Je travaille dans ce garage depuis neuf ans, surtout à l'accueil – je prends les rendez-vous, j'établis les factures, je fais du café avec la machine qui le sucre toujours trop. Ce jour-là, le quatorze mars, madame Colette est arrivée. Je la connaissais de vue – elle amenait la Peugeot de son mari pour les révisions, toujours dans le même manteau beige, toujours avec son cabas de chez Carrefour, parce qu'elle faisait ses courses en chemin.
Cette fois, elle n'était pas venue pour une révision. Elle était venue parce que son gendre, Julien, avait fait transférer tout le garage à son nom – ce même garage qui appartenait à son mari, Bernard, que Dieu ait son âme, avant qu'il ne meure il y a trois ans. Colette détenait la moitié des parts sur le papier, mais il s'est avéré qu'elle avait signé un jour une procuration, "pour simplifier les histoires d'impôts", et Julien s'en était servi. En douce, chez un notaire de Créteil dont personne n'avait jamais entendu parler.
Elle était assise devant le bureau, elle tenait un sac en plastique plein de documents – jaune, usé aux coins – et elle m'a demandé si je pouvais appeler sa fille, Sophie, parce qu'elle-même n'en avait pas le courage. J'ai dit que je pouvais, mais je lui ai demandé si elle était sûre de vouloir que sa fille apprenne comme ça que son mari avait dépouillé sa mère. Elle a hésité. Juste à ce moment, le bus 91 passait devant la vitrine, celui que je prends pour venir travailler, et elle l'a suivi des yeux un long moment.
Julien est arrivé au garage peut-être vingt minutes plus tard, sans savoir que sa belle-mère était là. Il portait sa combinaison de travail, les mains noires de cambouis, et il est allé tout de suite chercher les clés du coffre à outils spécialisés – celui que d'habitude seule Colette ouvrait, parce que c'était elle qui gérait l'inventaire depuis la mort de son mari. La serrure avait été changée. Il est resté planté devant la porte, a tiré sur la poignée une fois, deux fois, puis il l'a vue, assise de l'autre côté de l'accueil.
— Qu'est-ce que tu fais là, a-t-il dit, pas vraiment comme une question, plutôt comme une accusation.
Colette a sorti du cabas une pochette – bleue, avec un élastique, de celles qu'on achète à la papeterie pour deux ou trois euros – et l'a posée sur le comptoir. Dedans, il y avait l'acte notarié, celui d'il y a deux semaines, que son avocat, un ancien camarade de fac de son mari, avait réussi à faire annuler pour vice de procuration. À côté, une lettre du tribunal d'instance et un relevé du compte professionnel qu'elle avait ouvert elle-même une semaine plus tôt – un nouveau compte sur lequel elle avait déjà fait transférer les paiements de trois clients flotte réguliers, ceux qui apportaient au garage les plus grosses commandes.
— Le coffre à outils reste fermé tant qu'on n'aura pas fait les comptes avec l'expert-comptable, avant la fin du mois, a-t-elle dit sans élever la voix. — Et les clients flotte savent déjà où adresser leurs commandes maintenant.
Julien n'a rien répondu. Il est resté sur le pas de la porte, les mains toujours noires de cambouis, et il regardait tour à tour elle et moi, comme s'il espérait que quelqu'un prendrait son parti. Personne ne l'a pris.
Le téléphone de l'accueil a sonné – c'était Sophie, quelqu'un avait fini par l'appeler, sans doute Colette elle-même un peu plus tôt, parce qu'elle ne me demandait plus rien. Elles ont parlé brièvement. J'ai vu Colette répondre "oui, je suis au garage", "non, tout va bien", "on en parlera ce soir, d'accord".
Elle a raccroché, a rangé la pochette dans le cabas et a reboutonné son manteau. Avant de sortir, elle s'est encore tournée vers Julien.
— Tu rendras les clés du bureau à l'expert-comptable. Avant vendredi.
Elle est sortie vers l'arrêt de bus, celui-là même d'où je rentre chez moi tous les jours. Je n'ai pas vu si elle a eu le 91, parce qu'un client venait justement récupérer sa 308. Mais le cabas de chez Carrefour pendait à son bras exactement comme d'habitude – sauf que maintenant, il contenait autre chose que les courses du soir.







