Le café sentait le pain grillé et la laine mouillée des manteaux qu'on secouait sur le paillasson. Moi, Bernard, soixante-douze ans, retraité de la SNCF, je venais chaque matin à sept heures et quart m'installer à la même table, près de la vitrine embuée de la rue des Lilas, à Rouen. Un café allongé, un euro quatre-vingts, jamais de sucre. C'est là que j'ai vu Colette pour la première fois — enfin, la première fois où j'ai vraiment remarqué qu'elle revenait, jour après jour, s'asseoir seule avec un carnet qu'elle ne remplissait jamais.
Elle commandait toujours un café noir et restait deux heures sans écrire une ligne. Le stylo posé à côté de la tasse, capuchon vissé. Un jour, la serveuse, Nadia, lui a demandé si tout allait bien. Colette a répondu que oui, qu'elle attendait juste que les mots reviennent, et elle a remis le stylo droit, parallèle à la petite cuillère, comme pour ranger quelque chose qui ne voulait pas se ranger.
J'ai appris son histoire par bribes, au fil des semaines, parce qu'à Rouen les habitués finissent toujours par se parler. Colette avait été institutrice pendant trente et un ans, à l'école Jeanne-d'Arc, dans le quartier. Son mari, Étienne, était mort deux hivers plus tôt, un dimanche de janvier, et depuis, elle n'arrivait plus à écrire les lettres qu'elle envoyait autrefois à sa sœur, à Caen, chaque semaine sans exception, sur du papier à en-tête qu'elle achetait encore par réflexe.
— Je sais ce que je veux dire, m'a-t-elle confié un matin de novembre, en tournant sa cuillère dans une tasse déjà vide. Mais dès que je pose le stylo, tout se dérobe. C'est comme courir après un train qui vient de partir.
— Et si tu écrivais n'importe quoi, juste pour salir la page ?
— Justement. J'ai peur qu'en salissant la page, je salisse aussi ce qu'il reste de lui.
Je n'avais pas de conseil à lui donner. J'avais moi-même arrêté d'écrire à mon fils, parti travailler à Lyon depuis quatre ans, pour des raisons que je ne m'expliquais pas très bien non plus. Alors on est restés là, chacun à notre table, à se tenir compagnie sans se parler beaucoup, pendant tout l'hiver. Certains matins, elle regardait la porte à chaque coup de sonnette, comme si sa sœur allait entrer sans prévenir, et je voyais bien qu'elle craignait surtout une chose : que si elle finissait par écrire, Caen ne réponde pas.
Le tournant est venu un mardi de mars, à cause d'un incident tout bête. Le petit-fils de Nadia, Rayan, sept ans, jouait à faire glisser sa tasse sur la table quand il l'a renversée sur le carnet de Colette. Le chocolat chaud a coulé entre les pages, brûlant, et le gamin a fondu en larmes, persuadé d'avoir cassé quelque chose d'important. Colette s'est agenouillée près de lui, a épongé les pages tachées avec sa serviette en papier, trois, quatre serviettes qui se déchiraient sous ses doigts, et lui a dit que ce carnet ne contenait que du vide, alors il ne pouvait rien avoir cassé.
Puis, en essuyant la couverture trempée, elle s'est arrêtée net, la serviette suspendue au-dessus de la page. La tache brune s'étalait en travers, dessinant une forme qui ressemblait, si on plissait les yeux, à un méandre de la Seine. Elle a posé la serviette, a pris le stylo resté fermé depuis des mois, l'a ouvert d'un coup sec, et a demandé à Rayan s'il voulait bien s'asseoir avec elle. Elle lui a proposé de dessiner, sur les pages abîmées, ce que la tache lui faisait penser. Le petit a dessiné un fleuve, avec des poissons qui ressemblaient à des virgules. Colette a écrit, en dessous, sans s'arrêter cette fois, une phrase pour sa sœur : elle racontait le fleuve, la tache, l'enfant, et enfin, après deux ans de silence, la mort d'Étienne, dans les mots simples qu'elle avait cherchés si longtemps. Sa main tremblait un peu sur les jambages, mais elle n'a pas relevé le stylo avant la fin de la page.
Elle a posté la lettre ce soir-là, à la boîte jaune de la place du Vieux-Marché, sous une pluie fine qui recommençait. Je l'ai accompagnée jusque-là, sans un mot, juste pour marcher à côté d'elle. Elle a hésité une seconde avant de lâcher l'enveloppe dans la fente, comme si elle pouvait encore la retenir.
Les jours suivants, elle est arrivée au café de plus en plus tôt, avant même l'ouverture parfois, à attendre sur le trottoir que Nadia relève le rideau de fer. Elle demandait si le facteur était passé rue de Caen, comme si Nadia pouvait le savoir. Le sixième jour, elle n'a pas touché à son café, resté froid pendant une heure, la mousse retombée au fond de la tasse.
La semaine suivante, sa sœur est venue de Caen, par le premier train, celui de sept heures dix. Je les ai vues arriver toutes les deux au café, s'installer à la table de Colette, commander deux cafés noirs et un croissant qu'elles ont coupé en deux. Colette avait apporté le carnet taché, et elles l'ont feuilleté ensemble, en riant parfois, en se taisant parfois aussi, la sœur repassant un doigt sur la tache de chocolat comme pour vérifier qu'elle était bien réelle.
Ce jour-là, en rentrant chez moi, j'ai sorti une feuille de papier à lettres que j'avais depuis des années dans un tiroir et j'ai écrit à mon fils. Pas une grande lettre : trois phrases sur le temps qu'il faisait à Rouen, une question sur son travail à Lyon, et la promesse de venir le voir avant l'été, en Renault, par l'A6. Je l'ai postée le lendemain matin, avant d'aller au café, et j'ai gardé le reçu du timbre dans ma poche toute la journée, sans savoir pourquoi.
Colette continue de venir chaque jour, toujours à la même table. Le carnet taché est presque plein, maintenant, les pages gondolées par le chocolat séché, et elle en a commencé un deuxième, tout neuf celui-là, qu'elle a posé à côté sans l'ouvrir. Ce matin, elle a écrit deux lignes dedans avant même d'avoir fini son café, puis elle a levé les yeux vers moi et m'a demandé si mon fils avait répondu.







