Le tilleul du parc de la Tête d'Or perdait ses fleurs sur les épaules de Delphine. Elle ne les chassait pas. Il était six heures moins le quart, le matin, et trois fourgons municipaux venaient de se garer en double file le long de la grande pelouse.
Delphine tenait son téléphone contre l'oreille. Elle n'écoutait pas. Depuis la veille, la mairie répétait le même argument : le mécène principal de l'exposition menaçait de retirer ses financements. Un trentenaire en gilet fluo fit coulisser la ridelle d'un camion. Des caisses de démontage attendaient déjà sur le gravier.
L'installation comptait exactement quatre cents statues dorées de Mozart. Chaque pièce mesurait trente-sept centimètres et portait à ses pieds un petit chien en fonte, fidèle et débile, la truffe levée vers le compositeur. Delphine avait passé neuf mois à rassembler les autorisations, les sponsors, le collectif d'artistes, les prêts des galeries. Elle avait choisi le parc, convaincu le conservateur des espaces verts, négocié avec les jardiniers pour ne pas abîmer les massifs d'agapanthes. Le contrat courait jusqu'au 30 août. On était le 17 juin.
Elle coupa la communication et marcha vers le premier camion. Thierry, le coordinateur logistique de la ville, l'attendait en repliant un plan du site. Il portait des chaussures de sécurité qui grinçaient sur le gravier.
— On n'a pas le choix, dit-il. L'ordre est parti ce matin.
Delphine montra les statues.
— Lequel tu enlèves en premier, Thierry ?
Il se frotta le menton, mal à l'aise.
— Écoute, moi je fais ma fiche de mission. On me dit de retirer, je retire.
— Non, tu choisis. Celui-là ? Celui avec le chien abîmé ? Le numéro 217 ?
Elle avait lu tous les numéros de série au moment du déballage. Elle savait que le petit doigt de la figure 89 était desserti à cause d'un défaut de moule. Que la patine de la figure 14 prenait la lumière autrement. Pendant onze semaines d'installation, elle avait dormi six heures par nuit et répondu à trois cent vingt-quatre appels d'artistes, de transporteurs et d'élus.
Thierry sortit sa fiche technique. Ses doigts suivaient les cases. Delphine lui prit la planchette des mains, la retourna, nota quelque chose au dos avec son stylo. Elle le lui rendit.
— Tu transmettras à ton chef.
C'était une adresse et un numéro de référence de dossier. Le recours déposé au tribunal administratif quarante minutes plus tôt, par email, depuis le banc qui longe l'allée des manèges. Elle avait payé les frais avec sa carte personnelle. Cent quatre-vingts euros, non remboursables si le dossier était refusé.
Les trois agents échangèrent un coup d'œil. Thierry froissa un coin de la fiche entre le pouce et l'index. Puis il prit une grande inspiration et dit qu'il attendait la confirmation du service juridique avant de démonter quoi que ce soit. Il fit remonter la ridelle. Les camions partirent par l'allée principale.
Delphine s'assit sur le socle bas de la statue la plus proche. Son pouls battait dans ses tempes. Elle appela le mécène.
— Vous avez voulu faire un coup de pression à la mairie. Je viens de déposer un référé. L'exposition reste en place.
Au bout du fil, on se tut. Elle entendit un clavier, une porte qui se fermait.
— Vous êtes en train de me coûter cher, Delphine.
— Le retrait des sculptures aussi, répondit-elle. Facture de démontage, stockage, litige sur la subvention. J'ai fait chiffrer. Dix-huit mille euros, au minimum.
— Vous n'avez pas ce genre de trésorerie.
— Non. Mais le parc public non plus.
Elle raccrocha. Elle ne se leva pas tout de suite. Un labrador gris traversa la pelouse en tenant une balle usée. Sa propriétaire, une femme âgée en doudoune malgré la chaleur, regardait les statues. La femme s'approcha.
— Ils ne les enlèvent pas, j'espère ? demanda-t-elle. Mon petit-fils vient demain. Il veut photographier le chien.
Delphine ne répondit pas. Elle fixait les petits Mozart alignés dans l'herbe, tous identiques, tous différents, avec leurs compagnons en fonte qui ne quitteraient pas le jardin.
Le lendemain matin, à huit heures, le tribunal confirma la suspension provisoire du retrait. La mairie était en colère, le mécène aussi. Delphine garda le papier plié dans la poche intérieure de sa veste. Elle le montra aux agents qui revenaient avec les caisses vides. Ils repartirent sans décharger.
Delphine savait pourtant que la suspension ne durerait que quelques semaines. Le juge avait fixé l'audience au 12 juillet. Elle passait ses soirées à préparer le dossier dans l'arrière-salle d'un café de la Croix-Rousse, entre deux tasses de crème de cassis qu'elle oubliait de boire. Le serveur la connaissait. Il posait une assiette de noix sans rien demander.
Un soir, en épluchant les relevés bancaires de l'association jointes au dossier, elle tomba sur une ligne qui ne collait pas : un virement de quinze mille euros crédité en janvier sur le compte de l'exposition, libellé « avance mécénat », sans qu'aucune convention écrite n'en fasse mention nulle part dans ses archives. Elle avait épluché tous les contrats trois fois ; celui-là n'existait pas. Elle photographia la page avec son téléphone et la classa dans un dossier à part, sans en parler à personne. Ce n'était pas le moment. Elle referma le classeur et retourna à ses conclusions pour l'audience.
Un soir, son frère Yann vint la rejoindre. Il conduisait des bus pour les transports en commun lyonnais et venait de terminer son service. Il prit une noix, la cassa avec le manche d'un couteau.
— Tu vas gagner ? demanda-t-il.
— Je sais pas.
— Alors pourquoi tu continues ?
Delphine feuilletait les pages du dossier, un acte de prêt, une attestation d'artiste, un email du conservateur.
— Parce que si je m'arrête, personne ne reprendra.
Yann mâcha la noix, sans un mot. Il repartit vers son autobus.
L'audience eut lieu dans une salle du tribunal administratif de Lyon. Le mécène envoya son avocate. La mairie envoya deux représentants. Delphine vint seule. Elle prit la parole et parla pendant huit minutes. Elle prononça le nom de chaque artiste, lut la circulaire sur l'accès à la culture, rappela que les quatre cents statues étaient devenues un point de rendez-vous pour les enfants du quartier, que des couples se faisaient photographier devant, qu'un homme en fauteuil roulant venait chaque dimanche écouter une cantate assis entre les lignes de Mozart. Elle montra le relevé de la billetterie, les dons des visiteurs dans l'urne installée à l'entrée. Quatre mille trois cent vingt et un euros collectés en vingt-six jours. Elle posa le dossier. Elle ne mentionna pas le virement de quinze mille euros. Elle voulait gagner sur le fond, pas sur un soupçon qu'elle ne maîtrisait pas encore.
Le juge mit sa décision en délibéré au 20 juillet.
Le 20 juillet, Delphine était dans le parc avec un sac de croquettes. Elle nourrissait les canards près du petit lac. Son téléphone sonna. Elle fit tomber une poignée de croquettes. C'était l'avocate du mécène.
— La demande de retrait est rejetée, dit-elle. L'exposition reste jusqu'à la date prévue.
Delphine raccrocha. Elle serra le sac de croquettes contre elle. Puis elle jeta le reste sur l'herbe. Les canards s'agitèrent.
Les semaines suivantes, l'urne à dons se remplissait chaque jour davantage : la décision du tribunal avait fait le tour des journaux locaux, et les visiteurs affluaient en nombre. Le collectif avait aussi lancé une campagne de dons en ligne, relayée par les commerçants du quartier. Le jour de la fin officielle, le 30 août, la somme totale atteignait soixante-treize mille euros, urne et cagnotte réunies. La mairie voulut garder les statues.
Le mécène, voyant qu'il ne pourrait plus les faire retirer et que l'exposition tournait à son avantage médiatique à elle, changea de tactique : il proposa de racheter l'installation pour l'offrir à un autre musée, hors de la ville, où il siégeait au conseil d'administration. Il l'expliqua lui-même à Delphine au téléphone, avec une franchise presque cynique :
— Je préfère payer et récupérer la collection ailleurs que la laisser ici, à vous donner raison indéfiniment.
Delphine prit rendez-vous avec le service culturel. Elle apporta son stylo, le dossier complet, le relevé des dons. Elle signa un protocole : les quatre cents Mozart restaient dans le parc, propriété de la ville, entretenus par les recettes des visites. Le mécène n'eut rien.
Quand elle sortit de la mairie, le ciel était orageux. Elle marcha jusqu'au parc. Les statues brillaient dans la lumière mauve. Le petit chien de la figure 214 avait une fissure en forme d'étoile sur l'oreille gauche. Delphine l'avait remarquée le premier jour de l'installation. Elle la regarda longtemps. Puis elle rentra chez elle, rue Georges-Gouy, dans un appartement où l'attendait une pile de lettres non ouvertes datant de juin.
Huit mois plus tard, en avril, elle reçut un recommandé. Le mécène avait intenté un recours pour mauvaise gestion de l'association organisatrice, l'accusant d'avoir dilapidé les dons du public. Delphine sortit alors de son classeur la photographie du relevé bancaire gardée depuis juillet : le virement de quinze mille euros, sans convention, sans trace d'accord écrit, versé par le mécène lui-même sur le compte de l'exposition avant même l'audience — une tentative maladroite, comprit-elle enfin, de s'assurer discrètement un droit de regard sur la collection au cas où le rachat officiel échouerait. Elle porta le document à la mairie, qui classa le recours sans suite faute de preuve de mauvaise gestion.
Cela aurait pu s'arrêter là. Mais Delphine glissa une copie du relevé dans une enveloppe, nota l'adresse du parquet financier, et la posta depuis la boîte aux lettres du quai Saint-Antoine. Elle savait ce que cela coûterait au mécène — un contrôle, des questions, peut-être rien du tout — et ce que cela lui coûterait à elle, si jamais on remontait jusqu'à sa main : plus aucun mécène de la ville n'accepterait de financer ses expositions. Elle le fit quand même, pour la seule satisfaction de savoir que quelqu'un, quelque part, ouvrirait un dossier à son nom à lui. Elle ne dit jamais à personne de qui venait cette enveloppe. Elle avait simplement collé un timbre rouge à un euro quatre-vingt-seize et l'avait laissée tomber dans la fente.







