Médecin de garde, je n’avais jamais vu ça en dix-sept ans à Lyon

Infirmière de garde, je n'avais jamais vu ça en dix-sept ans à Lyon

Je travaille de nuit aux urgences de l'hôpital Édouard-Herriot depuis dix-sept ans. On en voit, des choses. Des familles qui se déchirent, des papiers qu'on signe la gorge nouée, des gens qui restent debout toute la nuit dans le couloir sans savoir où poser leur souffrance. Mais cette femme-là, je m'en souviendrai toute ma vie.

Elle est arrivée un mardi, vers vingt-deux heures. Son frère avait été transporté en réanimation dans l'après-midi. Insuffisance respiratoire aiguë. Le genre de situation où chaque minute compte, où l'on surveille la saturation comme on surveille une bougie dans un courant d'air. Le Dr Marchand, notre réanimateur de garde, est sorti de la chambre avec le masque encore sur la bouche. La femme l'a rejoint près du distributeur d'eau. Elle n'a rien bu. Elle attendait.

— Il nous faut un oxygénateur de secours, il a dit. Celui du CHU est en maintenance. Le seul disponible dans la région est au centre hospitalier de Saint-Étienne.

— À une cinquantaine de kilomètres, elle a répondu.

Je ne savais pas encore qu'elle connaissait la distance mieux que nous. L'autoroute A47 était coupée. Un éboulement, la pluie qui n'arrêtait pas depuis trois jours. Par la route secondaire, il fallait compter quatre heures dans ce sens-là, quatre heures pour revenir. Trop long. Beaucoup trop long. Un transport en ambulance médicalisée pour ce trajet coûtait à lui seul plus de deux mille euros, sans garantie de délai. Il fallait autre chose.

— Et par hélicoptère ?

Le Dr Marchand a haussé les épaules. Il savait qu'elle posait la question sans y croire.

Elle a tourné le dos, elle a sorti son téléphone. Je l'entendais parler. Pas tout, mais assez. Elle disait « s'il te plaît », elle disait « c'est mon frère ». Il y avait des silences entre ses phrases, et dans ces silences-là, je reconnaissais ce que les familles vivent quand l'autre bout du fil ne veut pas entendre. J'ai fait semblant de trier des dossiers derrière l'accueil. On fait tous semblant, dans un hôpital, à un moment ou à un autre.

Elle a raccroché. Puis elle est restée immobile, le téléphone encore dans la main. Une infirmière est passée avec un chariot de linge, la femme n'a pas bougé. Le chariot a frôlé son coude. Rien.

C'est alors qu'on a entendu le bruit des pales. D'abord un bourdonnement, puis le fracas qui fait vibrer les vitres de la verrière. Un hélicoptère s'est élevé au-dessus du toit de l'hôpital. Gris métallisé, avec le logo d'une entreprise de transport sur la carlingue. Je le savais, ce logo. Tout Lyon le connaît. Delcourt Mobilité.

La femme s'est avancée vers la baie vitrée. Elle a suivi la trajectoire de l'appareil, et son expression s'est fissurée. L'hélicoptère ne partait pas vers Saint-Étienne. Il partait vers les Alpes, en direction d'une station de ski.

Elle a rappelé. Cette fois, l'homme a répondu tout de suite. Le ton était différent. Pas glacial, non. Il se justifiait. Elle, elle ne criait pas. Elle articulait. Elle disait : « Mon frère est en train de mourir, et toi tu envoies l'hélicoptère chercher la fille qui a fait une crise d'angoisse dans un chalet. »

Il a dû dire quelque chose sur sa nièce, sur une promesse faite à sa propre sœur avant sa mort. Elle a répondu : « Et Isagani, alors ? Lui, il n'a jamais rien demandé pour ce qu'il a fait pour moi. » Sa voix s'est cassée sur le prénom. L'alarme du moniteur s'est déclenchée dans la chambre. Elle a tourné la tête. Elle a éteint l'appel sans un mot de plus.

Je me suis dit : voilà une femme qui vient de tout comprendre en une seule nuit.

Elle a signé l'autorisation pour la ventilation de remplacement, celle qu'on réserve aux cas désespérés — un appareil loué en urgence à une clinique privée, facturé au prix fort parce qu'il fallait le faire transporter sur-le-champ. Sa main tremblait au début. À la fin, elle était stable. Ensuite, elle a téléphoné à quelqu'un, un avocat sans doute. Elle a dit : « Faites porter la demande de séparation ce soir. Pas demain, ce soir. »

Puis elle a appelé un autre numéro. Elle a négocié une vente, un logiciel dont elle détenait les droits. Elle a accepté une avance inférieure à ce qu'on lui avait offert quelques mois plus tôt, en échange d'un virement immédiat, le seul moyen d'avoir l'argent avant l'ouverture des banques le lendemain. L'argent est tombé sur le compte de l'hôpital avant minuit. Je l'ai vue fixer l'écran de son téléphone, puis s'asseoir sur la chaise en plastique près du radiateur. Une chaise bleu pâle, modèle standard, inconfortable comme toutes les autres.

Son mari est arrivé vers une heure du matin. Élégant, le col de manteau relevé. Il sentait le parfum et la voiture de fonction. Il est allé droit vers elle, sans un regard pour la chambre de son beau-frère derrière la vitre.

— Tu as envoyé quoi, exactement ?

— La demande de séparation. Tu l'as reçue, j'imagine.

— Retire.

Elle s'est levée. La tête lui arrivait à peine à l'épaule, mais elle le regardait de bas en haut avec une fermeté que je n'oublie pas.

— Il y a un accord à signer, il a dit. Tu retires la demande, tu signes la confidentialité. Et pour l'argent, désormais, tu passes par moi.

Elle n'a pas pris le dossier. Elle l'a reposé sur le comptoir de l'accueil, juste à côté de la pile de dossiers que je faisais semblant de ranger.

— Tu ne me refuseras plus rien, elle a dit.

— C'est ce que tu veux entendre ?

— Non. Tu ne me refuseras plus rien, parce que je ne te demanderai plus jamais rien.

L'infirmière est sortie de la chambre à ce moment-là. « Il est réveillé. Il vous demande. » La femme est passée devant lui sans le toucher.

Je suis allée chercher des compresses. Je n'avais pas envie de rester là, au milieu de leur guerre, mais les urgences, c'est aussi ça : on est témoin de ce qui ne nous regarde pas. Le mari est resté debout, le dossier dans la main. Il n'a jamais demandé comment allait Isagani.

Un peu plus tard, la femme est ressortie, le visage fermé. Elle s'est éloignée vers le fond du couloir, là où le signal téléphonique passe mal. Elle a reçu un message. Un producteur de documentaires, paraît-il, préparait un film sur le tremblement de terre d'Annecy, six ans plus tôt. Il venait de retrouver, dans les archives de la protection civile, un enregistrement radio de cette nuit-là : la voix d'un secouriste bénévole annonçant qu'il avait localisé une femme vivante sous les gravats d'un immeuble effondré, rue des Marquisats. Le nom de cette femme, sur la liste des rescapés établie le lendemain matin, c'était le sien.

Elle est revenue vers moi le téléphone serré contre sa poitrine, comme s'il contenait quelque chose de plus lourd que tout le reste. Elle a marché jusqu'à la chambre d'Isagani, s'est arrêtée, et elle a dit tout bas, à travers la vitre : « C'était toi. La voix, sur l'enregistrement. Tu m'as sortie des décombres, et tu ne m'as jamais rien dit, en six ans. Pourquoi, Isagani ? »

L'infirmière a entrouvert la porte. L'homme, à l'intérieur, a remué les lèvres. Elle s'est penchée vers lui. J'ai entendu un fragment de phrase qui m'a glacée : « Parce que tu venais de te marier. Je n'étais qu'un bénévole de la protection civile. Je n'avais rien à t'offrir d'autre que cette nuit-là. »

Cette nuit-là, j'ai fini mon service à six heures du matin. En quittant l'hôpital, j'ai croisé la femme dans le hall. Elle portait son manteau beige, celui qu'elle n'avait pas enlevé de la nuit. Elle tenait une pochette plastique avec des documents à l'intérieur. Elle s'est arrêtée devant la porte automatique. Dehors, il pleuvait encore.

Le mari est arrivé derrière elle, l'air défait. Il a dit quelque chose que je n'ai pas compris, une phrase d'excuse ou de justification. Elle n'a pas répondu. Elle est sortie sous la pluie, elle a marché jusqu'au portail, elle est montée dans un taxi. La vitre arrière s'est embuée. Sa main s'est posée sur la pochette, comme on protège un enfant.

J'ai appris plus tard qu'elle avait cédé la société de logiciels à une coopérative de développeurs à Villeurbanne pour quatre cent soixante mille euros, et qu'elle avait fait virer la totalité sur un compte bloqué au nom de son frère. Pas pour le rembourser. Pour qu'il ne dépende plus jamais d'un homme qui mesurait la vie des autres en hélicoptères.

Elle n'a plus remis les pieds à l'hôpital. Le mari, lui, est revenu une fois, trois semaines plus tard. Il cherchait Isagani. La chambre était vide. Le patient avait été transféré le matin même vers un centre de réadaptation respiratoire près de Grenoble, sur demande de sa sœur, celle-là même qui l'avait veillé cette nuit-là. Personne n'avait pensé à prévenir le mari. Moi, j'étais derrière l'accueil, avec le même dossier inutile entre les mains.

Il est resté planté devant la porte de la chambre, les bras ballants. Puis il a regardé son téléphone, comme s'il attendait un message. Il n'y en avait pas. Il a fini par partir, et le bruit de ses pas s'est perdu dans le couloir. Je me souviens surtout du parfum qu'il laissait derrière lui, et de cette façon qu'il avait de ne jamais poser la moindre question sur les autres.

Moi, je ne suis qu'une infirmière de trente-neuf ans qui travaille de nuit dans un hôpital. Je ne connais pas toute cette famille, je ne saurais pas dire qui a raison et qui a tort. Mais je me rappelle encore cette main sur la pochette en plastique, et cette phrase qu'elle avait dite dans le couloir, sans s'adresser à personne : « Il m'a sauvé la vie, et lui il voulait me faire croire que je ne savais rien faire de mes dix doigts. »

Elle a remonté son col, poussé la porte, et la nuit l'a avalée.

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