# Le plus vieux témoin de la Manche

Je travaille à la Station Marine de Wimereux depuis dix-sept ans, et je pensais que plus rien ne pouvait m'étonner. Le phoquarium, les sorties scolaires, les galets dans les poches des gamins, les bars dans les bassins. La routine. Mais ce mois de novembre-là, quand le chalutier est rentré de ses prélèvements de recherche, j'ai reçu un appel à six heures du matin. Camille, notre technicienne, parlait si vite que j'ai dû lui demander de recommencer.

— On a ramené un truc. Ça pourrait avoir plusieurs siècles.

De la boue gelée sur le pont, une odeur de sel et de gasoil. Dans le filet reposait une simple palourde. Le genre qu'on vend dans les baraques à moules-frites du littoral, servie avec de l'ail et du persil. Sauf que celle-ci avait une coquille plus sombre, plus épaisse, comme si la mer l'avait polie pendant des siècles jusqu'à la rendre mate. Personne dans l'équipage ne lui avait prêté attention pendant le tri. C'est un doctorant venu de Lille, Antoine, qui a remarqué que les stries de croissance sur la coquille paraissaient étrangement serrées.

Je l'ai prise dans ma main. Elle pesait peut-être cinq cents grammes. Je ne sais pas pourquoi l'idée m'est venue que je tenais quelque chose de plus ancien que la cathédrale d'Amiens.

Compter les stries de croissance, c'est une procédure standard. Il faut ouvrir la coquille, la découper, l'observer au microscope. Sauf que personne ne s'attendait à en trouver plus de cinq cents. Antoine a compté pendant trois jours, recommencé, pesté, appelé Brest pour avoir un avis. Je me souviens de lui assis à la table du local technique, entouré de gobelets de café et de tirages de photos microscopiques. À un moment, il a reculé sa chaise et il a dit :

— Elle est née sous le règne de François Ier.

D'après les premières estimations, la palourde avait quatre cent cinq ans. Puis ils ont corrigé à cinq cent sept. Ça voulait dire qu'elle s'était installée au fond de la Manche avant même que Jacques Cartier ne pose le pied au Canada. Elle avait traversé les guerres de Religion, la Révolution, les deux guerres mondiales. Elle était restée dans la vase, filtrant l'eau, fermant sa coquille, l'ouvrant. Et elle aurait sans doute continué, si notre filet ne l'avait pas remontée.

Quand la nouvelle s'est répandue, les journalistes ont débarqué à Wimereux. De Paris, de Londres, de Bruxelles. Ils voulaient des photos de la coquille, des interviews, des commentaires. Antoine s'est enfermé dans le laboratoire, refusant de parler à qui que ce soit. Camille répondait au téléphone en répétant : « Oui, c'est vrai. Oui, cinq cent sept ans. Non, il n'y a plus rien à photographier. »

Parce que l'animal n'avait pas survécu. Ouvrir la coquille pour compter ces fichues stries l'avait tué. Une procédure standard qui, pour n'importe quel autre spécimen, se serait terminée par une note dans le cahier de laboratoire, était devenue un titre dans tous les journaux.

Un silence pesant s'est installé à la station. Même Bernard, le cuisinier de la cantine, avait arrêté de fredonner en épluchant ses pommes de terre. Je suis resté sur la jetée à regarder la mer, grise, novembre, avec de l'écume blanche sur la crête des vagues. Les mouettes criaient, le vent me cinglait le visage. Je pensais à cette palourde. Au fait qu'elle avait passé cinq cents ans sous l'eau, et qu'en trois jours, nous étions arrivés et avions mis fin à son histoire.

Bien sûr, certains ont crié au scandale. Que des scientifiques avaient tué de sang-froid le plus vieil animal du monde. Des gens ont écrit des lettres, menacé de porter plainte, exigé des démissions. Mais la vérité est plus simple et plus difficile à accepter : personne ne savait. Personne ne pouvait savoir. Il faut ouvrir la coquille pour compter les stries. C'est un peu comme abattre un arbre pour voir ses cernes.

Un mois plus tard, j'ai reçu un mail de l'Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer, à Boulogne-sur-Mer. Objet : « Nouvelles directives pour les prélèvements de mollusques ». Suivait une formation sur l'utilisation d'un tomographe micro-informatisé, d'un nouvel échographe pour coquillages, des procédures d'imagerie non invasive. Notre palourde, celle du fond de la Manche, avait forcé un changement de méthode dans toute la région. Les chercheurs se sont mis à chercher des moyens de compter les stries de croissance sans tuer l'animal. Certaines équipes testaient des techniques laser, d'autres l'analyse isotopique de surface. Les revues spécialisées en parlaient, on en faisait des conférences.

Chaque strie de cette coquille représentait une année de conditions marines — un enregistrement de température, de salinité, de pollution. En se refermant cinq cents fois, cette palourde avait conservé des données dont les météorologues ne pouvaient que rêver. Désormais, dans l'ancien local du fumoir, trônait un tomographe, des câbles couraient jusqu'à une table équipée d'un bac rempli d'eau de mer, et sur la porte était affichée une procédure imprimée, signée par le directeur de la station.

Un an plus tard, lors d'une pêche de routine au large du cap Gris-Nez, nous avons remonté une autre palourde. Plus grosse, plus lourde. Antoine l'a prise dans sa main et m'a regardé. Il n'avait pas besoin de parler. Je savais ce qu'il pensait : et si celle-ci était encore plus vieille ?

Cette fois, nous n'avons pas ouvert la coquille.

Une équipe est venue de Lille avec un tomographe portable. Ils ont installé le matériel dans l'ancien fumoir, déroulé les câbles, branché l'alimentation. La palourde reposait sur la table, dans un bac peu profond d'eau de mer, ouvrant son siphon toutes les quelques minutes, filtrant goutte après goutte. Bernard lui a même apporté des algues de la cuisine, mais Camille les a fait retirer, on ne savait pas ce qu'il y avait dedans.

L'imagerie a duré plusieurs heures. Les stries de croissance apparaissaient à l'écran comme les cernes d'un vieux pin coupé en travers. Antoine comptait, tendu, puis a annoncé :

— Trois cent vingt-deux ans.

Plus jeune que l'autre. On a soufflé. L'animal est retourné à la mer le lendemain, à bord du chalutier parti pour une mission de suivi. Camille voulait le relâcher depuis la jetée, mais Antoine a dit qu'il valait mieux s'éloigner de la côte, pour que personne ne la repêche pour en faire une soupe. On l'a déposée près de la bouée de mesure, là où le fond est mou, vaseux. Idéal pour quelqu'un qui compte y passer les trois cents prochaines années.

Je suis rentré à la station à la tombée de la nuit. Les fenêtres du laboratoire étaient éclairées, un fourgon de Lille stationnait sur le parking, une antenne satellite sur le toit. Le vent portait une odeur de poisson fumé et de sable mouillé. Je me suis arrêté sur la jetée et j'ai contemplé l'eau sombre de la baie, là où, quelques mètres sous la surface, reposait maintenant la palourde près de la bouée, dans la vase, coquille fermée.

Derrière moi, aux fenêtres du laboratoire, quelqu'un travaillait encore devant son ordinateur, déplaçant le curseur sur l'image du tomographe. J'ai éteint ma lampe et j'ai marché vers la lumière.

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