La Vieille Chatte et le Contrat

Valérie n’avait jamais supporté les cris de Minouche. Chaque nuit, vers vingt-trois heures trente, la chatte se mettait à hurler dans le couloir de leur appartement de la rue des Martyrs, à Montpellier. Un cri rauque, interminable, qui résonnait contre les murs en pierre et réveillait tout l’immeuble. Le voisin du dessous, un professeur de mathématiques à la retraite, avait déjà frappé deux fois au plafond avec un manche à balai.

Ce soir-là, Jérôme massait sa main gauche, striée de griffures fraîches. Il venait encore d’essayer de porter Minouche vers le balcon pour qu’elle prenne l’air, et elle l’avait lacéré.

— Écoute, Valérie, dit-il en tamponnant une plaie avec un mouchoir en papier. Elle a quinze ans passés. Le vétérinaire nous a dit l’année dernière qu’elle était en insuffisance rénale. Tu crois que c’est une vie, pour elle comme pour nous ?

Valérie ne répondit pas. Elle regardait la chatte, pelotonnée sur le carrelage, qui fixait le couple de ses yeux jaunes, comme si elle comprenait chaque mot.

— Je ne peux plus dormir, reprit Jérôme. Je travaille à la chaîne à l’usine d’embouteillage de Pérols. Si je fais une erreur à cause de la fatigue, je perds mon poste. Et on a déjà assez de soucis avec le crédit de la voiture.

— Qu’est-ce que tu proposes, Jérôme ? demanda Valérie, la mâchoire crispée. Qu’on l’abandonne sur le bord de la route, comme un vieux canapé ?

— Je propose qu’on la laisse partir. Les chats sentent quand leur heure approche. Ils s’éloignent, ils cherchent un endroit tranquille. C’est la nature.

— La nature n’a rien à voir là-dedans. Tu veux te débarrasser d’elle. Dis-le clairement.

Jérôme soupira et se servit un fond de pastis dans un verre qu’il ne ringa pas. Le liquide jaune tourbillonna.

— On ne peut même plus partir un week-end à Sète sans se demander qui va la garder. Ma mère refuse de venir, ta sœur est allergique. On est prisonniers d’une chatte qui hurle, qui pisse parfois à côté de sa litière et qui nous déteste.

— Elle ne nous déteste pas. Elle a mal. C’est différent.

— Différent, pareil, le résultat est le même. Alors voilà : soit on la dépose quelque part, soit je prends mes affaires et je vais dormir chez mon frère à Nîmes. Choisis.

Minouche, à ce moment-là, posa sa tête sur ses pattes avant. Elle ne comprenait pas les phrases, mais elle percevait l’intonation. La tension. La porte qui se refermait dans la voix de Jérôme. Elle avait connu cet homme doux, autrefois, qui la faisait jouer avec un lacet et qui la laissait dormir sur son ventre pendant les matchs de rugby du samedi après-midi. Ce temps-là était parti, emporté avec les factures, les insomnies, les déceptions.

Le lendemain matin, Jérôme descendit Minouche dans un panier en osier et la posa près des conteneurs de tri, en bas de l’immeuble. Valérie descendit derrière lui, un vieux plaid écossais roulé sous le bras. Elle le déplia sur le bitume encore humide, installa la chatte dessus, puis remonta sans se retourner.

La chatte fixa leurs dos jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans le hall. Elle aurait voulu hurler. Pas geindre, pas miauler : hurler, comme ces nuits où la douleur traversait ses reins comme une décharge électrique. Mais elle resta muette. Elle regarda le plaid, le conteneur vert, les trottoirs vides de la rue des Martyrs.

Il faisait quatre degrés ce matin-là. Le mistral descendait des Cévennes et balayait les feuilles mortes entre les voitures garées. Minouche ferma les yeux et attendit.

C’est à vingt et une heures quarante que Nadia la trouva.

Nadia rentrait de sa dernière garde à la clinique vétérinaire des Beaux-Arts. Elle avait passé la journée à opérer un teckel renversé par un scooter et n’avait rien mangé depuis le petit-déjeuner. En passant devant les conteneurs, elle buta presque sur la forme couchée dans le faisceau de la lampe torche de son téléphone.

Elle s’accroupit. La chatte respirait, mais ne bougeait pas.

— Hé, toi… murmura Nadia en posant sa main à plat sur le flanc maigre.

La chatte ouvrit les yeux. Deux fentes jaunes, épuisées.

Nadia appela son mari, Ahmed, qui patientait dans la Clio en double file. Il coupa le moteur et la rejoignit.

— Elle est vieille, dit Ahmed en s’accroupissant à son tour. Regarde ses articulations. Et elle a été déposée là avec ce plaid. Quelqu’un s’en est débarrassé.

— Elle ne peut pas rester là. Le froid va la tuer avant demain.

— Nadia… on a déjà deux chats, un lapin nain et une tortue que personne ne regarde jamais. Tu veux vraiment ramener ça ?

— Je veux la réchauffer. Une nuit. Après, on verra.

— Et après, tu vas t’attacher. Je te connais.

— Ahmed. Regarde-la.

Il regarda. La chatte cligna des yeux, une seule fois, lentement, comme si elle économisait ses forces. Puis elle appuya son museau contre la paume de Nadia. Ahmed soupira et enleva sa veste pour envelopper la chatte.

Dans la voiture, entre deux cahots de la suspension, Nadia tenait Minouche contre sa poitrine et sentait chaque vertèbre sous le pelage rêche.

Les premières semaines furent brutales. La chatte refusait de manger les croquettes au saumon qu’on lui présentait, renversait son écuelle, griffait le canapé en lin quelque chose de terrible. Ahmed la regardait de travers en buvant son café noir, le matin, appuyé contre le plan de travail en chêne de leur cuisine ouverte.

— C’est une terroriste, cette chatte, dit-il un jour en montrant son avant-bras tatoué de rayures.

— Elle se défend, répondit Nadia sans lever le nez de son téléphone. Elle a vécu toute sa vie avec des gens qui ne la comprenaient pas. Elle doit réapprendre.

— Tu ne parles pas d’elle, là.

Nadia posa son téléphone sur la table.

— Je parle d’elle.

Le nom, ce fut Ahmed qui le donna, presque malgré lui. Un soir, la chatte monta sur ses genoux pendant qu’il regardait le journal régional. Elle y resta vingt minutes, immobile, le moteur du ronronnement à peine audible.

— Puisque tu insistes, on va t’appeler Filou, dit-il.

Nadia leva les yeux, surprise. Il haussa les épaules.

— Elle a un air malin.

Le vétérinaire — un confrère de Nadia, le docteur Peyrache — confirma ce que tout le monde soupçonnait. Insuffisance rénale bilatérale. Arthrose sévère des hanches. Perte auditive partielle. Il prescrivit un traitement coûteux : des perfusions à domicile une fois par semaine, des comprimés à avaler matin et soir, une alimentation spécifique qui coûtait cher, ramenée d’une pharmacie vétérinaire de l’Écusson.

Ahmed prit l’ordonnance, la plia en quatre.

— Combien par mois, à peu près ? demanda-t-il, la voix posée.

— Deux cent quarante euros, répondit Nadia. Peut-être trois cents.

Ils échangèrent un regard. Ahmed regarda la chatte, couchée sur le plaid écossais qu’on n’avait jamais jeté — il trônait désormais dans un panier en rotin, près du chauffage. Puis il regarda Nadia.

— On décale le voyage au Maroc, dit-il.

— Ahmed, on l’a repoussé trois fois déjà. Ma belle-mère va nous en vouloir.

— Elles se mettront d’accord, ta mère et toi. Moi, je ne laisserai pas cette chatte crever tout de suite. Je ne fais pas confiance aux gens qui l’ont jetée. Je ne ferai pas pareil.

Ce soir-là, Nadia remarqua qu’Ahmed avait fini toutes les croquettes restantes et nettoyé la litière sans qu’on le lui demande.

Il fallut deux mois pour que Filou reprenne du poids. Ses crises nocturnes s’espaçaient. Nadia l’installait contre elle, la couvrait du vieux plaid, et attendait que les miaulements de douleur se transforment en râles apaisés. Parfois, elle envoyait un message à sa collègue de la clinique : « Elle a passé la nuit. Je crois qu’elle va tenir. »

Ahmed râlait pour le principe, mais il avait cessé de regarder les annonces de chatteries.

En mars, comme Nadia partait pour un congrès de médecine vétérinaire à Toulouse, Ahmed resta seul avec Filou. Il appela sa femme dès le premier soir, affolé, parce que la chatte refusait de manger et restait couchée sur le flanc, le ventre vide.

— Elle est comme ça depuis que tu es partie, dit-il. Elle te cherche dans chaque pièce. Elle gratte la porte du bureau.

— Elle t’a, Ahmed. Parle-lui. Donne-lui sa perfusion. Le flacon est dans le bas du réfrigérateur.

— Je sais où est le flacon. C’est pas le problème.

— Alors, c’est quoi ?

Un silence. Puis, dans le combiné, un grondement sourd : Filou, soudain, frottait sa tête contre la jambe d’Ahmed.

— Elle vient de me lécher la main, murmura-t-il. La vieille, là. Elle m’a léché la main.

— C’est la chatte la plus intelligente que j’aie jamais rencontrée, dit Nadia, et elle raccrocha avant qu’il entende qu’elle pleurait.

Au printemps suivant, le couple emménagea dans une maison avec jardin, vers Saint-Jean-de-Védas. Filou, contre toute attente, reprit des forces. Le docteur Peyrache parlait de rémission partielle, d’un cas clinique intéressant — il voulait même en faire un article pour une revue de l’ordre des vétérinaires.

Un après-midi de mai, une voisine vint frapper à la porte. Une femme d’une soixantaine d’années, les cheveux teints d’un auburn trop vif, un cabas en toile à la main. Nadia ne l’avait jamais vue.

— Excusez-moi de vous déranger, dit la femme en tendant le cou pour apercevoir l’intérieur. On m’a dit que vous aviez recueilli une vieille chatte grise, avec un plaid à carreaux ?

Nadia fronça les sourcils.

— Pourquoi ?

— Parce que… je crois que c’est la nôtre. Enfin, celle de ma sœur, plutôt. Elle habitait dans le centre, rue des Martyrs. Sa chatte s’est échappée il y a un an et demi environ. Elle l’a cherchée partout. Elle a cru qu’elle était morte.

Nadia croisa les bras sur sa poitrine. Derrière elle, dans le salon, le plaid écossais était plié sur l’accoudoir du canapé. Filou dormait dessus, la tête rentrée dans le tissu.

— Elle s’est échappée ? demanda Nadia, très calme.

— Oui, enfin… vous savez ce que c’est, les vieux chats, ils ont des absences. Ma sœur en a été malade. Si c’est bien elle, elle voudrait tellement la récupérer.

— Attendez ici.

Nadia ferma la porte à demi. Elle alla chercher une facture de la pharmacie vétérinaire dans le tiroir de l’entrée — deux cent soixante-cinq euros, le renouvellement de mars — puis ressortit sur le perron.

— Le quartier dit des choses fausses, madame. Ma chatte, je l’ai adoptée dans une chatterie d’Alès il y a huit ans. Voilà ses papiers. Vous devez confondre avec une autre.

Elle tendit la facture comme on tend un jugement. La femme recula d’un pas, déstabilisée. Le cabas en toile tangua contre sa hanche.

— Mais le plaid… J’ai reconnu le plaid, insista-t-elle.

— Ce plaid, je l’ai acheté au marché de Noël de Montpellier. C’est celui de ma grand-mère. Bonne journée.

Nadia rentra et tourna la clé dans la serrure à double tour. Ahmed, qui avait tout entendu depuis le salon, n’avait pas bougé. Il tenait un stylo à bille entre le pouce et l’index, comme s’il allait signer un document.

— Tu ne lui as pas dit la vérité, dit-il.

— Non. Je n’ai pas cru bon de lui donner des nouvelles de sa sœur. Ni de la chatte. Tu m’en veux ?

Il fit tourner le stylo entre ses doigts, le posa sur la table.

— Non. Elle n’avait qu’à ne pas la jeter.

Filou ouvrit un œil, dérangée par le bruit de la clé, puis se rendormit. Le soleil de cinq heures entrait par la verrière et chauffait le plaid. Dehors, dans la rue, la femme au cabas était restée plantée devant le portail en fer forgé. Elle regardait la maison, le jardin, le vieux rosier grimpant contre la façade.

Puis elle sortit un téléphone de son manteau et composa un numéro.

— C’est elle, dit-elle tout bas, après une première sonnerie. J’en suis sûre. Elle est vivante. Elle est dans cette maison, avec des gens qui l’ont recueillie.

Au bout du fil, la voix d’une autre femme, cassée par des années de cigarettes bon marché, demanda :

— Alors, tu la ramènes ?

Un silence.

— Je crois pas qu’il le faille, dit la première. Elle avait l’air… bien. Mieux qu’avant.

La sœur aînée, qui n’avait plus revu la chatte depuis le matin où son beau-frère l’avait portée jusqu’aux conteneurs, ne dit plus rien pendant un long moment. Puis elle raccrocha sans un mot.

Deux hivers plus tard, la véritable histoire revint par un chemin détourné. Nadia et Ahmed croisèrent, dans la salle d’attente du docteur Peyrache, un voisin de l’ancien immeuble de la rue des Martyrs. Un professeur de mathématiques à la retraite, avec des lunettes en écaille et un berger allemand au dos gris.

Il reconnut le plaid, posé sur la banquette, et la chatte, qui dormait dedans.

— C’est pas la Minousse de chez Jérôme ? demanda-t-il, la tête penchée. Je jurerais que si. Elle lui griffait les mains sans arrêt, à celui-là.

Nadia caressa la chatte entre les oreilles. Celle-ci ronronnait, le souffle lent et profond — elle n’avait plus crié la nuit depuis onze mois, sauf quand le facteur passait après dix-huit heures.

— Elle s’appelle Filou désormais, dit Nadia. Elle a droit à sa retraite.

Le vieil homme sourit, sortit une menthe à l’eau de sa poche, la décacheta.

— C’est une jeunette, alors. Elle a quel âge, maintenant, six ans ?

— Dix-sept environ, d’après le vétérinaire. Peut-être dix-huit.

— Eh bien, dit-il en froissant le papier rose, elle est mieux entretenue que moi. Et il caressa la tête de son chien, qui semblait d’accord.

Un soir de décembre, après le repas, Nadia brancha sa tablette pour les appels vidéo avec la famille d’Ahmed à Agadir. Filou sauta sur la table — elle y arrivait de nouveau, c’était le plus beau progrès de l’année — et vint s’asseoir devant la caméra. Au Maroc, la grand-mère d’Ahmed demanda :

— Qu’est-ce que c’est que cette chatte blanche et grise, mon fils ?

Ahmed rit et la souleva dans ses bras.

— C’est la patronne de la maison, dit-il. Elle commande, nous obéissons.

— Elle a l’air d’avoir plus de jugeote que toi, répondit la vieille dame, et tout le monde éclata de rire, sauf Filou, dont les yeux jaunes brillaient comme deux pièces de monnaie dans la pénombre du salon.

Le dernier mot revint à Nadia, assise ce soir-là sur le canapé, le plaid écossais sur les genoux, la chatte couchée contre son ventre. Elle tenait son téléphone et regardait l’écran sans déverrouiller. Une photo de l’ancienne clinique, six ans plus tôt : la table d’examen vide, le stéthoscope d’Ahmed posé en travers, une chatte grise enroulée dans une veste à capuche.

— Tu regrettes quelque chose ? demanda Ahmed depuis la cuisine.

— Non, dit Nadia.

Elle fit glisser l’écran, ouvrit l’application de ses notes et modifia une phrase écrite longtemps auparavant : au lieu de « patiente récupérée, état critique », elle inscrivit « Filou, dix-sept ans, vivante, aimée », puis elle appuya sur enregistrer et éteignit la lumière.

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