un coffre à la banque avec des bandes magnétiques. Le notaire m'a dit que Simon avait laissé un testament chez lui, daté de la semaine avant le départ. Il me léguait « ce qui reste de la musique ». C'est tout.
Pendant dix-neuf ans, je n'ai pas touché à ces bandes. Je payais le coffre à la BRED, 24 euros par mois. Le patron de la brasserie en bas de chez moi, M. Rocher, me disait : « Tu devrais écouter, Arnaud. Peut-être y a-t-il une chanson pour toi. » Je répondais : « Peut-être bien, Martial. Mais une chanson, ça ne remplace pas un frère. » J'aimais bien la façon dont Martial posait un carré de chocolat sur la soucoupe de mon café, sans un mot de plus.
Et puis, en octobre dernier, le téléphone a sonné. Une femme, voix claire, s'appelait Solène Vasseur. Elle travaillait pour Melpomène Music, une boîte de production à Levallois. Elle m'a annoncé qu'ils avaient racheté le catalogue de l'ancien label de Simon, et qu'ils voulaient sortir un coffret posthume. « Les démos que votre frère a enregistrées en novembre 2004, avant de partir. Nous savons qu'elles existent. Votre frère en parlait comme de son vrai disque. » J'ai demandé combien ils étaient prêts à mettre. Elle a répondu sans respirer : « Quatre-vingt mille euros d'avance, plus quinze pour cent de droits. Mais il nous faut les bandes avant la fin du mois. » Quatre-vingt mille. J'ai répété le chiffre tout haut, comme un imbécile, dans la cuisine, avec le poster du Nantes Basket qui se décollait du mur. Puis j'ai dit : « Je vais réfléchir. » Elle a ajouté : « Réfléchissez vite. Maître Bodin vous a envoyé un courrier. »
Le courrier, c'était celui que j'avais en poche. Ils voulaient un rendez-vous de signature le 15 novembre, à dix heures, à la salle de répétition de Simon, au deuxième sous-sol, rue des Olivettes. J'y suis allé la veille. La porte a grincé sur des gonds rouillés. Une odeur de poussière et de cuir. Le néon a clignoté, s'est allumé au troisième essai. Sur la table de mixage, il y avait une tasse blanche avec « Championnat de France des baguettes » et un vieux médiator coincé sous un cendrier en faïence. J'ai ouvert le placard à gauche du radiateur. Une boîte en carton, marquée « Démos nov. 04 » au feutre rouge. Et, sous la boîte, une enveloppe kraft. Mon nom écrit dessus, de la main de Simon.
Je n'ai pas ouvert l'enveloppe tout de suite. Je suis remonté, j'ai marché jusqu'au quai de la Fosse. Le vent de novembre sentait le mazout et les galettes de blé noir. Le chien des voisins, un boxer nommé Kojak, m'a suivi sur trente mètres avant de s'arrêter devant la boulangerie, comme toujours. J'ai bu un café au comptoir du « Petit Bacchus ». Puis je suis rentré chez moi et j'ai posé l'enveloppe sur le frigo, à côté du magnétoscope.
Le lendemain matin, dix heures moins dix, j'étais devant la porte de la salle. Solène Vasseur est arrivée la première, tailleur noir, cartable à roulettes. Puis maître Bodin, chauve, avec un dossier à sangle. Puis un technicien de la société, qui poussait un diable avec une caisse de transport. La productrice m'a adressé un signe, presque une invite : « Monsieur Lefebvre, merci d'être là. Nous allons procéder dans le respect de la mémoire de votre frère. » J'ai posé la boîte de démos sur la table de mixage. J'ai soulevé le couvercle. Le caoutchouc mousse s'effritait. Douze cassettes DAT, étiquetées de la main de Simon : « Ébauche 1 », « Refrain du soir », « Pour Faustine », « L'homme qui reste au port », etc. La dernière s'appelait « Réponse à Arnaud ».
Là, je me suis figé. La productrice s'est avancée, elle a sorti un contrat de son cartable. Elle l'a posé à côté des cassettes. « Voici le résumé des conditions. Vous signez, et nous repartons avec les bandes. L'avance sera versée sous huitaine. Quatre-vingt mille euros. » Elle a appuyé sur le mot « versée » comme sur un bouton d'ascenseur.
J'ai ouvert l'enveloppe kraft. J'y avais mis la lettre de Simon, celle que j'avais trouvée sous la boîte. Je ne l'avais toujours pas lue. Je l'ai dépliée devant eux. L'écriture de mon frère, penchée, au stylo bleu. Voici ce qu'elle disait : « Si ces lignes te parviennent, c'est que tu as fini par venir dans le studio. Peut-être que des gens bien habillés te proposent beaucoup d'argent pour sortir ces bandes. Je t'en prie, n'accepte pas. Ces chansons ne sont pas finies. Elles parlent de Delphine, de Faustine, et de toi. Du port, de nos engueulades, de maman. Ce n'est pas un album. C'est une conversation qu'on n'a jamais eue. Si tu les donnes, ils vont les lisser, les arranger, les faire chanter par d'autres. Ce ne sera plus moi. Garde-les, ou brûle-les. Mais ne les vends pas. Je t'aurais appelé pour te le dire, mais tu ne décrochais plus après le 23. »
Solène Vasseur s'est penchée pour lire en même temps que moi. Maître Bodin a toussé. Le technicien a ouvert la caisse.
J'ai ramassé les douze cassettes. Je les ai déposées dans la poubelle en tôle que j'avais emportée de chez moi, une vieille bassine que j'avais trouvée à la brocante de Verneuil. J'ai demandé à Solène : « Vous avez un briquet ? » Elle a reculé. Maître Bodin a levé un doigt : « Monsieur Lefebvre, je vous déconseille… » Je n'ai pas écouté. J'ai sorti mon propre briquet, un Zippo que Simon m'avait offert pour mes trente ans. J'ai fait couler du dissolvant que j'avais dans un flacon de la salle de bains, sur les cassettes. Puis j'ai actionné la molette. Le feu a pris avec un bruit de papier qu'on déchire.
Solène a crié : « Vous êtes fou ! C'est un patrimoine ! Quatre-vingt mille euros ! » Je lui ai tendu le contrat. Elle l'a pris machinalement. Je lui ai dit : « Ceci est un refus. Le coffret ne se fera pas. Ni avec vous, ni avec personne. » J'ai arraché le feuillet de l'archiveur de maître Bodin, je l'ai plié, je l'ai enflammé au contact de la bassine, et je l'ai jeté dans le réceptacle avec les cassettes. Le plastique fondait, des bulles noires montaient. L'odeur a rempli la pièce. Le technicien a éteint le néon, sans qu'on sache pourquoi. On n'y voyait plus que la lueur du brasier sur le carrelage.
La productrice a crié qu'elle portait plainte pour destruction de biens sous séquestre. J'ai répondu que rien n'était sous séquestre, que tout m'appartenait. Maître Bodin a dit : « Vous venez d'incendier quatre-vingt mille euros d'avance et un catalogue potentiel. Nous vous ferons parvenir la facture de l'huissier. » Je n'ai rien dit. Je suis resté debout, les mains sur la table, à regarder la fumée monter vers le plafond en Staff. Puis j'ai poussé la bassine du pied vers la porte. Elle a laissé une traînée de cendre sur le sol. Personne n'a bougé. Au bout d'un moment, Solène Vasseur a attrapé son cartable à roulettes et elle est sortie, suivie du notaire. Le technicien a débranché le diable et l'a suivi, sans un mot.
Je suis resté là, dans la pièce qui sentait le plastique cramé. J'ai éteint le feu avec un seau d'eau trouvé au robinet. J'ai ramassé ce qui restait : des rubans magnétiques tordus, des bouts de coque, des étiquettes à moitié lisibles. J'ai mis le tout dans un sac-poubelle. Puis j'ai éteint la lumière, fermé la porte à clé, et je suis remonté à la surface.
Onze mois plus tard, en réparant le vieux scooter Peugeot de Simon, j'ai trouvé sous la selle un carnet à spirales. Dedans, à la date du 22 décembre 2004, il y avait une note : « Appeler Arnaud ce soir. Lui laisser les bandes. Lui expliquer. Sinon, je sais qu'il les brûlera. C'est peut-être mieux. » J'ai relu la date. Le 22, la veille de notre dispute, la veille de son départ. Il avait écrit ça à dix-huit heures quarante, selon l'horodateur du garage où il avait laissé le scooter. J'ai refermé le carnet, je l'ai posé sur l'établi, et je suis allé me coucher.







