La Clôture des Grieux

J’aurais pu laisser couler. Franchement, au début, je ne voyais même pas de quoi elle parlait. On habitait rue de la Poterne depuis six ans, à Romans-sur-Isère, une petite ville où les volets sont fermés l’après-midi et où le garde champêtre roule encore à vélo. Mon pavillon, je l’avais retapé moi-même, brique par brique, un crédit sur vingt ans à la banque populaire. La clôture, je l’avais montée le deuxième été. Hauteur réglementaire, je savais ce que je faisais.

Elle est arrivée en mars, un samedi pluvieux, avec son camion de déménagement et ses cartons marqués « fragile » au feutre rouge. Madame Keller. Elle avait acheté la maison mitoyenne, un bien resté vide deux ans après le décès du vieux monsieur Gauthier. Trois jours après son installation, elle sonnait chez moi.

Sa première remarque, c’était pour mes poubelles. Elles gâchaient sa vue. Puis ce fut la déco de ma façade, trop chargée. Ensuite, un matin à sept heures et demie, elle tambourinait à ma porte, encore en peignoir, pour me demander si ma clôture ne dépassait pas un peu.

Je n’ai rien dit. J’ai regardé le lierre qui courait le long du grillage, j’ai écouté le merle chanter dans le cerisier du fond du jardin, et j’ai refermé la porte. Elle est restée plantée là, son mug fumant à la main, la bouche entrouverte.

Une semaine plus tard, je rentrais de la menuiserie où je travaille depuis dix-sept ans. Il y avait un avis orange fluo collé sur ma boîte aux lettres, à côté du vieux scooter de mon gamin qui prenait la poussière. Je l’ai décollé sans trembler. Plainte pour clôture non conforme. J’ai pensé à ma femme, qui venait de partir quinze jours en cure à Évian. Elle m’avait dit au téléphone : « Ne fais pas de vagues, Lucien. » Je l’avais rassurée. Mais la vague, elle était déjà là, avec son peignoir et son sourire pincé.

Le jeudi, l’inspecteur du service d’urbanisme est arrivé en Peugeot grise, un mètre ruban en acier à la main. Madame Keller se tenait sur son perron, les bras croisés sur un cardigan saumon. Elle se penchait à chaque mesure. Elle demandait : « Alors, il y a une infraction ? C’est trop haut, n’est-ce pas ? » Je me taisais. Je regardais le type mesurer, noter, re-mesurer, consulter son plan cadastral.

Il a refermé son calepin. Elle s’est avancée, les joues roses d’impatience. Il l’a regardée par-dessus ses lunettes, et il a dit :

— Votre clôture est tout à fait conforme. Aucun problème.

Le silence a duré deux secondes. Puis il a tourné la tête vers sa maison à elle. Il a plissé les yeux. Il a dit :

— Par contre, vous permettez que je jette un œil chez vous ?

Je n’ai pas ri. Je n’ai pas cogné des mains. J’ai juste marché derrière lui, les mains dans les poches de mon bleu, en écoutant le gravier crisser sous ses semelles. Madame Keller balbutiait. Elle disait qu’elle n’avait pas demandé d’inspection, que sa maison était en règle, qu’elle ne voyait pas le rapport.

L’inspecteur s’est arrêté devant sa véranda. Une construction en PVC crème, inachevée, avec une gouttière qui pendait dans le vide et des fenêtres à double vitrage posées sur une dalle fissurée. Il a sorti un télémètre laser. Il a hoché la barbe.

— Vous avez un permis pour cet ouvrage ?

Elle a répondu qu’il avait toujours été là. Que l’ancien propriétaire avait commencé les travaux. L’inspecteur a noté quelque chose, puis il a levé la tête vers le toit de sa véranda. Il a passé la main sur le parement, là où le crépi s’effritait, découvrant une poutre porteuse attaquée par les termites. Il a sifflé doucement.

— Madame, cette extension n’est pas déclarée. Et vu l’état de la charpente, il va falloir faire venir un bureau d’études. En attendant, je vais devoir émettre un arrêté de mise en sécurité.

J’ai vu ses jambes flageoler. Elle s’est rattrapée à la rambarde. Ses lèvres tremblaient, ses ongles vernis griffaient le bois pourri de la balustrade. Elle a demandé d’une voix blanche : « Il y en a pour combien, vous croyez ? »

L’inspecteur a haussé les épaules. Il a dit : « Difficile à dire. Mais une régularisation, c’est entre quatre mille et huit mille euros. Et la reprise de la charpente, ça peut aller bien au-delà. »

Je suis resté là, adossé au muret, à regarder le merle s’envoler du cerisier. Le soleil tapait sur la tôle de la boîte aux lettres. La cafetière italienne de madame Keller refroidissait sur le rebord de sa fenêtre, oubliée.

Elle a pleuré. Pas des sanglots, non. Des larmes courtes, qui coulaient le long de ses rides comme l’eau de la gouttière pendant l’orage. Elle a sorti un mouchoir en papier de sa manche. Elle l’a broyé dans son poing. Puis elle m’a regardé, et j’ai vu dans ses yeux quelque chose que je connaissais bien : la honte du gamin pris en flagrant délit, les joues brûlantes du mensonge découvert.

Je n’ai rien dit. Pas un reproche. Pas un « bien fait ». Rien. Parce que je savais, moi, ce que c’est de perdre pied. Et que la pire punition, ce n’est pas la colère des autres. C’est le silence. Le grand silence de quelqu’un qui vous laisse seul avec votre propre bêtise.

L’inspecteur a fini par s’en aller. La Peugeot grise a descendu la rue de la Poterne, tourné à gauche, disparu. Madame Keller est rentrée sans un mot. Sa porte a claqué doucement, presque poliment.

Le lendemain matin, vers dix heures, j’ai sorti ma perceuse, mon niveau à bulle, et j’ai démonté la moitié de ma clôture. Pas parce que j’avais tort. Parce que je m’en fichais. Le lierre resterait accroché au grillage, le merle retrouverait son cerisier. Mais moi, je voulais une chose.

J’ai mesuré deux fois. J’ai scié dix-sept centimètres. J’ai remonté le tout. Puis j’ai posé ma main sur le bois neuf, encore tiède du soleil.

Quand madame Keller est sortie chercher son pain un peu avant midi, elle s’est figée. Elle a regardé la clôture, puis moi. Ses yeux sur moi, une seconde. Elle a ouvert la bouche, l’a refermée. Elle cherchait quoi dire. Je lui ai souri, et je lui ai tendu un petit pot de géranium que j’avais rempoté ce matin-là.

— Tenez, ai-je dit. C’est pour mettre sur le muret.

Elle l’a pris sans un mot. Ses mains tremblaient un peu.

Le merle est revenu le soir. Il s’est posé sur la clôture neuve. Il a chanté. Et je suis rentré, la sciure dans mes cheveux, l’odeur du bois frais dans le nez, sans rancune.

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