Le vin de Bandol coulait dans les verres depuis deux heures quand Marc-Antoine Faverolle a soufflé ses soixante-trois bougies sur la terrasse de sa villa, au-dessus de Saint-Tropez. Les grillons chantaient plus fort que les invités, et ça sentait le romarin brûlé sur les braises où grésillaient encore des brochettes d'agneau. Le chef traiteur, venu tout droit de Ramatuelle, avait dressé une table à faire pâlir : gigot mariné, ratatouille fumante, plateau de fromages de l'Estérel. Au milieu de tout ça, un gâteau étrange trônait — glaçage gris, oreilles pointues, gueule entrouverte sur un loup au chocolat noir. Personne n'a osé demander pourquoi. Marc-Antoine avait ce genre d'humour depuis toujours : il aimait qu'on se pose des questions sans y répondre.
Ce qui a fait tourner les têtes, ce n'était pas le gâteau. C'était elle, sa compagne, arrivée en legging noir et sweat à capuche, cheveux attachés en catastrophe, pas une trace de fond de teint. Camille Ardoin, trente-neuf ans, avait accueilli les invités les mains encore pleines de terre du jardin — elle venait de rentrer les pots de basilic avant l'orage annoncé sur la Côte. Vingt-quatre ans les séparaient, elle et Marc-Antoine, promoteur immobilier retraité, ancien play-boy de la jet-set niçoise dont les frasques avaient fait les gorges chaudes de tout le littoral dans les années quatre-vingt-dix. Personne, à l'époque, n'aurait parié un centime sur cette histoire. Vingt-deux ans plus tard, ils étaient toujours là, sans alliance, sans contrat de mariage, juste avec cette évidence tranquille des couples qui n'ont plus rien à prouver à personne.
Sauf que la soirée n'était pas aussi limpide qu'elle en avait l'air.
Parmi les invités se trouvait Solène, la fille aînée de Marc-Antoine, née d'un premier mariage vite dissous. Solène avait quarante et un ans, une galerie d'art à Cannes qui périclitait doucement, et une dette de cent quarante mille euros contractée pour la sauver — dette qu'elle espérait voir absorbée, un jour, par l'héritage paternel. Elle observait Camille depuis son siège, un verre de rosé à la main, avec ce sourire qu'on garde poli en public et féroce en privé. Depuis des mois, elle répétait à qui voulait l'entendre que « cette fille » n'était là que pour la villa, pour les parts dans la société immobilière, pour tout ce que son père avait mis quarante ans à construire. Elle l'avait même dit, une fois, en pleine dispute téléphonique que Camille avait surprise par hasard, le haut-parleur mal raccroché : « Papa est vieux, il ne voit plus rien. Le jour où il ferme les yeux, je m'occupe d'elle. »
Camille n'en avait jamais parlé à Marc-Antoine. Elle savait ce que ça aurait déclenché — une brouille de plus dans une famille qui n'en manquait pas — et elle préférait encaisser en silence plutôt que forcer un choix impossible. Mais ce soir-là, pendant que le DJ enchaînait les tubes d'Étienne Daho et que les enfants des voisins couraient pieds nus sur la pelouse encore chaude, Solène a choisi de frapper devant témoins.
Elle s'est levée, verre à la main, soi-disant pour porter un toast. « À mon père, dit-elle, et à tous ceux qui savent profiter du bon moment. » Un silence gêné a traversé la table. Puis elle a ajouté, plus bas mais assez fort pour que la tablée entière l'entende : « Camille, tu devrais peut-être penser à faire authentifier ce collier que tu portes. On ne sait jamais, avec les bijoux de famille — parfois ils repartent d'où ils viennent. »
Le collier en question, une rivière de saphirs ayant appartenu à la grand-mère de Marc-Antoine, lui avait été offert trois ans plus tôt, pour ses trente-six ans. Solène le réclamait depuis, prétendant qu'il devait revenir à sa propre fille, seule petite-fille légitime du clan Faverolle. La phrase est tombée comme un carreau cassé. Marc-Antoine a posé sa fourchette. Camille a simplement porté la main à sa gorge, touché la pierre froide, et n'a rien dit.
C'est là que le chien du voisin, un vieux labrador sourd nommé Pastis qui s'invitait à chaque fête depuis des années, a renversé le plateau de fromages en tentant d'attraper un bout de brie. Ça a détendu deux secondes l'atmosphère — quelques rires nerveux, quelqu'un qui ramasse le fromage, la mère de Solène qui grommelle que ce chien finira empoisonné un jour. Mais la tension, elle, n'était pas retombée. Elle avait juste changé de forme.
Marc-Antoine s'est tourné vers sa fille. Il n'a pas crié — ce n'était pas son genre, même ivre de rosé et de nostalgie. Il a dit, d'une voix posée mais qui portait : « Solène, ce collier, je te l'ai proposé dix fois pour ta fille. Tu l'as toujours refusé, parce que ce n'est pas le collier que tu veux. C'est ce qu'il représente. » Puis il s'est levé, a pris la main de Camille — terre encore sous les ongles — et a annoncé, devant les quarante invités, qu'il venait de signer, la semaine précédente, chez son notaire à Grasse, une donation entre vifs : les parts de la société immobilière, la villa, tout, au nom de Camille. Pas de mariage. Pas besoin. Juste un acte notarié, daté du 14 août, avec sa signature et celle de Maître Bressand.
Solène a blêmi. Elle a bredouillé quelque chose sur l'abus de faiblesse, sur un homme de soixante-trois ans « manipulé », sur une action en justice qu'elle allait engager. Marc-Antoine lui a répondu qu'elle était libre de contester, que son notaire l'avait prévenu de cette éventualité, et que le dossier tiendrait — il avait passé un examen médical complet six semaines plus tôt, précisément pour parer ce genre d'attaque. Il a aussi dit, plus doucement, que la dette de sa galerie, il avait été tenté de l'éponger sans rien demander en retour, mais qu'après ce petit discours sur le collier, il changeait d'avis.
Camille, elle, n'a pas savouré la scène. Elle a attendu que les invités reprennent leurs conversations, que la musique reparte, et elle est allée chercher le fameux collier dans sa chambre. Elle est revenue, l'a posé dans un écrin devant la fille de Solène — la petite-fille légitime, treize ans, qui n'avait rien demandé à personne et regardait la scène les yeux ronds. « Il est à toi, a-t-elle dit. Il l'a toujours été. Ce n'est pas de bijoux qu'il était question ce soir. » Puis elle a repris sa place à table, a coupé une part du gâteau au loup, et l'a tendue à Marc-Antoine comme si de rien n'était.
La soirée s'est terminée sur la terrasse, sous l'orage annoncé qui a finalement éclaté vers minuit, forçant tout le monde à replier les tables sous l'auvent en riant. Solène est partie avant le café, sans dire au revoir. Six mois plus tard, on a appris par le notaire de Grasse lui-même — croisé par hasard par une amie commune lors d'une vente aux enchères à Nice — que Solène avait bien tenté un recours, retiré au bout de trois semaines faute de preuves, et que sa galerie avait fermé ses portes en janvier, faute de repreneur. Personne n'a eu de nouvelles d'elle depuis, sauf sa fille, qui porte parfois le collier de saphirs aux mariages de la famille, sans jamais raconter d'où il vient vraiment.







