**Le mécanicien de Lasalle**

— Camille, tu es là ? La voix de Sandrine résonnait déjà depuis le portail avant qu'elle ne l'atteigne vraiment. Je suis sortie sur le perron, les mains encore pleines de terre du potager. Elle tenait un sac du Carrefour de la rue des Tilleuls, essoufflée d'avoir marché vite.

— Je suis là, entre. Pourquoi tu restes plantée sur le trottoir ?

— Deux minutes, je passais juste. Comment tu tiens le coup, toute seule ? Bruno n'est toujours pas rentré ?

— Il traîne quelque part, comme d'habitude. La tondeuse est restée à moitié sur la pelouse, le grillage du poulailler n'est pas fini. J'ai arrêté de lui faire des remarques, ça ne sert plus à rien.

Sandrine s'est rapprochée, elle a baissé la voix comme si les voisins pouvaient l'entendre à trente mètres.

— Camille, j'ai une nouvelle. Ne panique pas. Julien est arrivé chez moi. Il avait des affaires à régler en ville, il s'est arrêté nous voir pour la journée.

Quelque chose s'est serré dans ma poitrine, comme une main qui se refermait. J'ai posé la paume sur le montant de la porte pour ne pas perdre l'équilibre.

— Julien ? Ici, à Lasalle ?

— Il est assis dans mon jardin en ce moment, il raconte sa vie. Il a monté son garage du côté de Nîmes, il est marié, il a des petits-enfants maintenant. Mais il a demandé de tes nouvelles. Tout de suite, en fait. Comment tu vas, si tout va bien pour toi.

— Qu'est-ce que tu lui as répondu ?

Ma voix a tremblé, et j'ai senti la chaleur me monter au visage comme une gorgée de café trop brûlante avalée trop vite.

— Qu'est-ce que je pouvais dire ? Que tu es toujours à l'école primaire, que tes filles ont grandi et sont parties, l'une à Montpellier, l'autre à Lyon. Camille, il veut te voir. Juste dire bonjour. Viens chez moi, on met la table pour le dîner.

— Comment veux-tu que j'y aille, Sandrine ? Regarde dans quel état je suis. Je n'ai même pas changé de tee-shirt, il faut que je m'occupe des poules avant la nuit. Et puis Bruno peut rentrer d'une minute à l'autre.

— Laisse tomber la basse-cour pour une heure, pour une fois ! Julien repart ce soir, il a la route jusqu'à Nîmes. Quand est-ce que vous vous reverrez, après ça ?

J'ai regardé mes mains — les ongles noirs de terreau, une éraflure sur le pouce gauche laissée par les ronces du grillage. Vingt-huit ans que je n'avais pas revu Julien Ferrand. Vingt-huit ans que je m'étais habituée à l'idée que cette histoire était rangée, close, comme un dossier qu'on n'ouvre plus.

— Je ne peux pas comme ça, Miro — pardon, Sandrine, j'ai dit ça sans réfléchir. Laisse-moi au moins me changer.

Elle a ri, elle a posé son sac sur la rambarde du perron.

— Dix minutes. Je t'attends devant chez moi.

Je suis rentrée. Dans la cuisine, la radio tournait toujours sur France Bleu Gard Lozère, un animateur annonçait la fête votive du village pour le week-end suivant. J'ai éteint le poste. Sur la table, il y avait encore les deux bols du petit-déjeuner de Bruno et moi, pas débarrassés depuis le matin, et une facture EDF ouverte à côté du beurrier. J'ai enfilé une robe légère, celle à petites fleurs que je gardais pour les mariages, et je me suis regardée dans le miroir de l'entrée. Quarante-neuf ans. Des cheveux qu'il ne connaissait pas grisonnants aux tempes.

En traversant la rue, j'ai croisé le chien des Delmas qui dormait en travers du trottoir, comme toujours à cette heure, et j'ai dû l'enjamber. Chez Sandrine, la table était déjà à moitié dressée, une bouteille de rosé des Costières entamée, l'odeur d'une daube qui mijotait depuis l'après-midi. Et lui était là, debout près du figuier, un verre à la main.

Il avait changé — les cheveux plus courts, une chemise qu'un homme d'affaires porte le week-end pour se donner l'air décontracté. Mais les yeux, non, les yeux n'avaient pas bougé.

— Camille.

Il n'a pas dit autre chose. Nous sommes restés là, à deux mètres l'un de l'autre, pendant que Sandrine s'affairait bruyamment autour de la daube pour nous laisser le temps.

— Tu es venu pour affaires, alors, ai-je fini par dire, pour dire quelque chose.

— J'avais un rendez-vous chez un fournisseur de pièces détachées, du côté d'Alès. Sandrine m'a proposé de passer la soirée ici avant de reprendre la route. Je ne savais pas que j'allais te voir.

— Tu ne savais pas ? Ou tu espérais ?

Il n'a pas répondu tout de suite. Il a fait tourner le vin dans son verre.

— Les deux, je crois.

Le dîner a été étrange, tendu, plein de silences que Sandrine et son mari Alain remplissaient tant bien que mal en parlant du prix de l'essence et de la récolte d'abricots qui s'annonçait mauvaise cette année. À un moment, Julien m'a demandé si je travaillais toujours à l'école Jean-Jaurès, celle où il venait me chercher en mobylette, à dix-huit ans, avant que son père ne l'envoie faire son apprentissage à Nîmes et que tout s'arrête d'un coup, sans lettre, sans explication, juste un silence qui avait duré vingt-huit ans.

— Toujours là, oui. CE1-CE2 cette année.

— Et Bruno ?

— Bruno est mon mari depuis vingt-trois ans. On a une maison, deux filles, des poules et un jardin trop grand pour deux personnes.

J'ai vu quelque chose passer sur son visage — pas de la jalousie, plutôt une forme de calcul, comme s'il soupesait ce que ces mots signifiaient vraiment. C'est à ce moment que mon téléphone a vibré sur la table. Un message de Bruno : *rentré, tondeuse toujours dehors, t'es où ?* Rien de plus. Pas un mot d'inquiétude, juste ce constat sec sur la tondeuse laissée dans l'herbe.

J'ai reposé le téléphone, écran contre la table.

— Tu dois rentrer, a dit Julien.

— Oui.

— Camille, avant que tu partes — je voulais juste te dire. Mon garage, à Nîmes, ça marche bien. Trois employés maintenant. Mais je n'ai jamais… enfin, ce n'était jamais aussi simple qu'avec toi, à l'époque. Ma femme le sait, d'ailleurs. Elle sait qu'il y a eu quelqu'un avant, à Lasalle.

Je me suis levée. Pas par colère, pas par pudeur non plus. Simplement parce que ce dîner avait déjà donné tout ce qu'il pouvait donner : une soirée, une confirmation que le passé restait le passé, et rien de plus à en tirer.

— Julien, je suis contente que ton garage marche. Je suis contente que tu ailles bien. Mais je n'ai pas besoin de savoir ce que ta femme sait ou ne sait pas. Rentre à Nîmes ce soir, en sécurité, et ne reviens pas chercher quelque chose qui n'existe plus.

Je suis rentrée chez moi à pied, sous les platanes de la rue du Presbytère. Bruno était dans la cuisine, en tee-shirt, une bière ouverte devant lui, la tondeuse toujours visible par la fenêtre, plantée dans l'herbe à moitié coupée.

— T'étais où ?

— Chez Sandrine. Il y avait un invité.

Il n'a pas demandé qui. Il a juste haussé les épaules et allumé la télé. Ce silence-là, ce non-intérêt tranquille pour ma soirée, m'a frappée plus que n'importe quelle scène de jalousie n'aurait pu le faire. J'ai regardé cet homme avachi devant un match de rugby retransmis en différé, et j'ai pensé à la tondeuse abandonnée, au poulailler jamais fini, aux vingt-trois ans passés à excuser sa paresse en me disant que c'était ça, le mariage, qu'on ne divorce pas pour une pelouse mal tondue.

Le lendemain matin, je suis allée voir Maître Roussel, le notaire de la place de l'Église, celui qui avait rédigé notre contrat de mariage. J'ai sorti de mon sac le livret de la maison, celle que nous avions héritée de ma mère et que Bruno avait toujours considérée comme "la nôtre" sans jamais participer à un seul remboursement de travaux. J'ai demandé une consultation pour une séparation de biens et un partage clair : la maison resterait à mon nom, comme elle l'avait toujours été légalement, et je ne financerais plus les dettes de sa petite entreprise de plomberie qui n'avait jamais décollé.

— Vous êtes sûre, madame Vialatte ? a demandé le notaire. C'est une démarche qui prend du temps.

— J'ai vingt-trois ans devant moi que je n'ai plus envie de passer à attendre qu'un homme finisse de tondre une pelouse.

Bruno a appris la nouvelle une semaine plus tard, quand le courrier recommandé est arrivé. Il est resté debout dans la cuisine, la lettre à la main, sans comprendre au début. Puis il a levé les yeux vers moi.

— C'est à cause de ce type de Nîmes ?

— C'est à cause de vingt-trois ans de tondeuses abandonnées, Bruno. Julien n'a rien à voir là-dedans.

J'ai appris, un an plus tard, par Sandrine, que Julien avait divorcé à son tour, quelques mois après notre dîner — sa femme avait fini par apprendre, non pas notre rencontre, mais l'existence d'une autre relation, plus récente celle-là, qu'il entretenait à Nîmes depuis longtemps. Ce n'était donc pas moi, cette nuit-là, qui avais réveillé quoi que ce soit en lui : j'avais juste croisé, sans le savoir, un homme déjà en train de tout perdre ailleurs.

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Sixty & Me
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