Le Répit du Dr Vasseur

Je m'appelle Élise, je tiens l'accueil au cabinet d'ostéopathie de la rue des Tanneurs, à Angers. Trois jours par semaine, quatorze heures, jusqu'à ce que les derniers patients repartent avec leur carte Vitale et leurs recommandations de kiné. Ce mardi de décembre-là, Camille Fontenay est restée plantée devant le vieux radiateur en fonte du couloir, celui qui gargouille depuis des années, et elle n'a pas bougé pendant sept minutes. Je les ai comptées sur la pendule murale. Puis elle a sorti son téléphone, tourné l'écran vers moi, et j'ai lu par-dessus son épaule : *Vous devriez avoir honte de raconter n'importe quoi sur un sujet qui n'est pas le vôtre. Des gens sont morts à cause de ce genre d'article.*

Elle a bloqué le compte d'un pouce sec, presque violent, avant de reposer le téléphone sur ses genoux, écran contre le tissu de sa jupe, comme si elle voulait ne plus jamais le revoir.

Je l'observais depuis six mois déjà. Camille venait pour son dos — trop d'heures penchée sur un microscope à l'institut où elle étudiait les maladies neurodégénératives. Quarante-sept ans, biologiste, un sac en cuir élimé qu'elle posait toujours sur la chaise, jamais par terre. Moi, à trente et un ans, coincée derrière mon bureau d'accueil entre deux relances de mutuelle, je l'enviais un peu, je crois — cette vie qui semblait compter, ces gens qui la lisaient par dizaines de milliers. Je ne l'aurais avoué à personne, encore moins à elle.

En octobre, elle avait publié un texte sur sa page de vulgarisation scientifique — une technique de stimulation cérébrale expérimentale testée à Lyon contre les dépressions résistantes. Elle y écrivait que la méthode, malgré ses promesses, comportait des risques mal mesurés, et qu'un suicide survenu chez l'un des chercheurs à l'origine du protocole méritait d'être interrogé à cette lumière. Le texte était parti loin, bien au-delà de ses lecteurs habituels. Et sous les partages qu'elle ne contrôlait plus, des inconnus avaient commencé à écrire qu'elle n'était pas neurologue, qu'elle n'avait rien publié sur le cerveau, qu'elle usurpait une compétence qui n'était pas la sienne.

La semaine suivante, elle est arrivée avec les cernes plus creusés, le téléphone collé à l'oreille, dictant d'une voix cassante : « Non, je ne retire pas la phrase sur les biais de publication, c'est justement le point. » Elle s'est assise sans un mot pour moi, a continué de taper pendant vingt minutes, le pouce heurtant l'écran presque trop fort à chaque frappe. Quand le Dr Vasseur l'a enfin appelée, elle a fourré le téléphone dans la poche intérieure de son sac comme on cache une preuve.

Elle est revenue trois semaines plus tard avec une tablette qu'elle corrigeait fébrilement en salle d'attente. « Naissance et déclin d'un réseau de neurones », m'a-t-elle dit sans lever les yeux, une série entière qu'elle avait entreprise pour répondre point par point à ceux qui la traitaient d'imposteure. Quatre-vingts textes en quelques semaines. Elle avait délégué la moitié de son travail au labo, m'a-t-elle confié, presque en s'excusant, le stylet tremblant légèrement au-dessus de l'écran — comme si céder à cette obsession était une faute qu'elle s'infligeait à elle-même.

Puis vint ce mardi de décembre, l'attente interminable à cause d'une urgence avant elle, le radiateur, le message, le blocage sec du pouce. Une autre patiente, une dame venue pour une sciatique, lui a demandé si tout allait bien. Camille a eu un rire sans joie : « On me demande pourquoi je bloque les gens qui me donnent des leçons sur mon propre sujet. » Puis, se tournant vers moi, comme si j'étais la seule à pouvoir entendre la suite : « Je ne demande à personne de venir me raconter sa vie. Je ne cherche pas d'audience, je ne vends rien, je n'ai même pas le temps de dormir correctement. »

Elle s'est arrêtée net, a regardé le sac posé sur la chaise à côté d'elle, et a ajouté, plus bas : « Le chercheur qui est mort. Je le connaissais un peu. On s'était croisés à un colloque à Grenoble, deux ans avant. Il m'avait parlé du protocole avec un enthousiasme qui m'avait presque convaincue. » Elle a fermé les yeux une seconde. « Je n'écrivais pas contre lui. J'écrivais parce que j'aurais voulu qu'quelqu'un pose ces questions avant. Et maintenant on m'écrit que je piétine sa mémoire. »

Le Dr Vasseur l'a appelée. Elle a réglé sa séance, m'a dit à la semaine prochaine, et elle est partie sous une pluie fine, sans parapluie, le sac serré contre elle comme un bouclier.

Je l'ai revue une dernière fois au printemps, avant qu'elle ne parte à Nantes pour un poste de direction de recherche. Elle m'a annoncé qu'elle avait arrêté la série sur le cerveau — quatre-vingt-treize textes au total, plus rien depuis février. Elle avait fermé les commentaires sur toute la page, laissant seulement la lecture possible, plus la réponse. Ce n'était pas de la colère dans sa voix, plutôt une décision arrêtée, comme on classe un dossier après en avoir tiré ce qu'on pouvait.

« Le fils du chercheur m'a écrit, en février, dit-elle en rangeant sa carte Vitale. Il m'a remerciée. Il m'a dit que personne d'autre n'avait posé la question du protocole publiquement, et que ça l'avait aidé à comprendre. » Elle a haussé les épaules, comme si ce mot pesait plus lourd que les milliers d'insultes accumulées. « Ça ne répare rien. Mais je suis contente de l'avoir écrit. »

Elle m'a montré, une dernière fois, le compteur d'abonnés sur son téléphone : soixante-douze mille, un chiffre qui avait continué de grimper malgré le silence imposé aux commentaires. Elle l'a lu à voix haute, sans fierté particulière, puis a glissé l'appareil dans son sac, l'a refermé d'un geste sec, et elle est sortie dans la lumière pâle de mars, laissant derrière elle, sur la chaise, la légère empreinte du cuir usé — la seule trace qu'elle laissait jamais, ici, entre deux rendez-vous.

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