Romain a mis six mois de hachis à mon copain. Et puis, le jour où il est tombé malade, le chat a fait un truc que je n’avais pas vu venir.

Je m’appelle Sabrina, j’ai trente et un ans, et je vis à Lyon. Pas dans la Presqu’île — je n’ai jamais eu les moyens — mais dans le huitième, entre l’arrêt de tram Montplaisir et le début des pentes de la Croix-Rousse. Enfin, Croix-Rousse, c’est plus haut, plus cher, et les volets y sont d’un bleu que je n’ai jamais réussi à imiter. Chez moi, le couloir sent la pierre humide et le café moulu de la voisine du premier. C’est un vieil immeuble avec des boîtes aux lettres vertes et un ascenseur qui ne marche jamais le lundi.

Le chat s’appelle Romain. Pas Rominet, pas Petit-Coeur, Romain. C’est la bénévole du refuge de la SPA de Brignais qui me l’a confié quand il avait trois mois, une pelote grise avec des oreilles trop grandes. J’avais signé les papiers un samedi de novembre, avec un stylo qui bavait, et la dame m’avait dit : « Il est sauvage, celui-là. Il choisira une seule personne. » Je pensais qu’elle exagérait. Elle n’exagérait pas.

Pendant longtemps, je me suis crue choisie. Romain dormait sur ma nuque, buvait au robinet de la cuisine en mettant sa patte dans l’eau, et faisait tomber les trombones de mon bureau pour les pousser sous le frigo. Quand mes collègues passaient prendre l’apéro, il restait sous la table, mais il ronronnait. Ma mère disait de lui : « Il est mieux assoiffé que ton ex. » Merci, maman.

Puis j’ai rencontré Julien.

C’était un mardi, au Marché Gare, pendant un concert de rock où je connaissais la batteuse. Julien tenait une bière tiède et riait en montrant une guitare qui prenait le larsen. Il portait des baskets tachées de peinture et m’a dit qu’il était décorateur, ce que j’ai traduit par « peintre en bâtiment », avant de comprendre qu’il faisait des décors pour des séries tournées à Lyon. Il n’aimait pas les foules, il riait de travers, et il connaissait par coeur les horaires du dernier métro B. Bref, il me plaisait.

La première fois qu’il est venu, Romain ne l’a même pas laissé poser son manteau.

— Il est toujours comme ça ? a demandé Julien, recroquevillé.

— Non… je sais pas ce qui lui prend.

Romain était debout dans le couloir, le dos rond, la queue grosse comme une brosse à dents. Il a ouvert la gueule et il a craché — un vrai sifflement de cocotte-minute. Puis il a filé sous le canapé. Deux yeux jaunes, fixes, au ras du parquet.

Julien a essayé sa méthode : poser des croquettes au saumon sur le carrelage, s’asseoir loin, ne pas le regarder. Romain attendait qu’il tourne la tête, sortait comme un guetteur, chopait la croquette, disparaissait. Un jour, Julien a laissé sa main pendre au bord du canapé. Il a reçu une griffe, un trait net sur le dos de la main, du sang en chapelet. Il a juste souri — enfin, une grimace — en disant :

— Il tient sa porte. J’aime bien les gardiens.

Moi, je trouvais ça lourd. C’est beau, la patience, mais quand le chat d’une femme ne vous laisse pas dormir dans la chambre, chaque nuit devient un bras de fer. On vivait en parallèle : Julien lisait dans la cuisine, Romain gardait le couloir, et moi je faisais la navette.

Ma copine Claire, qui a trois chats et un carlin, m’a dit : « Ma vieille, il est jaloux. » Ma mère a dit : « Les chats sentent les âmes. » Moi, je ne savais plus. Et puis j’ai cessé de me poser la question, parce que Julien est tombé pour de bon.

Pas un rhume de bureau. Une mauvaise grippe, début janvier, avec les radiologues en grève et les pharmacies qui ferment à vingt heures. Le matin, il a pris sa douche en claquant des dents. À midi, il avait trente-neuf deux. Le soir, quarante. J’ai sorti le thermomètre électronique de la boîte en carton, celui qui bipe, et il a affiché 39,9 à deux reprises. J’ai appelé le cabinet médical du troisième arrondissement, une remplaçante est passée vers dix-neuf heures, elle a ausculté, parlé de surinfection possible, laissé une ordonnance et un numéro pour la nuit.

Romain, lui, n’avait pas changé. Il campait près du radiateur du couloir, les pattes repliées, et regardait la porte de la chambre comme on surveille un chantier.

La nuit, Julien tremblait. Je me suis allongée à côté, j’ai posé un gant de toilette humide sur son front. Il était brûlant, les lèvres blanches, les côtes qui sifflaient à chaque inspiration. J’ai fini par somnoler, assise, avec l’angoisse serrée dans l’estomac.

Le lendemain matin, je suis descendue à la pharmacie de l’avenue. En sortant, j’ai croisé le vieux monsieur du rez-de-chaussée, celui qui promène son furet en laisse. Je n’ai pas répondu à son bonjour. J’avais le cerveau en bouillie, les mains pleines de sachets, et je pensais au bouillon de poule, au miel, au sirop.

Je suis restée partie quarante-cinq minutes. Peut-être moins. Je me souviens du digicode, du bruit de la porte palière, de mes clés qui cherchaient la serrure avec les doigts gelés.

En entrant, j’ai posé les sacs. Et j’ai entendu — non, pas entendu : senti. Une vibration. Un ronronnement, bas et régulier, qui venait de la chambre.

J’ai poussé la porte. Lentement, avec l’épaule.

Julien dormait sur le dos, bras écartés. Et là, au milieu de sa poitrine, comme une plaque de poils gris posée sur un coussin vivant, il y avait Romain. Toutes pattes repliées. Les yeux fermés à moitié. Le ventre collé au sternum de Julien, qui montait et descendait.

Il ronronnait.

Moi, je restais dans l’embrasure de la porte, une main sur l’épaule, sans respirer.

Romain a entrouvert un oeil. Il m’a regardée. Puis il a refermé l’oeil et s’est remis à ronronner, comme si j’étais un meuble. Comme s’il avait toujours eu cette place.

Je me suis assise sur le tabouret du couloir. Je n’ai pas pleuré tout de suite. D’abord, j’ai ri — un petit rire idiot, nerveux, étouffé dans mon col roulé. Puis j’ai sorti mon téléphone et j’ai pris une photo, sans flash. Elle est floue. C’est parfait.

Quand Julien a émergé, une heure plus tard, sa voix était rauque :

— Euh… il fait ça depuis longtemps ?

— Ne bouge pas.

— Je bouge plus, t’inquiète. Je demande juste… il est lourd, en fait.

Romain a levé la tête, a fixé Julien sans ciller, et lui a donné un petit coup de museau sous le menton. Puis il s’est recouché, comme un souverain.

Julien est resté figé. Le thermomètre indiquait encore 38,6, mais soudain il n’avait plus l’air malade. Il souriait, le gamin. Même la fièvre n’y pouvait rien.

Je ne raconte pas ça pour en faire une leçon. Sauf qu’à partir de ce matin-là, Romain a cessé de le hérisse. Il a arrêté de souffler dans le couloir, de griffer les chevilles sous la table. Le soir même, il a mangé les croquettes que Julien lui a données à la main. Une par une. En le regardant dans les yeux.

Quelques jours plus tard, Julien a voulu récupérer sa place. Il s’est glissé sous la couette. Romain est monté sur le lit, a tourné trois fois, et s’est couché entre nous. Sur la jambe de Julien. Pas sur la mienne.

Je ne vais pas mentir : j’ai ressenti un pincement. Ce chat m’avait choisie, moi. Et voilà qu’il me prenait pour une colocataire. Mais je me suis tue, parce qu’au fond, je savais ce qui venait de se passer.

Julien, lui, s’est mis à acheter des sardines à l’huile, juste pour le chat. Tous les mardis. Il ouvrait la boîte avec le petit anneau, et Romain accourait de l’autre bout de l’appartement. Le bruit de l’anneau, c’était leur truc.

Un an plus tard, on a déménagé. Un deux-pièces, près de la Guillotière, avec un balcon minuscule. Julien a installé un filet de protection. Il a passé trois dimanches à tendre les câbles, à fixer les crochets, à râler contre le plastique. Romain s’asseyait dans le carton du linge et le regardait faire.

Le premier soir, Julien a posé les deux gamelles dans la nouvelle cuisine. Il a ouvert une boîte de sardines. Romain est arrivé en trottinant. Il a mangé. Il a ronronné. Julien m’a regardée, son tournevis encore dans la main, et il a dit :

— Il est chez lui.

Moi, j’avais le coeur trop grand pour répondre. J’ai rempli les bols d’eau. J’ai mis la radio sur France Bleu. Il faisait noir, le tram passait en bas, et le chat dormait dans le carton.

Mais ça, c’était plus tard. Le moment qui m’a cassée en deux, c’est arrivé bien avant le déménagement. C’est une scène que je rejoue, quand je ne dors pas.

Julien était encore fiévreux. Je suis allée faire une lessive, parce que les draps sentaient la sueur et l’eucalyptus. J’ai rempli la machine, j’ai mis la pastille, j’ai lancé le programme. Et quand je suis revenue dans le couloir, je les ai vus par l’entrebâillement.

Julien était assis contre les oreillers, un pâle sourire aux lèvres. Il parlait à voix basse, des mots que je n’entendais pas. Et Romain, couché sur son ventre, levait la tête, plissait les yeux, et ponctuait chaque phrase d’un clignement.

Je suis restée dans le couloir, le panier à linge contre la hanche. Je me suis dit : voilà, c’est fini, ce chat ne m’appartient plus. Et en même temps, j’avais envie de les rejoindre, de poser ma main sur la nuque de Julien, de dire merci au chat.

Je ne l’ai pas fait. J’ai laissé la porte entrouverte, et je suis allée étendre le linge.

C’est bête, hein ? On croit que le coeur d’un chat, c’est comme une forteresse. Qu’il faut forcer, acheter, attendre, s’user la patience. Et puis un soir de fièvre, le type s’effondre, et le chat comprend : il reste. Il ne part pas. Alors il va se coucher sur sa poitrine, là où le coeur bat trop vite, et il se met à ronronner, comme pour le réparer.

Voilà, je voulais juste raconter ça. C’est tout.

Mais je me rends compte qu’il y a une chose que je n’ai pas dite, et qui change un peu le reste.

Deux mois après la guérison de Julien, je suis allée au refuge, à Brignais, pour faire un don de vieux plaids. J’ai revu Nathalie, la bénévole qui m’avait confié Romain. Elle m’a demandé de ses nouvelles.

— Il est comment ?

— Il a failli tuer mon copain, et maintenant c’est lui le maître de la maison, j’ai dit.

Elle a ri.

— Tu sais comment je l’avais récupéré ?

— Non.

— Sa mère est morte en mettant bas. Une portée de six, dans une cave des Minguettes. Lui, c’était le seul survivant. Il est resté dix jours couché sur une couverture chauffante, tout seul. On le nourrissait à la sonde. Il s’est accroché. Il a failli y passer, et puis un matin, il s’est mis à ronronner, sans raison.

Je l’ai regardée.

— Pourquoi tu me dis ça ?

Elle a haussé les épaules.

— Parce qu’il sait ce que c’est, lui aussi, d’être malade et de s’en sortir. Il reconnaît ça chez les autres.

Je suis rentrée à Lyon avec le coffre vide et la tête pleine. Le soir, Julien a ouvert une boîte de sardines. Romain est venu se frotter contre ses tennis. Il ne m’a pas calculée.

Je me suis assise dans le canapé, j’ai enroulé un plaid sur mes jambes. Ils me regardaient, tous les deux, avec la même tête penchée. Et j’ai pensé : ce chat ne m’a pas quittée. Il m’a juste montré comment faire.

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Sixty & Me
Romain a mis six mois de hachis à mon copain. Et puis, le jour où il est tombé malade, le chat a fait un truc que je n’avais pas vu venir.