Le chat gris et blanc sur la Peugeot 508 de Lucien

Lucien Moreau posa sa mallette sur le sol en béton du parking souterrain. Il était exactement sept heures quarante-deux, et il avait rendez-vous à huit heures quinze avec le repreneur potentiel de sa boîte de marketing digital, dans le huitième arrondissement de Lyon. Seize minutes de trajet d’après Waze, à condition qu’aucun Lyonnais ne décide de caler sur les quais du Rhône. Il avait tout chronométré.

Ce qu’il n’avait pas prévu, c’était le chat.

Il était allongé à plat ventre sur le capot de sa Peugeot 508, gris foncé métallisé. Un animal gris et blanc, masse informe de poils, avec une tache noire sur l’œil gauche qui lui donnait l’air d’un pirate retraité. Sa queue pendait mollement sur la calandre avant, comme un foulard oublié. L’animal dormait, indifférent au bip de la fermeture centralisée que Lucien venait d’actionner trois fois. Indifférent au monde.

Lucien claqua des doigts. Rien. Il fit « pchhh » entre ses dents. Le chat leva péniblement une oreille, comme on soulève un store pour voir le temps qu’il fait, puis la rabattit. Le capot devait dégager encore un peu de chaleur. Lucien était rentré tard la veille, presque une heure du matin, après une énième visioconférence avec un client à Singapour.

Le vigile, un dénommé Karim d’après le badge, arriva en sentant que quelque chose clochait. Un grand type mince, baskets de sécurité aux pieds, veste polaire même en septembre. Il regarda le capot, puis Lucien, puis le capot.

— Ah, le gris. Il squatte ici depuis une dizaine de jours, dit Karim en se grattant la nuque. Tous les matins, même heure. Et toujours sur la vôtre. J’ai essayé de le virer, j’ai même sorti le balai. Il revient. Il doit aimer votre carrosserie.

— Sur *ma* voiture ? Il y a une Audi RS3 dans le box d’à côté, un Range Rover au fond. Pourquoi la mienne ?

Karim haussa les sourcils en signe d’ignorance. Lucien était agacé. Pas contre le chat, pas vraiment. Contre l’imprévu. L’imprévu était une variable parasite, et Lucien l’avait éliminée de son quotidien avec la précision d’un comptable. Or ce chat était l’imprévu incarné.

Il enleva son gant gauche, s’approcha. La fourrure était propre, douce, sans une pelade. Pas un chat de gouttière amaigri. Un chat entretenu. Il passa la main sur son dos, un peu raide au début, puis plus franchement. Le chat se mit à ronronner. Un moteur diesel miniature, régulier et grave.

— Il a un collier, dit Karim dans son dos. Mince, en cuir. Je l’ai vu l’autre jour quand il s’est retourné à cinq mètres de moi avant de filer.

Lucien écarta les poils du cou. Un fin ruban de cuir marron, fatigué. Et une minuscule médaille ovale, en métal, gravée au laser. Aucun numéro de téléphone. Juste quelques caractères.

*Rue des Tanneurs, 8. Appt 14.*

Il relut trois fois. Rue des Tanneurs, 8, appartement 14. C’était l’adresse de sa mère.

Pas son ancienne adresse. Pas l’adresse d’une maison de famille qu’ils auraient vendue depuis. C’était son adresse actuelle, celle du trois-pièces où madame Moreau mère habitait depuis quarante ans. Où Lucien avait grandi. Où il avait taillé ses initiales au cutter dans le plâtre du placard de l’entrée. Où son père était mort un matin de février, assis sur le tabouret du comptoir de la cuisine, le bol de chicorée encore tiède.

Il n’y avait pas remis les pieds depuis presque quatre ans.

Quatre ans, sept mois, et un certain nombre de jours. Il ne comptait pas, ça aurait voulu dire qu’il n’avait pas oublié. Or il s’était entraîné à oublier. Leur différend portait sur une histoire de succession. Le petit négoce de vins que son père avait monté trente ans plus tôt, Lucien avait souhaité le vendre pour investir dans son agence. Sa mère avait dit non. Pas la peine de le vendre, il ne comprendrait pas, il n’avait jamais rien compris au travail de son père. Lucien avait répondu qu’il comprenait très bien, justement, que son père avait trimé pour trois sous dans une cave humide quand lui pouvait lever des fonds et bâtir un truc moderne. Le ton était monté. Des mots moches échangés. Inutile de les énumérer, ce sont toujours les mêmes. Lucien était sorti en claquant la porte du couloir, puis celle de l’immeuble. Depuis, plus rien. Plus un appel, plus un message, plus un anniversaire.

La médaille tremblait entre ses doigts. Le chat arrêta de ronronner. Il leva la tête et le regarda, ses yeux jaunes plissant légèrement. Ce n’était pas le regard vide d’un animal. C’était celui de quelqu’un qui a trouvé la bonne personne, et qui attend qu’elle fasse son boulot.

— Vous le connaissez ? demanda Karim derrière lui.

— Oui. Je connais son propriétaire.

Le vigile ouvrit la bouche puis la referma. Lucien avait dû dire ça d’une voix bizarre, parce que le type n’insista pas.

Il posa le chat sur le siège passager. La bête s’installa immédiatement, tourna un peu en rond, et finit par se rouler en boule sur le cuir chauffant, pile au centre de la place. La mallette ouverte dégorgeait ses dossiers. Présentations PowerPoint, bilans prévisionnels, copies de la proposition d’achat. Lucien repoussa le tas de papiers au fond, sans un regard. Il se glissa derrière le volant, démarra.

Le smartphone vibra. Un SMS de l’acquéreur : *« Je suis sur place. Confirmez ETA stp. »*

Lucien prit le téléphone. Ses doigts restèrent suspendus au-dessus de l’écran tactile, comme englués. Il pouvait encore y aller. Mettre le chat dans une boîte, le déposer plus tard, ou prévenir un voisin. C’était raisonnable. La vente, c’était un million et demi d’euros. Son associé comptait sur lui. Les banques aussi.

Il écrivit : *« Je dois déplacer. Raison familiale urgente. Désolé. Je reviens vers vous cet après-midi. »*

Il envoya, coupa le téléphone, le jeta sur la liseuse.

Le chat ouvrit un œil, puis le referma. La voiture s’engagea sur le cours Gambetta.

L’immeuble de la rue des Tanneurs avait pris un coup de jeune. Une façade ravalée, couleur pierre blonde. Des fenêtres triple vitrage. Lucien se gara sur le trottoir, devant l’ancienne boucherie chevaline devenue salon de thé bio. Le chat, désormais réveillé, avait les pattes avant appuyées sur le rebord du siège et regardait la rue défiler comme s’il rentrait chez lui. Peut-être que c’était le cas. Peut-être qu’il connaissait le chemin mieux que lui.

Lucien le glissa dans sa mallette en cuir, celle qu’il avait achetée pour sa première levée de fonds. Une sacoche à deux mille euros qui transportait des business plans et des feuilles de deal, et maintenant un chat de cinq kilos. Il laissa le zip ouvert pour qu’il respire. La tête grise et blanche dépassait, les moustaches frémissaient au vent du sas d’entrée quand il poussa la porte de l’immeuble.

L’odeur. Ce fut la première chose qui le frappa. Pas celle de la cage d’escalier lambrissée, ni celle du béton ciré refait à neuf. Non. L’odeur du vieux plancher de l’entrée, ciré au Métal à l’huile, celui que sa mère utilisait depuis quarante ans. Une odeur d’enfance, de couloir, de torchon humide posé sur le radiateur.

Il monta lentement. Les marches craquaient aux mêmes endroits. L’interstice sur la quatrième marche couinait toujours comme un hamster. La rampe en fer forgé était glacée sous ses doigts. La minuterie s’éteignit au milieu du deuxième étage, il dut agiter le bras. Le geste réflexe revint tout seul.

Au troisième, la porte de l’appartement 14. Il respira un grand coup. Pas de sonnette élaborée. Une simple plaque rectangulaire en laiton avec le nom « M. Moreau » gravé. Il l’avait offerte à sa mère pour la fête des mères de ses quinze ans. Elle était toujours là. Il appuya.

Le carillon égrena ses deux notes, un peu moins sonores qu’avant. Un silence. Puis des pas, des chaussons qui frottent sur le parquet. Une ombre derrière le judas. Le verrou qu’on tourne, la chaîne de sécurité qu’on ôte.

La porte s’ouvrit.

Denise Moreau se tenait dans l’encadrement, une main sur la poignée, l’autre sur le chambranle. Soixante-dix-huit ans. Plus menue que dans son souvenir, les épaules un peu tassées sous un gilet en laine chinée. Le même tablier à carreaux bleus et blancs, ou un autre identique, avec une poche ventrale gonflée de pinces à linge. Ses yeux, derrière ses lunettes, firent l’aller-retour entre le visage de son fils et la mallette entrouverte d’où émergeait une tête grise aux oreilles dressées.

— Pépito… murmura-t-elle.

Sa main lâcha la poignée. Le chat répondit par un miaulement enroué, comme une réprimande, et s’agita dans la sacoche.

— Pépito. C’est pas vrai… Tu es allé le chercher ?

Lucien resta muet. Pas parce qu’il n’avait rien à dire, mais parce qu’il avait une montagne de phrases qui s’amoncelaient dans sa gorge et qu’aucune ne voulait sortir en premier. Désolé. Je suis con. J’aurais dû appeler. Comment tu vas ? Ton genou ? Les mots se bousculaient, reste plus que le silence.

Denise posa son regard sur son fils. Pas sur le chef d’entreprise, pas sur le type en costume avec une montre à bracelet cuir. Sur le gamin qui passait son temps à déchirer ses jeans aux genoux dans la cour.

Il soutint son regard.

— Il s’était installé sur ma voiture, dit-il finalement, d’une voix moins assurée qu’il ne l’aurait voulu. Au parking. Il ne voulait pas partir.

— Ah oui, ça, dit sa mère avec une sorte de soupir résigné. Depuis deux semaines, il fait le mur tous les matins. Je le vois filer par l’escalier de service. Je me demandais où il allait.

— Apparemment, très loin. J’habite à la Croix-Rousse maintenant.

Denise cligna les yeux. Puis, pour la première fois, l’ombre d’un sourire plissa le coin de ses lèvres. La Croix-Rousse, c’était à l’autre bout de la Presqu’île, et de l’autre côté du Rhône. Une sacrée trotte pour un chat, même un habitué des gouttières.

— Il a toujours été têtu, celui-là, dit-elle. Ça lui ressemble bien.

Elle recula d’un pas dans le couloir, libérant l’entrée. Lucien ne bougeait pas. Il avait exactement la même posture que sur le seuil, quatre ans plus tôt. Sauf que la dernière fois, ce seuil, c’était lui qui le franchissait en partant.

— Allez, entre, dit-elle. Le café va refroidir. Je viens de préparer un gâteau aux noix. Il ne va pas se manger tout seul.

Lucien fit un pas. Puis un autre. Ses chaussures de ville crissaient sur le paillasson en corde tressée, le même paillasson qu’avant. Il posa la mallette sur le sol du couloir. Pépito en jaillit, s’ébroua, et fila droit vers la cuisine comme une flèche, vers son bol en faïence, vers le radiateur en fonte sous la fenêtre. Il connaissait le chemin.

Denise était déjà au bout du couloir. Elle lui tournait le dos, mais il vit sa main qui tremblait légèrement en décrochant une deuxième tasse dans le placard. Une tasse ébréchée, celle avec les coquelicots. Elle la gardait, elle aussi.

Elle ne se retourna pas en disant :

— Et le collier, tu l’as enlevé au moins ? Il le supporte mal. C’est moi qui lui ai mis, je m’inquiétais qu’il se perde. Tu parles d’une idée. Il a fait le contraire.

Lucien enleva sa veste, la posa sur le dossier d’une chaise. Il s’assit à la table de la cuisine, celle recouverte d’une toile cirée jaune pâle. Le soleil entrait par la fenêtre. Une poussière dansait dans un rayon oblique sur la corbeille de fruits. Dans l’air, l’odeur du beurre noisette et de la noix chaude.

Sa mère posa la tasse fumante devant lui. Un café crème, avec le lait à côté. Exactement comme il l’aimait, et il ne lui avait jamais dit. Il but une gorgée, le liquide brûla sa langue. Il reposa la tasse, regarda la trace de buée sur la toile cirée, puis releva les yeux.

— Maman… Il faut que je te parle du magasin.

Denise s’assit en face de lui, les deux mains posées à plat sur la table, comme une joueuse de cartes qui attend la prochaine donne. Elle hocha la tête.

— Alors parle, mon garçon. J’ai tout mon temps. Pépito a mis deux semaines à te ramener. Je peux bien attendre que le café refroidisse.

Lucien sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. Une agrafe invisible. Il inspira un grand coup. La minuterie du palier s’éteignit dans un petit déclic derrière la porte, et tout le reste du monde fit silence.

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