Étienne Vasseur avait quarante-neuf ans, un mètre quatre-vingt-treize et les épaules d'un ancien joueur de rugby. Ce lundi de décembre, il s'était assis sur le petit tabouret en bois que sa fille utilisait enfant pour mettre ses chaussures, dans le vestibule de son appartement du quartier Saint-Michel à Bordeaux, et il pleurait. Ses genoux touchaient presque son menton. Dehors, la pluie tapait contre la verrière de la cour, et l'odeur de café froid traînait encore sur la table de la cuisine, personne n'avait eu le temps de finir sa tasse ce matin-là.
Tout avait commencé à six heures moins le quart. La clinique Bagatelle avait appelé : sa mère, opérée cinq jours plus tôt d'une occlusion intestinale, venait de sombrer dans le coma. Elle allait pourtant mieux la veille, elle avait même réclamé un yaourt à la vanille. Étienne avait roulé jusqu'à l'hôpital sans se souvenir d'avoir traversé les quais. Là-bas, sa comptable l'avait joint pour lui annoncer que le fisc venait de bloquer tous les comptes de son entreprise de menuiserie industrielle, celle qu'il avait montée seul, pièce après pièce, depuis vingt-deux ans. Dans la salle d'attente, un message de son transitaire était tombé sur son téléphone : la cargaison de bois exotique bloquée en douane à Bassens, un problème de déclaration, urgence absolue. Et puis, assis sur une chaise en plastique orange face à la porte de réanimation, il avait reçu l'appel de Camille.
— Étienne, j'ai quelque chose à te dire. Je ne t'aime plus. Ça fait six mois que j'essaie de trouver le courage.
— Et Léa ? Elle a quatre ans, Camille, on ne peut pas juste…
— Elle n'est pas de toi. Je suis désolée.
Il n'avait rien répondu. Il avait raccroché, roulé jusqu'aux impôts sans même savoir ce qu'il allait dire là-bas, puis avait fait demi-tour en plein milieu du cours du Maréchal Juin, klaxons, un cycliste qui avait dû sauter sur le trottoir. Il était rentré chez lui sans se souvenir du trajet.
Il avait laissé la porte d'entrée entrouverte. Elle grinça, et dans l'entrée surgit un chat, un mâle roux, trempé, la fourrure plaquée sur les côtes. Étienne se figea. L'animal traversa le vestibule, sauta sur ses genoux sans hésiter, posa ses deux pattes avant sur les épaules de l'homme et le fixa de ses yeux ambre. Ils restèrent ainsi trois bonnes minutes. Puis le chat sauta au sol, marcha vers la porte, se retourna. Étienne se leva sans réfléchir et le suivit.
L'animal le mena dans la cage d'escalier de l'immeuble voisin, sous la volée de marches, dans le noir. Un froissement, des petits cris. Étienne alluma la lampe de son téléphone : sur un carton aplati gisait une chatte blanche, immobile, et autour d'elle trois chatons encore luisants de liquide amniotique, minuscules, aveugles. La mère n'avait pas survécu à la mise bas.
— C'est pour ça que tu es venu me chercher, dit Étienne à voix basse.
Il retira son bonnet en laine, y glissa un mouchoir en tissu et y déposa les trois petits, un par un, dans le creux de sa main d'abord tant ils étaient légers. Il connaissait une clinique vétérinaire ouverte la nuit, près de la place des Quinconces — il y avait emmené le hamster de sa fille l'année précédente. La vétérinaire de garde, une femme d'une trentaine d'années au badge marqué "Dr Ferrand", lui montra comment nourrir les chatons au compte-gouttes avec du lait maternisé pour félins. Le chat roux, lui, resta assis sur une chaise en plastique, immobile, à surveiller chaque geste au-dessus de sa progéniture.
De retour à l'appartement, Étienne installa les petits dans une boîte à chaussures garnie d'un vieux plaid polaire. Le père accepta le bain avec un stoïcisme relatif — un gémissement discret, deux éternuements quand l'eau lui remonta dans le nez, les griffes qui apparaissaient et disparaissaient dans les coussinets. Séché à la serviette, il se révéla être une boule de poils orange vif.
— T'es beau gosse, dis donc. Comment je vais t'appeler ?
Étienne énuméra les noms classiques — Rouky, Titan, Simba — sans conviction. Puis il pensa à Grosminet, le dessin animé qu'il regardait gamin dans le salon de ses parents à Pessac, un mercredi après-midi sur trois. Le chat cessa de se lécher la patte, le regarda, et sembla presque sourire.
— Ça te va, à toi aussi. Va pour Grosminet.
Cette nuit-là, alors qu'Étienne s'endormait enfin, un raclement le fit sursauter. Grosminet, tête baissée contre le carton, poussait la boîte à chatons jusque dans la chambre, la calait dans l'angle face au lit, sautait dedans et s'enroulait autour des petits.
Pendant la semaine où Étienne dut repartir régler l'affaire de la douane à Bassens — il s'en tira avec une amende modérée, la déclaration corrigée à temps —, ce fut sa comptable, Nadège, qui vint nourrir les bêtes chaque soir en sortant du bureau. Pour le fisc, l'histoire se dénoua vite : un inspecteur avait inversé deux chiffres du numéro SIRET, le blocage visait en réalité une autre société. Quant à sa mère, elle sortit du coma dix jours plus tard, fut transférée en chambre normale, et les médecins de Bagatelle évoquèrent une sortie possible avant les fêtes de fin d'année.
Pour Camille, Étienne choisit de ne pas se battre. Fin janvier, la convocation pour l'audience de divorce arriva chez son avocat, maître Rocher. Camille ne réclamait rien — elle n'avait jamais rien possédé en propre dans le couple, ni l'appartement, ni l'entreprise — et le divorce fut prononcé en une demi-heure, dans le silence feutré du tribunal judiciaire de Bordeaux, en présence des seuls avocats.
Trois mois passèrent. Grosminet et sa portée s'étaient installés dans l'appartement comme s'ils en détenaient l'acte de propriété. Rien ne se décidait sans l'aval du chat : il inspectait les croquettes, montait la garde sur le lave-linge quand Étienne y glissait une serviette, s'asseyait sur le clavier de l'ordinateur portable au moment précis où son maître ouvrait ses relevés bancaires.
Un soir de mars, Étienne, un chaton sur chaque genou et le troisième calé contre son coude, décida qu'il était temps de leur trouver des noms. Grosminet s'installa à côté de lui, l'air grave, comme pour superviser l'opération. Pendant deux heures, Étienne défila les prénoms félins trouvés sur internet, le chat approuvant ou grimaçant selon les propositions. On aboutit à : Roux, pour le petit mâle orange identique à son père ; Praline, blanche avec une tache fauve entre les oreilles ; et Nuage, un chaton d'un gris étrange, sans ressemblance aucune avec ses parents.
— Tu sais, Grosminet, je m'en rends compte seulement maintenant — c'est toi qui m'as sorti de tout ce merdier de décembre. Sans toi devant cette porte, je crois que je me serais effondré pour de bon.
La voix d'Étienne s'était voilée. Grosminet, couché sur ses genoux, se redressa et posa de nouveau ses pattes sur les épaules de l'homme, exactement comme ce premier soir, les yeux ambre plantés dans les siens. Ils restèrent ainsi, immobiles, pendant que dehors un scooter pétaradait sur le boulevard et qu'une odeur de pain grillé montait de l'appartement du dessous. Puis le chat lécha le nez d'Étienne et sembla, une fois de plus, sourire.
— C'est bon, c'est bon, moi aussi je t'aime, murmura Étienne en s'essuyant les yeux du revers de la main.
Un an plus tard, à l'occasion d'un déménagement — Étienne avait racheté un pavillon avec jardin du côté de Talence, pour que les chats aient de l'herbe —, il retrouva au fond d'un carton la boîte de compte-gouttes de la clinique vétérinaire, et avec elle la facture originale : trois passages, réglés en une seule fois, cent quarante-deux euros. Il apprit aussi, par un ancien voisin croisé sur le marché des Capucins, que la chatte blanche errait depuis des semaines dans le quartier avant cette nuit-là, et que Grosminet, lui, vivait déjà dans les caves depuis l'été. Personne, jusqu'à ce lundi de décembre, n'avait songé à ouvrir une porte pour eux.







