Ce soir-là, Juliette était en retard. Pas en retard pour un truc important, non. Elle était en retard pour un dîner arrangé par sa collègue Karine, qui avait décidé que rester seule après trente-cinq ans était un problème de santé publique. « Il est paysagiste, il a divorcé il y a deux ans, et il aime le théâtre. Franchement, Ju, qu'est-ce que tu risques ? Un verre de blanc, une assiette de Saint-Jacques, et tu rentres. » Juliette avait cédé, comme on cède à un coup de fil de trop. Elle avait enfilé une robe noire qui traînait depuis l’anniversaire de sa sœur, passé une couche de rouge à lèvres devant le miroir de l’entrée, et cherchait ses clés quand elle avait entendu le bruit.
Un bruit de porte d’entrée. Celle de l’appartement.
Elle s’était retournée. La porte était fermée. Puis elle avait regardé le sol. Le chat. Enfin, son chat, si on pouvait appeler ça le sien. Un matou gris tigré du nom de Marcel, qui avait le don de se faufiler dans les centimètres carrés que Juliette n’avait pas vus. Il était là, assis sur le paillasson, la queue repliée, l’air de celui qui attend que le monde s’explique. Le temps qu’elle s’accroupisse pour le chasser vers le salon, il avait déjà glissé ses épaules dans l’embrasure. Et il était parti.
Juliette avait lâché sa pochette, gardé ses escarpins parce qu’elle n’avait pas le temps d’en changer, et s’était lancée dans l’escalier. Marcel dévalait les marches avec l’aplomb d’un animal qui connaît le plan du bâtiment par cœur. Quatrième étage. Troisième. Juliette avait manqué de se tordre la cheville sur le palier du deuxième, s’était rattrapée à la rampe, et avait poussé un « Marcel, reviens, je te jure » qui n’avait troublé personne.
Au rez-de-chaussée, la porte de l’immeuble était ouverte, celle du local à poubelles aussi. Un livreur en gilet jaune posait un colis devant les boîtes aux lettres. Marcel, lui, s’était arrêté net devant une paire de chaussures. Des chaussures d’homme, usées aux talons, qui appartenaient à un type appuyé contre le mur du couloir, un casque de moto sous le bras. Le chat s’était approché, avait tendu le cou, reniflé le bord du jean, puis s’était assis sur le pied du type, comme s’il avait trouvé sa place depuis toujours.
L’homme avait levé les yeux. Il n’avait pas bougé. Il avait juste regardé Juliette, puis le chat, puis Juliette. Elle devait avoir l’air fin, en robe noire, les cheveux à moitié défaits, un escarpin à la main parce qu’elle l’avait perdu dans la descente.
— C’est à vous ? avait-il demandé.
— C’est le mien, malheureusement, avait dit Juliette. Il ne fait jamais un pas dehors. Je ne sais pas ce qui lui a pris.
— Peut-être qu’il voulait prendre l’air.
— Il a un balcon pour ça. Et une fenêtre. Et un canapé. Franchement.
L’homme s’était penché pour gratter la tête de Marcel, qui avait fermé les yeux. Juliette avait senti une pointe d’agacement. Ce chat ne se laissait pas toucher par n’importe qui. Il avait fallu trois semaines après l’adoption pour qu’il accepte de dormir sur le lit. Et là, il se laissait caresser par un inconnu dans l’entrée de l’immeuble, pendant qu’elle courait après lui en tenue de dîner raté.
Le type s’appelait Thomas. Il venait d’emménager au deuxième. Il avait vu la porte de l’immeuble mal fermée, il allait la signaler au syndic. Juliette avait récupéré Marcel, qui avait émis un soupir de chat contrarié. Puis elle avait regardé sa robe, la poussière de l’escalier sur ses chevilles. Le dîner était à dix-neuf heures trente. Elle avait envoyé un message à Karine : « Chat malade. Une autre fois. » Karine avait répondu dans la minute : « Ton chat est increvable, Juliette. Assume. » Juliette avait mis le téléphone dans sa poche. Thomas avait proposé de monter voir si Marcel n’avait rien. Elle avait accepté. Parce qu’il était dix-neuf heures vingt, qu’elle n’avait plus envie de Saint-Jacques, et que ce type savait caresser un chat sans le brusquer.
Dans la cuisine, Marcel s’était installé sur le rebord de la fenêtre, entre le thym et le pot de basilic. Thomas avait commencé à parler. Il réparait des ascenseurs. Il avait une moto, « une vieille, qui fait un bruit de casserole ». Il aimait les escaliers des immeubles anciens, les boiseries, les portes palières en chêne. Juliette avait mis de l’eau à chauffer, sorti des tasses dépareillées. Le soir était tombé pendant qu’ils parlaient du bruit de l’ascenseur qui grinçait depuis 1998, du voisin du cinquième qui jouait de la trompette tous les dimanches matin, de la boulangerie de la rue des Pyrénées et de son pain aux noix qu’elle achetait trop souvent.
Thomas avait raconté qu’il vivait seul depuis trois ans, et qu’avant, il y avait un chien, un border collie qui l’attendait derrière la porte. Il avait dit ça en regardant Marcel, comme si le chat pouvait comprendre. Juliette avait resservi de l’eau chaude dans la tasse de Thomas. Elle avait remarqué qu’il buvait par petites gorgées, qu’il laissait le sachet de thé infuser plus longtemps que nécessaire, qu’il posait sa cuillère sur le bord de l’assiette de biscuits, jamais à côté. Des détails, rien que des détails.
Marcel avait fini par sauter de la fenêtre, marcher jusqu’à Thomas et se coucher sur ses genoux, la tête contre la table. Juliette avait souri. Elle ne s’était pas méfiée.
Ils se sont mis à se croiser. D’abord par hasard, dans l’escalier, puis plus par hasard. Juliette rapportait son pain aux noix le samedi matin, Thomas partait en moto. Une phrase, puis deux. Un soir, il a sonné. Il apportait une boîte de sardines pour Marcel, « la poissonnerie fermait, je ne savais pas quoi en faire ». Marcel avait tout mangé, puis léché la main de Thomas. Juliette avait préparé des pâtes. Ils avaient dîné. Le lendemain, il avait sonné encore, avec un paquet de noix de cajou et une question sur les radiateurs. Le surlendemain, c’est elle qui avait frappé à sa porte avec un dessous-de-plat oublié, prétexte lamentable. Thomas avait souri, n’avait rien dit.
En novembre, Juliette avait invité Karine à dîner. Karine avait regardé Thomas, puis Marcel, puis Juliette. Elle avait aligné trois olives sur son pain et dit : « Donc, le chat est sorti, et toi, tu sors avec le mec du deuxième. Moi, je te présente un type bien, et toi, tu te fais draguer par un matou. » Juliette avait ri. Karine avait dit que c’était mieux que toute sa liste de profils en ligne.
En janvier, Thomas avait laissé un vieux poste de radio chez Juliette. Un appareil en bois, avec une molette ronde. Il l’avait réparé parce qu’il aimait le bruit entre les stations, ce souffle blanc, ce grésillement. Juliette avait tourné la molette un soir, seule, pendant que Marcel dormait sur le plaid de Thomas. Le bruit lui avait fait penser au bruit de l’ascenseur, à la rue un dimanche matin, au frottement d’une veste contre un mur. Elle avait tourné encore. Le souffle était là, régulier, et elle s’était dit que c’était peut-être ça, un début d’histoire.
En mars, ils avaient décidé d’emménager ensemble. Un appartement rue de Ménilmontant, au cinquième avec ascenseur. Deux pièces, une petite chambre, une cuisine où l’on pouvait ouvrir le four sans bloquer le lave-vaisselle. Marcel avait fait le tour du salon, reniflé chaque plinthe, sauté sur le canapé, gratté le tissu, puis s’était couché en boule au milieu du lit comme s’il en était propriétaire depuis dix ans.
Karine était venue pour la crémaillère. Elle avait posé une bouteille de vin blanc sur la table et regardé Thomas qui accrochait une étagère dans l’entrée. « Un type qui bricole, qui aime les chats et qui répare des radios. Tu es sûre que c’est vrai ? » Juliette avait répondu que non. Qu’elle n’était sûre de rien. Que c’était peut-être pour ça que c’était bien.
Le mariage avait eu lieu en septembre, dans une petite salle de la mairie du vingtième, avec dix-huit personnes. Juliette avait tenu à ce que Marcel soit là. Pas dans la salle, non, mais dans le récit. Elle avait glissé une photo de lui dans une pochette en cuir, à côté de l’alliance. Karine avait vu la photo et levé les yeux au ciel. « Tu as mis ton chat dans ta pochette de mariage. » « Oui. » « C’est totalement fou. » « Oui. » Thomas avait souri, comme on sourit à une femme qui glisse une photo de chat entre les papiers officiels.
En octobre, un an après la première course dans l’escalier, Juliette avait retrouvé le message de Karine, celui du soir où elle n’était pas venue au dîner. En le relisant, elle avait pensé que sa collègue n’avait pas tout à fait tort. Marcel n’était pas malade ce soir-là. Il avait juste décidé de sortir, et elle avait eu peur de le perdre. Elle l’avait rattrapé. Et, en le rattrapant, elle avait trouvé autre chose.
Ce matin-là, elle avait tourné la molette du poste de radio que Thomas avait posé sur une étagère de la cuisine, près du bocal de café. Le grésillement avait envahi la pièce. Marcel avait levé la tête du plaid, les moustaches en alerte. Il était resté un moment, puis il s’était étiré et s’était couché sur le côté, la tête contre le bord de la caisse en bois. Juliette avait écouté le souffle entre les stations, le même bruit qu’un immeuble qui respire. Puis elle avait éteint en voyant Thomas garer sa moto devant la porte, casqué, une baguette à la main. Elle n’avait pas bougé. Marcel s’était mis à ronronner.
Six mois après le mariage, Karine avait demandé à Juliette, par texto, si elle avait toujours la photo du chat dans sa pochette. Juliette n’avait pas répondu tout de suite. Elle avait ouvert le tiroir de la commode, soulevé une pile de papiers, et trouvé la pochette en cuir. La photo y était encore, et, à côté, un ticket de caisse du premier dîner manqué, la ligne « Saint-Jacques » à moitié effacée. Elle l’avait regardé un moment, avait remis le tout dans le tiroir, et avait écrit à Karine : « Oui. Il y a autre chose aussi. » Karine avait appelé. Juliette n’avait pas décroché. Elle avait fermé le tiroir, ouvert la fenêtre. Dehors, Thomas montait l’escalier, et Marcel l’attendait derrière la porte.







