Odette Lachaume n'était pas sortie ce matin-là pour regarder le ciel. Elle voulait juste vider le seau qu'elle avait laissé sous la gouttière, la veille au soir, et qui débordait déjà sur les pavés de la cour. Ça faisait trois jours que la pluie tombait sans s'arrêter, pas violente, juste têtue, comme un robinet qu'on aurait mal fermé quelque part au-dessus de l'Yonne. Elle a levé la tête en repoussant la porte de la remise. Sur le vieux poteau électrique, à l'angle du jardin, là où le nid tenait depuis presque quarante ans, il était debout. Trempé jusqu'aux os. Les plumes collées au corps, si bien qu'on devinait à quel point il était maigre sous ce blanc terni. Les ailes légèrement écartées, tenues loin du corps, comme quelqu'un qui protège un objet fragile sous son manteau et n'ose plus bouger.
— Mon Dieu, a-t-elle dit, toute seule, à voix haute. T'es gelé, toi.
L'oiseau n'a pas remué.
Le village de Vermenton s'étale dans une cuvette au bord de la rivière, et le mois de mai y est toujours capricieux. Certaines années, la chaleur arrive dès la mi-mai et les cerisiers du jardin d'Odette perdent leurs fleurs en quinze jours. D'autres années, c'est ça : un front froid venu du nord, du vent, et trois jours de pluie fine comme un tamis. Le nid sur le poteau, elle l'avait toujours connu. Sa belle-mère répétait : « Tant que les cigognes reviennent, c'est que tout va bien. » Chaque printemps, le même couple revenait fin mars, et la moitié du hameau sortait voir les deux oiseaux tourner au-dessus des potagers avant de se poser.
Cette année-là, ils étaient arrivés en retard. Odette avait fini par s'inquiéter, était allée demander à sa voisine Ginette si elle les avait vus passer. Ginette avait haussé les épaules : « Ils reviendront, où veux-tu qu'ils aillent. »
Ils sont arrivés le 9 avril. Odette repiquait ses plants de tomates ce matin-là quand elle a entendu au-dessus d'elle ce claquement de bec si particulier — sec, saccadé, comme deux cuillères en bois qu'on frotte rapidement l'une contre l'autre. Mi-mai, il y avait déjà des piaillements dans le nid.
La pluie a commencé un mardi soir. D'abord une pluie normale, presque bienvenue — le potager en avait besoin, et Odette s'était dit qu'elle pourrait sauter l'arrosage une semaine entière. Le mercredi, ça continuait. Le jeudi, le froid s'est installé, au point qu'elle a ressorti du placard un vieux gilet de laine qu'elle avait déjà rangé pour l'été. Et le vendredi matin, en allant chercher son seau, elle a vu la cigogne.
Elle se tenait pile au centre du nid. Les pattes écartées, comme un compas ouvert. La tête baissée, le long bec rouge presque collé contre le poitrail. Et les ailes — pas repliées comme d'habitude, mais tenues légèrement vers le bas et sur les côtés, comme si elle couvrait quelque chose en dessous.
Odette a regardé longtemps. Puis elle a fini par distinguer, sous l'oiseau, entre ses pattes, une masse grise et immobile : trois oisillons, encore couverts de duvet. Ils ne bougeaient pas.
Elle est rentrée dans la cuisine, a pris son téléphone et appelé son fils à Auxerre.
— Julien, t'es au boulot ?
— Maman, oui, je suis au garage. Qu'est-ce qui se passe ?
— Rien de grave. C'est notre cigogne, là, sur le poteau. Elle bouge plus depuis trois jours.
Un silence.
— Maman. Tu m'appelles au travail pour une cigogne ?
— Elle est trempée. Complètement. J'ai jamais vu un oiseau aussi mouillé de ma vie.
Julien a soupiré dans le combiné, de ce soupir particulier que les enfants adultes ont quand leur mère les appelle pour quelque chose qui compte pour elle et pas pour eux.
— Maman, c'est un animal sauvage. Elle sait ce qu'elle fait. Grimpe surtout pas là-dessus, tu vas tomber du poteau et après c'est moi qui te trimballe aux urgences de Nevers.
— J'avais pas l'intention de grimper.
— Tant mieux. Bon, je te rappelle ce soir, j'ai un client qui attend.
Elle a reposé le téléphone sur le rebord de la fenêtre et elle est restée plantée là un bon moment, à regarder dehors — la gouttière qui gouttait encore, un chat du voisinage tapi sous la Peugeot garée en face, et un vieux calendrier des Postes punaisé au mur, resté ouvert sur le mois de mars.
Vers midi, Ginette est passée emprunter du sel, alors qu'elle en avait certainement chez elle. Mais sous la pluie, dans un village comme Vermenton, on n'a pas trente destinations possibles à part chez la voisine.
— Tu l'as vue, la tienne ? a demandé Ginette, en désignant le poteau du menton.
— Je l'ai vue.
— Elle bouge pas.
— Elle bouge pas.
Elles sont sorties toutes les deux sur le perron et ont regardé.
— Où elle est, l'autre ? a fini par demander Ginette. Elles sont toujours deux, d'habitude.
Odette n'a rien répondu. Elle y pensait depuis le matin, mais elle n'avait pas voulu le dire tout haut — comme si le silence pouvait empêcher que ce soit vrai. Le compagnon de la cigogne ne réapparaissait pas depuis deux jours.
Il y a une chose que les gens du village savent tous et que ceux de la ville ignorent presque toujours. Les cigognes couvent et nourrissent leurs petits à deux, en alternance stricte. L'un reste au nid pendant que l'autre part chercher de la nourriture — des grenouilles, des lézards, des campagnols, de gros insectes. Puis ils échangent. Ça marche comme une horloge, avec très peu de ratés. Mais quand l'un des deux disparaît, l'horloge se dérègle.
Mi-mai, les oisillons n'ont encore que du duvet, pas de vraies plumes. Or le duvet mouillé ne tient plus chaud, exactement comme un pull en laine trempé ne réchauffe plus personne. Trois jours de pluie froide, pour eux, c'est la limite. Alors l'oiseau adulte fait la seule chose qu'il puisse faire : il se dresse au-dessus de ses petits, écarte les ailes et transforme son propre corps en toit. Et il ne descend pas. Ni pour manger, ni pour boire. Il ne se secoue même pas — se secouer, ne serait-ce qu'une seconde, ça reviendrait à découvrir ceux qui sont dessous.
Le samedi, la pluie a enfin faibli. Elle ne s'est pas arrêtée tout à fait, elle s'est changée en bruine, à travers laquelle un pâle soleil commençait à percer. Odette est sortie dans la cour à six heures du matin. Elle n'avait presque pas dormi.
La cigogne se tenait toujours au même endroit. Sauf que cette fois, Odette a remarqué qu'elle vacillait. À peine, d'avant en arrière, comme quelqu'un qui somnole debout dans un bus bondé.
Elle est rentrée, a sorti du congélateur un sachet de petits poissons — des gardons que Julien avait rapportés de la pêche en avril. Elle les a fait dégeler sous l'eau tiède du robinet. Elle a pris une gamelle en émail, celle qui servait autrefois pour le chien, est ressortie et l'a posée au sol, à trois mètres du poteau. Puis elle a reculé jusqu'au vieux pommier et elle a attendu.
Pendant une heure, rien ne s'est passé. Puis la cigogne a tourné la tête. Doucement, comme si son cou refusait d'obéir. Elle a regardé en bas. Et elle est restée où elle était.
Vers midi, le soleil a fini par percer pour de bon. Odette étendait justement du linge — non pas qu'il y en ait besoin, mais parce que ses mains réclamaient une occupation. Elle a entendu un claquement de bec. Pas venu du nid. Venu du ciel.
Elle a lâché une pince à linge. Au-dessus du potager, bas, pesamment, une seconde cigogne s'approchait pour atterrir. Elle aussi était trempée. Son aile gauche pendait bizarrement, un peu plus bas que l'autre, comme si elle la gênait. Elle s'est posée sur le rebord du nid.
Et là, celui qui tenait debout depuis trois jours a fait ce qu'Odette n'oublierait jamais : il a rejeté la tête en arrière, le bec pointé droit vers le ciel, et il s'est mis à claquer. Fort. Longtemps. Tout le hameau a dû l'entendre. Ginette raconterait plus tard qu'elle l'avait perçu depuis sa propre cour et qu'elle avait d'abord cru que quelqu'un tapait au marteau sur une tôle. La femelle a répondu de la même manière. Ils sont restés face à face, becs levés, à claquer pendant près de deux minutes.
Puis, enfin, il a replié ses ailes. En dessous, quelque chose a bougé. Un oisillon. Puis un deuxième. Puis un troisième. Tous les trois vivants.
Il n'a pas décollé tout de suite. Il a d'abord marché longuement le long du bord du nid, dépliant ses pattes ankylosées. Puis il a pris son envol, lourdement, en direction de la prairie derrière le pont sur la Cure — bas, incertain, pour la première fois en trois jours. Odette l'a suivi des yeux jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière la rangée de peupliers.
La gamelle de gardons est restée là, sous le poteau, intacte. Ni ce jour-là ni le lendemain il n'y a touché. Le soir, le chat du voisin a fini par manger les poissons, et Odette ne l'a même pas grondé.
Deux semaines plus tard, les oisillons se tenaient déjà debout tout seuls, cou tendu au-dessus du bord du nid. Un mois après, on les voyait de loin — dégingandés, les pattes trop longues, avec les mêmes becs rouges, juste un peu plus pâles. En août, tous les cinq se sont envolés.
Le printemps suivant, Odette les a guettés dès la fin mars. Elle sortait chaque matin dans la cour et scrutait le ciel, comme une folle, disait-elle elle-même. Ils sont revenus le 4 avril. Elle se tenait au milieu du potager, un plateau de semis dans les bras, et regardait le couple tourner au-dessus du poteau. Deux oiseaux. Comme toujours.
Elle est rentrée et a appelé son fils.
— Julien.
— Maman, salut. Alors ?
— Elles sont revenues.
Il est resté silencieux un instant. Elle s'attendait déjà à l'entendre dire « bon, et alors ».
— Toutes les deux ? a-t-il demandé.
Odette a souri toute seule, le combiné collé contre l'oreille.
— Toutes les deux.
Elle a rangé le vieux calendrier des Postes resté ouvert sur mars depuis un an, l'a remplacé par celui de la nouvelle année, et a barré la date du 4 avril d'une petite croix au crayon — une habitude qu'elle a gardée depuis, chaque printemps, comme on tient un compte qui ne trompe jamais.







