# La benne de dix heures quinze

Je m'appelle Josiane et j'ai tenu le standard de la déchetterie de Brive-la-Gaillarde pendant trente-deux ans. J'ai vu des gens jeter des choses qu'on n'imagine pas : des alliances, des dents de lait, des cahiers de comptes remplis à la main depuis 1962. Mais ce jeudi-là, c'est autre chose que j'ai vu.

Il était dix heures et quart, la benne à gravats était presque pleine. Une femme est arrivée au volant d'une Clio bleu délavé, une de ces voitures qu'on reconnaît au bruit avant de la voir. Elle s'est garée de travers, a ouvert le coffre sans descendre tout de suite. Je surveillais depuis ma cabane vitrée parce que les gens confondent souvent déchetterie et décharge sauvage.

Elle a fini par sortir. La cinquantaine, les cheveux relevés n'importe comment, un gilet gris boutonné de travers. Elle a attrapé un carton dans le coffre et l'a porté à bout de bras jusqu'à la benne. Pas la bonne — celle des encombrants. J'ai ouvert ma vitre pour lui dire, mais elle m'a fait un geste vague, comme si elle savait très bien ce qu'elle faisait.

Et puis elle a vidé le carton.

Des dossiers suspendus. Des chemises cartonnées de couleur. Des photos qui se sont éparpillées en tombant. J'ai entendu le bruit mat du carton vide qu'on jette par-dessus. Elle est retournée à la voiture, a pris un deuxième carton. Là, j'ai crié : « Madame ! C'est pas le bon bac ! » Elle a fait non de la tête sans se retourner. Je suis sortie de ma cabane.

— Madame, les papiers, c'est en déchetterie mobile ou en ressourcerie, pas dans les encombrants. Ça ne se recycle pas comme ça.

Elle m'a regardée. Des yeux très bleus, délavés, du même bleu que sa Clio finalement. Pas de larmes. Quelque chose de pire : une espèce de calme de naufragé qui a cessé de nager.

— Je ne recycle pas. Je jette.

— Écoutez, je vais vous demander de récupérer ça, c'est pas réglementaire.

— Vous pouvez appeler qui vous voulez. Moi, je vide ma voiture. Après, je ne reviendrai plus.

Elle a ouvert le deuxième carton. Là, j'ai vu des affaires d'homme : des chemises pliées, une cravate à rayures, un blouson en cuir encore sur son cintre. Elle a tout versé dans la benne, le cintre aussi.

Je suis restée plantée là. On a des consignes. Mais les consignes, elles ne disent rien sur une femme qui balance trois décennies de mariage dans une benne à gravats un jeudi matin, avec la même concentration qu'un comptable qui ferme ses écritures.

Il y a un détail que je n'oublierai pas. Elle a replongé la main dans la benne pour retirer une photo qui restait coincée sur une chemise. Elle l'a regardée trois secondes. Ça avait l'air d'être un couple sur une plage, quelque part avec des parasols rayés. Elle l'a remise dans la benne, face contre le gravat.

Et puis elle a fait la chose la plus étrange de la matinée : elle a retiré son alliance, l'a tenue entre le pouce et l'index, comme on examine une pièce fausse, et elle l'a jetée dans la benne. Le petit cliquetis métallique contre le bord. C'est tout ce qu'on a entendu.

— Vous savez où vont les encombrants ? m'a-t-elle demandé.

— Enfouis ou incinérés, ça dépend du flux.

— Parfait.

Elle a fermé le coffre. Elle est restée trente secondes les mains sur le hayon, la tête baissée. Un goéland s'est posé sur la benne voisine — on a toujours quelques goélands ici, même à l'intérieur des terres, ils remontent la Corrèze. Elle l'a regardé s'envoler. Et puis elle est remontée dans sa Clio et elle est partie.

Moi, je suis retournée dans ma cabane. J'ai noté dans le registre : « Particulier, Clio bleue, dix heures quinze, benne n°3, dépôt non conforme. » C'est le travail qu'on m'a appris.

Trois jours plus tard, la benne n°3 a été compactée et vidée chez l'exploitant. Dix-huit tonnes de gravats, de meubles cassés, de papiers, de photos de plage rayées, et une alliance passée sous presse. Je sais que ce genre de chose se recycle mal. Mais je me suis dit que pour cette femme-là, c'était peut-être la première fois depuis longtemps que quelque chose finissait proprement.

Elle est revenue, pourtant. Avec un sac-poubelle noir, léger, presque vide. Une semaine plus tard, huit heures cinq. Toujours pas le bon bac — elle l'a mis dans les D3E, les déchets d'équipements électriques. J'ai laissé faire. Le sac a lâché au contact des autres déchets : un grille-pain, un vieux téléphone à cadran. Une cafetière italienne, de celles en aluminium, toute bosselée.

Il m'a fallu des semaines pour apprendre ce que j'ai su après. Les petites villes, ça finit par recracher les histoires mieux qu'une benne ne recrache un matelas. Elle s'appelait Yvette, elle avait tenu pendant vingt-sept ans un tabac-presse place de la Halle avec son mari — « le beau Thierry », qu'ils l'appelaient au club de rugby, un de ces types solaires dont tout le monde disait qu'il vieillirait tard et mal. Il l'avait quittée pour une de leurs employées, une fille de vingt-six ans qui faisait la fermeture le samedi. Il avait vendu le tabac sans la prévenir, par une SCI dont Yvette n'avait jamais signé les statuts parce que Thierry s'occupait de tout. « T'as confiance, non ? » Il disait ça tout le temps, paraît-il.

Et le pire — parce qu'il y a toujours un pire, c'est pour ça que les gens finissent par me raconter l'histoire en déposant un frigo — c'est que Thierry et la petite étaient restés dans la maison. La maison qu'Yvette avait héritée de sa mère. Elle, elle avait pris un studio meublé route de Tulle, au-dessus d'un cabinet vétérinaire, avec une entrée qui sent le chien mouillé même quand il fait beau.

Je repense à la cafetière italienne. Elle l'a jetée dans les D3E, pas dans les encombrants. Une cafetière, c'est recyclable. Les bons gestes, tout ça.

Un matin de novembre, il y a un type qui est venu avec un vieux sommier et qui m'a dit : « Vous savez que Thierry Pujol est revenu s'installer chez sa mère à Objat ? La gamine l'a mis dehors. Elle avait mis le tabac à son nom à elle avant de le quitter. » Il a ri comme on rit d'une blague qu'on ne trouve pas drôle : « Il paraît qu'il a appelé Yvette pour savoir si elle avait gardé des affaires de lui. Des papiers, des photos. Vous savez ce qu'elle a répondu ? »

Non, je savais pas. Enfin si, je savais. J'aurais pu lui dire la date exacte et le numéro de benne.

Je n'ai jamais retrouvé l'alliance. Il y a des objets dont personne ne veut, même en l'état. Et c'est peut-être ça, le recyclage le plus efficace que j'aie vu en trente-deux ans : ce qu'elle a jeté ce matin-là, personne ne le récupérera. Ni Thierry. Ni la fille du samedi. Ni la ville, qui a tant aimé le beau Thierry et qui a si vite oublié qu'Yvette avait un prénom.

Je ne raconte pas cette histoire pour dire qu'elle a bien fait ou mal fait. Je la raconte parce qu'il y a des gens qui passent à la déchetterie à dix heures quinze et qui n'ont pas de remords, seulement des cartons.

La petite Clio bleue, je ne l'ai plus revue après les trois passages du mois d'octobre. Ce que je sais, c'est ce que m'en a dit l'épicier d'à côté, qui avait connu la mère d'Yvette : elle a repris un bail saisonnier du côté d'Argentat, au bord de la Dordogne, et elle y vit avec une chienne griffon qu'elle a appelée Benne. Je trouvais ça maladroit comme hommage. Mais il m'a dit : « Elle l'appelle pas Benne pour la déchetterie. C'était le nom de sa mère, Bernadette. Benne, tout le monde l'appelait comme ça. »

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