L'Atelier du Mois d'Août
Je m'appelle Hugo, j'ai trente-quatre ans, et je suis conducteur de travaux à Nîmes. Ma mère, elle, s'appelait Yvette. Elle est morte il y a deux ans, un mardi soir, en novembre. Mais ce dont je veux parler, c'est d'août. Chaque année, à la fin du mois d'août, je repense à la machine à coudre.
Elle était dans la pièce du fond, celle qui donnait sur la cour. Une vieille Singer à pédale, noire, avec des dorures sur le côté. Ma mère l'avait récupérée de sa propre mère, qui l'avait achetée en 1962 à Béziers, pour trois cents francs de l'époque. Quand j'étais gamin, je détestais le bruit de cette machine. Ce ronronnement régulier, comme une grosse mouche coincée contre une vitre, qui commençait après le petit-déjeuner et ne s'arrêtait que vers sept heures du soir.
On habitait un appartement au troisième étage, rue de la République. Pas d'ascenseur. Ma mère montait les rouleaux de tissu sur son épaule, quatre étages, sans jamais se plaindre. En juillet, elle guettait les soldes au marché aux tissus, celui qui se tenait le samedi sous les halles. Elle revenait avec des coupons de coton, parfois de la toile de jean, des restes de liberty. Elle les dépliait sur la table de la salle à manger, passait une main à plat pour vérifier le tombé, et disait : « Celui-là, il est pour toi. Il tiendra deux hivers. »
Moi, à quatorze ans, je répondais que je préférais un jean du magasin, comme les autres. Elle ne relevait pas. Elle posait le patron sur le tissu, fixait les épingles, et prenait le grand ciseau à manche noir. Le crissement de la lame dans le coton, je l'entends encore.
La rentrée, pour nous, ça commençait deux semaines avant la rentrée de tout le monde. Parce que ma mère ne faisait pas un vêtement. Elle en faisait quatre. Pour ma sœur Lucie, pour mon frère Thomas, pour moi, et pour elle-même — une robe simple, qu'elle portait le jour de la photo de classe. Elle taillait d'abord le nôtre, le plus difficile, celui de Thomas, qui était grand et large d'épaules. Puis celui de Lucie, avec les smocks sur le devant. Le mien en dernier, parce que j'étais le plus petit.
La pièce du fond devenait un atelier. Des fils par terre, des bobines vides dans une boîte à chaussures, le fer à repasser posé sur un torchon plié en quatre. L'odeur du tissu amidonné montait jusqu'à la cuisine. Ma mère avait un mètre-ruban jaune autour du cou, en permanence, même pour aller chercher le courrier. Le facteur, un certain M. Vidal, l'appelait « la couturière du troisième ». Elle en riait.
Ce que je n'ai pas compris à l'époque, c'est qu'elle ne cousait pas parce qu'on manquait d'argent. Mon père était contremaître aux arènes, il gagnait correctement. On aurait pu aller au centre commercial, à Cap Costières, acheter des vêtements tout faits. Ma mère refusait. Elle disait : « Ce qui est fait pour tout le monde n'est fait pour personne. » Je trouvais ça prétentieux. À seize ans, je lui ai demandé d'arrêter. Pas de me coudre des habits. De me faire honte devant les autres. Elle a posé son aiguille, m'a fixé un instant sans rien dire, et m'a répondu : « Tu mettras ce que tu veux. Mais ce que je fais, c'est ce que je sais faire. »
La dernière rentrée qu'elle a préparée, c'était en août 1998, juste avant ma terminale. Cette année-là, j'avais décidé que c'était fini. Je lui avais dit, deux mois plus tôt, que je voulais un vrai blouson, un Chevignon comme les autres, acheté à Cap Costières, avec l'étiquette qui dépasse du col. Elle n'avait pas insisté. Elle avait juste continué à découper ses patrons dans du papier journal, comme chaque année, sans rien dire.
Le jour de la rentrée, j'ai enfilé mon blouson neuf, celui du magasin, raide encore de son pliage en carton. Ma mère m'a regardé depuis la porte de la cuisine, avec sa tasse de café, et elle n'a rien dit non plus. Je suis parti au lycée fier comme un coq. Le blouson m'a fait mal aux épaules toute la journée, je ne savais pas encore que le vrai cuir, ça se casse avec le temps.
Ce que je ne savais pas, ce jour-là, c'est qu'elle avait quand même acheté un coupon de velours côtelé bordeaux, trois mètres, soldé à quarante francs le mètre. Je l'ai découvert vingt ans plus tard, en vidant son placard : une veste, jamais terminée, encore fixée par des épingles sur la doublure à carreaux. Un mot punaisé dessus, écrit au crayon : « Pour Hugo, si jamais. » Elle avait continué à la coudre les soirs suivants, en cachette, sans m'en parler. Puis elle avait dû s'arrêter. Ou changer d'avis. Ou simplement comprendre que je ne la porterais pas.
Je suis resté longtemps debout devant ce placard, la veste sur les bras, à sentir sous mes doigts les épingles encore plantées dans le tissu, trente ans après.
Ensuite, j'ai quitté Nîmes pour Montpellier, j'ai fait mes études, je me suis marié. Ma femme, Élise, achète les vêtements des enfants en ligne. C'est plus simple. Elle a raison. Mais l'année dernière, en rangeant l'appartement de ma mère après sa mort, j'ai trouvé dans le placard de l'entrée un sac en plastique opaque. Dedans, il y avait trois chemises en flanelle, tailles 8, 10 et 12 ans. Pour les enfants que je n'avais pas encore à l'époque où elle les a cousues. Elle les avait préparées des années à l'avance, au cas où. Sur le col de la plus petite, il y avait une étiquette cousue à la main : « H. » pour Hugo. Mon fils s'appelle Marius. Il a essayé la taille 8. Elle lui va. Il l'a portée tout l'hiver. Et un soir, en le bordant, il m'a demandé qui avait fait cette chemise. J'ai répondu : « C'est ma mère. » Il a passé deux doigts sur la couture du col, comme on vérifie quelque chose d'important, et il a dit : « Elle était forte, ta mère. »
J'ai retrouvé aussi sa carte de fidélité du marché aux tissus, glissée dans son porte-monnaie. Elle datait de 1996. Quatre points déjà tamponnés. Le cinquième n'a jamais été posé.
Ce printemps, en vidant le garage, j'ai retrouvé une boîte en carton avec écrit au feutre : « Hugo — projets ». Dedans, il y avait des patrons découpés dans du papier journal, des épingles rouillées, et une facture du marché aux tissus de juillet 1994 : dix-sept mètres de coton à douze francs le mètre, réglés en espèces. Total : deux cent quatre francs. Une semaine de courses à l'époque, pour habiller trois enfants. Elle n'en avait jamais parlé. Moi non plus.







