La part de Catherine

Je travaille comme clerc de notaire dans une étude du 1er arrondissement de Lyon, rue des Chartres, à deux pas des pentes de la Croix-Rousse. Je vois défiler des gens qui vendent, achètent, divorcent, héritent. Certains passent en coup de vent. D'autres s'incrustent dans ma mémoire malgré moi.

Catherine fait partie de ceux-là.

Quand elle est entrée, c'était un mardi de novembre. Il pleuvait. Elle avait oublié son parapluie dans le métro, ligne A. Ses cheveux bruns collaient à ses tempes. Elle tenait une pochette en plastique transparent avec des factures, des relevés bancaires, et une capture d'écran imprimée en double exemplaire. La phrase était surlignée au marqueur rouge.

« Il me manque, la chaleur de ta peau. Quand est-ce que tu t'évades d'elle ? »

Je ne fixe jamais les documents des clients avant qu'ils ne me les tendent. C'est une question de déontologie. Mais là, elle a posé la feuille sur mon bureau avec le côté face visible, comme on pose une pièce à conviction. Le rouge du surligneur bavait sur les bords.

Elle avait cinquante-six ans, deux enfants adultes, un appartement acheté en commun rue de la Martinière, et un mari qui travaillait depuis onze ans dans la même entreprise de logistique à Vénissieux. Michel. Elle ne l'a pas appelé autrement que « mon mari », puis « lui ». Elle ne pleurait pas. Elle m'a dit : « Je ne sais pas par où commencer, mais je sais que je ne veux pas rester dans la maison. » Elle a sorti un cahier d'écolière avec des colonnes tracées au crayon. Sa fille, Amandine, lui avait fait un budget. Elle avait noté les charges, l'assurance, la taxe foncière. Au bas de la page, un total : 1 243 euros par mois. « C'est trop pour moi seule », a-t-elle dit. Puis elle a repris : « Enfin, je peux. Mais je ne veux plus payer les frais de notaire pour un bien où il vivra avec Patricia. »

Patricia, c'était la collègue. De quinze ans plus jeune. Catherine n'a pas craché le nom avec mépris. Elle l'a prononcé comme on vérifie une adresse avant de s'y rendre. Elle avait déjà décidé de vendre. Elle voulait sa part, pas plus, pas moins. « La part de quoi ? » ai-je failli demander. La part du couple, la part des trente ans. Finalement, je n'ai rien dit.

La vente a pris quatre mois. Michel venait aux rendez-vous en costume gris. Il tenait son téléphone et le posait toujours écran contre sa cuisse. Il signait sans lire. Catherine, elle, lisait chaque ligne, deux fois, trois fois, et elle posait des questions sur la répartition des frais, sur le délai de rétractation, sur le transfert des fonds. Elle apprenait vite. Un jour, elle est arrivée avec un dossier où tout était classé par intercalaires bleus. Elle avait pensé à la fibre optique, au compteur Linky, à la lettre de résiliation de l'assurance habitation. Je me souviens qu'il a voulu prendre l'original du contrat de mariage. Elle a posé sa tasse de café — elle buvait le même mauvais café de la machine que nous tous, à 1 euro 20 — et elle a dit : « Non, Michel. Tu prends une copie. »

Il est resté un instant sans rien faire. Puis il a haussé les épaules et il a glissé la copie dans sa mallette.

L'appartement a été vendu 268 000 euros. Après le remboursement du prêt et les taxes, chacun est reparti avec sa part : 54 700 euros. Je le sais parce qu'elle a fait le calcul devant moi, et elle a entouré le chiffre d'un cercle. « C'est le prix de trente ans », a-t-elle dit. Michel a demandé pourquoi elle parlait comme ça. Elle n'a pas répondu. Elle a tourné la page de son cahier et elle a dit : « Merci, Maître. Je vous enverrai mon numéro de compte. »

Je ne l'ai pas revue pendant un an. Enfin, si. Une fois, je l'ai aperçue dans le bus C13, près des halles de la Croix-Rousse. Elle portait une veste jaune vif, celle que je n'aurais jamais imaginée sur son dos gris de novembre. Elle parlait avec une femme plus âgée, sa mère peut-être, et elle tenait un cabas rempli de sacs de farine. J'ai failli lui faire un signe, mais le bus est reparti.

La suite, je l'ai apprise quand elle a poussé la porte de l'étude un mardi de mai, deux ans après ce mardi de novembre. Elle avait les cheveux courts maintenant, elle avait ce rouge à lèvres framboise que les vendeuses appellent « rouge à lèvres des femmes qui se sont relevées ». Je ne sais pas pourquoi je me suis dit ça. Elle m'a tendu une carte de visite. « Les douceurs de Catherine. Pâtisserie artisanale. Commandes et ateliers. » L'adresse était à Montchat, dans le 3e. Elle voulait que je certifie les statuts de sa micro-entreprise.

Elle avait investi les 54 700 euros, presque tout. Le local, le four professionnel, la chambre froide. Plus un petit pétrin d'occasion acheté à un boulanger de Villeurbanne qui partait à la retraite. « Il me l'a laissé pour 1 800 euros, parce que je lui ai promis de faire ses bugnes à la façon de sa mère », a-t-elle dit. Elle a poussé la carte vers moi, comme on pousse un pion sur un échiquier. Elle a dit : « C'est à moi. Il n'y a pas un centime de Michel là-dedans. »

J'ai vérifié les statuts. Tout était en règle. Elle avait choisi le régime de la micro-entreprise, avec un comptable recommandé par la femme de son fils. J'ai tamponné, signé, agrafé. Quand je lui ai rendu le dossier, elle a ouvert son sac et en a sorti une boîte en carton blanc. « C'est pour vous. Des sablés au citron et à la lavande. La lavande, c'est un clin d'œil. On en a toujours mis dans l'armoire de l'appartement, rue de la Martinière. Maintenant, j'en mets dans la pâte. »

Je n'ai pas pleuré. Je le jure. J'ai juste répondu que la lavande se mariait bien avec le citron. Elle a dit : « Au revoir, Mireille. Je vous apporterai des bouchons à la praline le mois prochain. »

Après son départ, j'ai rangé la boîte dans le tiroir de mon bureau, sous la pile de dossiers. Elle sentait le beurre et l'écorce. Le lendemain, j'ai vu une missive dans la corbeille de ma collègue : Michel demandait un acte de notoriété pour une nouvelle acquisition, un appartement à Sète, avec une certaine Patricia. Il l'avait signée d'un trait rapide, sans vérifier la date. J'ai apposé le tampon sans rien dire.

Mais deux jours plus tard, il est revenu. Il cherchait une pièce manquante dans son dossier. Je l'ai envoyé patienter dans la salle d'attente. En passant devant l'étagère où je posais les cartes de visite des clients, il a vu le carton blanc. Il a demandé : « C'est quoi, ça ? »

J'ai dit : « C'est Catherine. Elle a ouvert sa pâtisserie. »

Il est resté trente secondes immobile. Le radiateur sifflait, la secrétaire classait des dossiers, un client attendait son tour. Il a reposé la carte. Il a enfoncé les poings dans ses poches, puis il les a retirés. Il a dit : « Elle a toujours aimé faire des gâteaux. » Et il est parti.

Ce jour-là, j'ai compris que sa part, ce n'était pas l'argent. C'était une chose qu'il n'avait jamais eue.

Hier, Catherine est venue déposer une demande de déclaration de modification de l'adresse de son entreprise. Elle déménage dans un local plus grand, avenue des Frères Lumière. Elle a acheté le fonds de commerce, avec le droit au bail. Le montant de la transaction : 72 000 euros. Elle a payé la moitié comptant, l'autre moitié par un prêt à taux zéro obtenu par la région Auvergne-Rhône-Alpes. Elle m'a montré le courrier d'accord. « Ils ont cru en moi », a-t-elle dit. Et comme elle partait, elle a posé un sachet de madeleines sur mon bureau. « Pour votre café de dix heures. »

J'ai compté : onze madeleines. Une pour chacune des années qu'il a passées avec Patricia. Mais je me suis trompée peut-être. Elle, elle n'a pas compté. Elle a juste poussé le sachet vers le sous-main en cuir, et elle est repartie, avec son cabas plein de dossiers et son manteau jaune.

Voilà. Je crois que c'est tout ce que j'avais à dire sur cette affaire.

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