Josiane Belrose avait cinquante-huit ans et un salon de coiffure de deux fauteuils rue de la Paix, à Sarcelles, avec une enseigne au néon rose qui clignotait sur le "é" depuis dix ans. Par cette porte passait tout le quartier : des Guadeloupéennes, des Martiniquaises, quelques Ivoiriennes de l'immeuble d'à côté, et aussi sa nièce Cassandra, la fille de sa sœur défunte, qu'elle avait élevée depuis ses quatorze ans comme si c'était la sienne.
Ce jeudi d'août, la climatisation gouttait dans une bassine bleue posée dans un coin, et à la télé accrochée au mur, le journal de TF1 défilait sans le son. Josiane balayait des mèches teintes en blond quand le téléphone a sonné. C'était Cassandra, avec cette voix pressée qu'elle n'utilisait que lorsqu'elle avait besoin de quelque chose.
— Tatie, tu peux me prêter les deux mille euros qui manquent pour l'apport de la voiture ? Je te rembourse dans deux mois, je te le jure sur la tête de ma fille.
Ce n'était pas les premiers deux mille euros. Josiane avait déjà mis quatre cents euros pour la fête des dix-huit ans de la fille de Cassandra, huit cents quand elle s'était fait expulser de son appartement à Garges-lès-Gonesse, et soixante euros chaque mois, réguliers comme le loyer, "pour l'essence", depuis presque trois ans, sans que personne n'appelle ça un prêt. Josiane n'avait jamais tenu de carnet. Jamais réclamé un centime d'intérêt. Elle ouvrait la caisse, comptait les billets de vingt et les tendait pliés dans une enveloppe, comme le faisait sa mère à Pointe-à-Pitre quand quelqu'un frappait à la porte le ventre vide.
— Laisse-moi jusqu'à demain, lui dit-elle cet après-midi-là, en regardant l'enveloppe où elle gardait les économies destinées à réparer le toit du salon, qui fuyait à chaque grosse pluie.
Le lendemain, elle lui donna tout.
La voiture arriva : une Peugeot 208 grise, de l'année, avec encore l'autocollant du concessionnaire sur le pare-brise. Cassandra la gara devant le salon pour que sa tante la voie, klaxonna deux fois en souriant, et ne baissa même pas complètement la vitre pour dire merci. Josiane sortit sur le pas de la porte les mains pleines de coloration, resta là une minute, et à l'intérieur, sa cliente sur le fauteuil, Mme Rosalie, une femme de soixante-dix ans qui venait dans ce salon depuis vingt ans, lâcha sans qu'on lui demande rien :
— Ça, elle ne l'a pas achetée toute seule, Josiane. Ça, c'est toi qui l'as payée.
Josiane ne répondit pas. Elle retourna à son fauteuil, termina la coloration, encaissa les trente-cinq euros habituels.
Trois semaines passèrent. Le toit fuyait toujours et il y avait maintenant deux bassines au lieu d'une. Josiane envoya un texto à Cassandra, demandant avec précaution si elle pouvait commencer à lui rendre quelque chose, ne serait-ce que cinquante euros par mois. La réponse arriva cinq heures plus tard : "Tatie, là je peux pas, l'assurance de la voiture me coûte cher. On en reparle." On n'en reparla jamais.
Ce qui arriva, en revanche, fut une invitation Facebook pour les trente ans de Cassandra, dans une salle des fêtes à Villiers-le-Bel avec DJ engagé et traiteur antillais, cent vingt invités. Josiane n'était pas dans la liste de remerciements que Cassandra publia ce soir-là avec les photos : elle remerciait son mari, ses copines du boulot, "ma meilleure amie Nadège pour avoir tout organisé". La tante qui avait payé l'apport de la voiture avec laquelle elle était arrivée à la fête, pas un mot.
Ce soir-là, Josiane s'assit dans la cuisine de son deux-pièces à Sarcelles, fenêtre ouverte parce qu'il n'y avait pas la clim dans cette pièce, écoutant la circulation de l'avenue et les aboiements du chien du voisin du dessous, un boxer qui s'appelait Rex et remuait toujours la queue même quand personne ne faisait attention à lui. Elle se prépara un café à la cannelle, comme celui de sa mère, et retrouva au fond du placard une chemise en carton où elle gardait, sans trop savoir pourquoi, chaque reçu de chaque prêt fait à sa nièce depuis huit ans. Elle les additionna à la calculette, ligne après ligne, sur la table de la cuisine.
Vingt et un mille deux cents euros.
Elle ne pleura pas. Elle finit son café, referma la chemise et la remit dans le placard, mais cette fois par-dessus les vêtements, pas en dessous, comme quelque chose qu'elle ne voulait plus cacher.
Le dimanche suivant, Cassandra se présenta au salon avec sa fille de quinze ans, demandant qu'on lui fasse une coiffure gratuite "parce que c'est la famille, tatie, tu vas pas me faire payer". Josiane installa la petite dans le fauteuil, lui lava les cheveux, lui fit les boucles demandées, et quand ce fut terminé, dit sans hausser le ton, en rangeant le sèche-cheveux :
— Ça fait vingt-cinq euros.
Cassandra rit, pensant que c'était une blague. Josiane ne rit pas.
— Tatie, sérieux ? On est de la famille.
— Justement. Parce qu'on est de la famille et que moi aussi je dois payer le loyer de ce local, qui augmente en janvier.
Cassandra paya, gênée, sortant les billets d'un portefeuille neuf, de marque, que Josiane reconnut pour l'avoir vu au Forum des Halles le mois précédent, en vitrine chez Longchamp, affiché à deux cent quatre-vingts euros.
Ce fut la dernière fois que Cassandra demanda quelque chose directement. Mais deux mois plus tard vint l'appel que Josiane attendait sans savoir qu'elle l'attendait : Cassandra avait besoin qu'elle se porte caution pour un prêt auto, cette fois pour son mari, parce que le crédit de celui-ci était mauvais et que celui de Josiane, avec des années de paiements réguliers sur sa carte, était "parfait pour ça".
Josiane demanda du temps. Elle alla à sa banque, l'agence du Crédit Agricole du centre-ville, et parla à une conseillère nommée Sandrine qui la suivait depuis des années. Elle demanda ce qui se passait exactement si elle se portait caution et que le prêt tombait. Sandrine expliqua sans détour : son dossier serait lié au leur, son nom entrerait dans la dette, et si un jour Cassandra cessait de payer, la banque frapperait d'abord à la porte de Josiane.
Cet après-midi-là, avant de répondre, Josiane sortit la chemise du placard et l'emporta dans son sac, jusqu'au prochain rendez-vous.
Ils se retrouvèrent chez Cassandra, à Garges-lès-Gonesse, un jeudi soir. Son mari, Fabrice, était assis à table avec les papiers du concessionnaire déjà presque prêts, n'attendant plus que la signature. Cassandra servit un café que personne ne but.
— Tatie, c'est juste une signature, c'est pas comme si tu allais payer quelque chose.
Josiane posa la chemise sur la table, entre les tasses.
— Avant de signer quoi que ce soit d'autre, je veux que tu voies ça.
Elle ouvrit la chemise et sortit les reçus un par un : l'apport de la voiture précédente, la fête des dix-huit ans, l'expulsion, les notes des soixante euros mensuels pendant trente-quatre mois. Elle les aligna sur la nappe comme des cartes à jouer, jusqu'à couvrir toute la table.
— Vingt et un mille deux cents euros, Cassandra. Voilà ce que je t'ai donné en huit ans sans jamais te demander un reçu signé, sans te faire payer un centime d'intérêt, sans le dire à personne. Et il y a trois mois, je t'ai demandé cinquante euros par mois pour le toit du salon, et tu m'as répondu qu'on en reparlerait.
Fabrice regardait les papiers sans y toucher. Cassandra se leva.
— Tatie, c'est pas juste, tu l'as fait parce que tu voulais, personne t'a obligée.
— Tu as raison. Personne ne m'a obligée. Et c'est justement pour ça que personne ne m'oblige à signer ce prêt.
Un silence s'installa, que Josiane ne rompit pas. Dehors, dans la rue, un camion de marchand de glaces passait en jouant son air habituel, cette musique de boîte à musique qui en août se glisse par toutes les fenêtres du Val-d'Oise. À l'intérieur, personne ne bougea.
— Je vais faire deux choses, dit Josiane en rangeant les reçus dans la chemise, lentement, un par un. La première : je ne signerai pas ce prêt. La deuxième : je vais réparer le toit du salon avec l'argent que j'avais mis de côté pour ça, parce que j'ai fini par comprendre que personne d'autre ne le fera à ma place.
Elle emporta la chemise. Elle ne claqua pas la porte, ne haussa pas la voix, ne dit pas un mot de plus que nécessaire.
Le toit fut réparé cette semaine-là même ; un artisan du quartier, Wilson, vint pour mille trois cents euros et laissa au passage l'enseigne au néon débarrassée de sa poussière pour la première fois depuis des années. Cassandra obtint son prêt auto avec son frère comme caution, et jamais elle ne rendit à Josiane un centime des vingt et un mille deux cents euros, et jamais Josiane ne les redemanda.
Elle continua de venir au salon, de temps en temps, se faire épiler les sourcils. Josiane lui faisait payer huit euros, comme à n'importe quelle cliente, sans tarif de famille. Cassandra payait sans un mot, et Josiane non plus ne disait rien : elle coupait, encaissait, balayait les cheveux tombés au sol et rouvrait la porte pour la cliente suivante qui attendait dehors, sous l'enseigne rose qui ne fuyait plus à l'intérieur.







