Clément n’avait jamais osé demander une telle somme à ses parents. Soixante-dix euros. Pour lui, à dix-neuf ans, c’était une petite fortune. Il resta planté dans l’embrasure de la cuisine, les mains moites, regardant sa mère, Fabienne Durand, qui versait la pâte dans un moule.
— Maman, je peux te demander une avance sur mon anniversaire ? C’est pour Lou. Elle a vingt ans demain. J’aimerais l’emmener à Bordeaux, juste nous deux. Un resto correct, un petit bijou peut-être. Tu vois le genre.
Fabienne releva la tête. Une double journée à l’hosto lui tirait les traits, mais elle sourit en entendant le prénom. Lou, de la fromagerie. Polie, toujours un mot aimable.
— Soixante-dix euros, souffla-t-elle. Bon, attends que je regarde ce qu’il me reste.
Elle essuya ses mains sur son tablier, attrapa son sac et en sortit trois billets de vingt et un de dix. Clément embrassa sa mère en hâte et dévala l’escalier de la vieille maison en pierre.
Le samedi, il patientait à l’arrêt du car sous un soleil de plomb. Quand Lou apparut, robe légère et foulard de soie, il se dit que tout l’été s’entassait là, sur cette route de Gironde. Le trajet bringuebalant ne pesa rien : Lou riait en montrant les tournesols.
À Bordeaux, il la prit par la main. Miroir d’eau, une rose à un marchand, puis une terrasse avec des nappes en tissu. Lou caressait les couverts en argent comme s’ils allaient la mordre. Il commanda deux coupes de champagne ; le serveur apporta une mousse au chocolat avec une bougie. Lou ferma les yeux avant de souffler.
— T’as demandé quoi ?
— Secret. Mais y a beaucoup de toi dedans.
Ils prirent le dernier train régional. Minuit passé quand Clément poussa la grille. La cuisine était éclairée, Fabienne lisait un polar, une tarte aux pommes tiédie sous un torchon. Elle alluma une minuscule bougie électrique.
— Rentrez vite, les tourtereaux. J’ai pensé que t’avais pas eu de gâteau, ma grande. Assieds-toi.
Lou, les yeux brillants, s’installa et mordit. En trois bouchées, elle décréta que c’était la meilleure tarte de sa vie. Clément rayonnait, servait des parts énormes. Il se disait que le paradis devait ressembler à ça : une cuisine la nuit, sa mère en pantoufles, et la fille qu’il aimait en train de se régaler.
Les jours suivants, Lou devint une habituée. Elle arrivait après son service, s’affalait et aidait Fabienne à écosser les petits pois. Un soir, la mère de Clément sortit un vieil album. On y voyait Clément à sept ans, déguisé en pirate, avec un cache-œil.
— Il était terrible, vous savez. Une fois, il a invité tout le lotissement. J’ai retrouvé une grenouille dans mon lit. Mais il était tellement content de partager… je me suis dit que j’avais pas à m’inquiéter, ce gamin saurait toujours s’entourer.
Lou tourna les pages sans répondre, le sourire un peu figé. Clément mit ça sur le dos de la fatigue.
La canicule écrasa les géraniums. Fabienne arrosait le potager quand une voix traversa la haie. Solène, la cousine de Lou, gardait la maison voisine.
— Oh, bonjour, Fabienne ! Alors, il en est où, votre Clément, avec ma cousine ?
— Bah, vous savez, on les voit plus l’un sans l’autre.
— Oui… Ben dites donc, Lou a bien fait de suivre mon conseil.
— Quel conseil ? lâcha Fabienne en crispant la main sur le tuyau.
Solène haussa les épaules, réjouie.
— Oh, entre nous, je lui ai dit : « Lou, reste pas seule pour tes vingt ans. Clément, c’est pas un top model ni un millionnaire, mais c’est un bon passe-temps. » Faut bien commencer. Le temps qu’elle trouve mieux, ce garçon la promène, lui paie le resto… C’est un gentil, ça occupe.
L’eau continua de couler entre les courgettes. Fabienne resta clouée. Passe-temps. Son fils, qui économisait depuis des mois, qui avait les mains moites en achetant cette rose, était un passe-temps. Elle rentra, ferma la porte et s’assit. Le tic-tac de l’horloge claquait comme une insulte.
Elle ne dit rien ce soir-là.
Deux jours plus tard, Clément rentra du centre de formation en maçonnerie. Plâtre séché sur les joues, coup de pompe. Il balança son sac et ne toucha pas au gratin.
— Maman…
— Qu’est-ce qui se passe, mon chéri ?
— Nabil. Il bosse avec moi, il créchait à côté de chez Solène. Il m’a tout balancé. Lou raconte que je suis son bouche-trou. Sa roue de secours en attendant qu’un avocat ou un médecin la sorte de là. Elles se fendaient la gueule à la fromagerie, elles disaient que j’étais un bon toutou.
Sa voix cassa. Il mit un coup de pied dans son sac.
— Je l’ai appelée, maman.
— Et alors ?
— D’abord elle a nié, ensuite elle s’est énervée. Elle m’a dit que j’étais immature, que je l’étouffais, que je devais pas en faire un drame. Et elle a hurlé : « Tu paies le resto, et alors ? T’as rien d’autre à m’offrir. Tu crois que je vais t’épouser et venir vivre dans ton vieux pavillon avec ta mère infirmière ? Je vaux mieux que ça. »
Fabienne blêmit. Elle attrapa le visage de son fils entre ses mains. Les larmes coulaient sans bruit, mâchoires bloquées.
— Écoute, mon grand. Des mots comme ça, ça construit rien du tout. Cette fille, elle sait pas ce qu’elle veut, elle va chercher longtemps quelqu’un qui la traite comme toi. T’es trop costaud pour qu’on te prenne pour un tremplin. On se trompe à dix-neuf ans, c’est normal. Mais cette conne, elle voit rien.
— J’y croyais, maman… je l’imaginais dans cette cuisine, avec nous. Je pensais que c’était la bonne.
— Ben non. Et c’est pas toi le problème.
Un lundi, très tôt, brouillard dans les vignes. Lou tambourina au volet. Yeux rouges, joues creusées. Clément sortit sur le perron, les bras croisés.
— Je suis désolée, je le pensais pas, Solène est une vipère. Laisse-moi une chance, Clément…
Il descendit une marche, la toisa.
— T’as dit que tu valais mieux. Alors casse-toi chercher mieux. Y a plus que la porte.
Il lui tourna le dos. Quelque chose se referma. Le lendemain, il partit pour un stage de trois mois à Lyon, sur le chantier de réhabilitation de la Part-Dieu. Mille deux cents euros par mois, une chambre de bonne rue Garibaldi. Pas un message.
L’automne lyonnais le changea. Au milieu des poutrelles et du vacarme des perceuses, il croisait Anaïs, une stagiaire architecte aux plans plein les bras, un sourire malicieux et une manière bien à elle de rembarrer les chefs sans hausser la voix. Un soir de crachin, en rangeant le matériel, elle lâcha :
— Tu fais quoi vendredi ? Moi, je prends mon vieux Peugeot, je longe le Rhône et je m’arrête manger une glace au Coquelicot. Ça te dit ?
Il a dit oui.
Ils se sont découvert une passion pour les chantiers moches qu’ils imaginaient retaper, pour les pizzas trop grasses. Un soir au Luigi’s, devant une quatre fromages à 9,90, ils se sont engueulés parce qu’elle adorait les Cure et qu’il trouvait ça déprimant. Elle lui a jeté une serviette en riant. Il a grogné, puis ils sont allés écouter un concert dans une péniche. Anaïs parlait peu d’argent ; elle était fille de menuisier et de libraire, elle savait ce que valait une paire de mains.
Au printemps, il la ramena au village. Fabienne avait préparé des huîtres d’Arcachon, du confit et une tarte aux noix. Anaïs entra, s’exclama sur le buffet Henri II, puis retroussa ses manches.
— Je peux vous filer un coup de main ? Montrez-moi comment vous faites la sauce.
Elle saisit le torchon, maladroite : elle renversa la salière. « Pardon, mille fois pardon. » Fabienne sourit, un rien pincée. En touillant, Anaïs demanda, un peu trop fort :
— Vous mettez vraiment du laurier ? Chez nous, on n’en mettait jamais…
Le silence flotta deux secondes. Fabienne lâcha un « Moi, c’est comme ça » un peu sec. Anaïs cligna des paupières, hocha la tête : « D’accord, j’apprends. » Et elle attrapa une cuillère. Le malaise passa.
Deux ans plus tard, une petite Agathe naquit par une nuit d’orage. La maison tremblait. Fabienne tenait la main d’Anaïs, passait des glaçons sur son front. La sage-femme déposa le bébé dans les bras de Clément ; ce colosse de vingt-deux ans se mit à trembler, les yeux noyés. Agathe pesait 3,4 kilos, et poussa un hurlement qui couvrit le tonnerre.
Un dimanche de janvier, la pluie pilonnait les carreaux. Clément aidait sa mère à préparer une soupe de potiron dans une vieille bassine émaillée. Agathe, bientôt trois ans, alignait sur le tapis les figurines de son père, leur faisait dire des phrases sans queue ni tête.
Soudain la petite bondit vers la porte. « Maman ! »
Anaïs entra, essoufflée, les joues rouges d’avoir pédalé sous l’averse. « Elle m’a eue, cette chipie, elle s’était cachée dans le placard à balais. »
Clément l’attira à lui et l’embrassa sur la tempe. Anaïs s’accrocha à son épaule une seconde.
Fabienne ajouta une pincée de sel dans la marmite, la vapeur dansa au-dessus du bouillon. Dehors, le vent secouait le vieux tilleul.







