Je m’appelle Marion, comportementaliste félin à Nantes depuis treize ans. Des chats qui font des trucs bizarres, j’en vois toutes les semaines. Mais l’histoire de Biscotte, je m’en souviens encore.
Un mardi de novembre, Sandrine Lecoint m’a appelée. Elle parlait vite, sa voix montait dans les aigus. « Madame, je ne dors plus. La chatte a eu quatre petits. Et depuis, elle les trimballe. Enfin, pas partout : toujours au même endroit. Dans les bottes de chantier de mon mari. Chaque chaton dans une botte. C’est des chaussures de sécurité, vous imaginez. Elle les a fourrés là-dedans. »
J’ai pris le tram ligne 1 jusqu’à l’arrêt Chantiers Navals, puis j’ai marché dix minutes sous la pluie. L’immeuble datait des années trente, rue de la Ville-en-Bois, trois étages sans ascenseur. L’escalier sentait la cire et le chou cuit. Sur le palier du deuxième, une voisine promenait son cocker. Le chien a voulu me renifler, la voisine a tiré sur la laisse en disant « bon courage, ils sont tous un peu fous là-haut ». J’ai continué.
Sandrine m’a ouverte, un torchon à la main, une chaussette trouée au talon. Dans l’entrée, il y avait une rangée de chaussures : des ballerines usées, des baskets d’enfant, des pantoufles en feutre, et une paire de bottes de sécurité couvertes de plâtre séché. Dans la botte droite, un chaton roux dormait. Dans la gauche, un chaton noir et blanc. La chatte, une tricolore au poil hérissé, était assise à côté et les fixait sans bouger.
Sandrine a commencé à raconter en tordant son torchon. « Tout était prêt avant la mise bas. Une caisse en bois, un coussin, dans la chambre près du radiateur. Elle y a eu ses petits tranquillement. Le lendemain matin, j’entre dans la chambre : la caisse est vide. Je l’ai cherchée partout. J’ai fini par les trouver dans les bottes de Pascal. Un par botte, les deux autres collés contre les semelles. Je les remets dans la caisse. Une heure plus tard, elle avait tout redéménagé. »
Elle m’a montré sur son téléphone une photo : Biscotte allongée sur le torse de Pascal, les yeux mi-clos. « Elle dort comme ça depuis qu’elle est chaton. Dès qu’il rentre, elle file vers la porte. Moi, elle m’ignore à moitié. Lui, elle le suit partout, même aux toilettes. » Sandrine a soupiré. « On a tout essayé, madame. Des caisses en carton, un panier en osier, une niche fermée avec un plaid. Elle les ramenait toujours dans les bottes. On a même caché les bottes dans un placard. Elle s’est assise devant, elle a miaulé toute la nuit, elle ne mangeait plus. On a cédé, évidemment. »
À ce moment-là, la porte d’entrée s’est ouverte. Pascal rentrait du chantier. Il était couvert de poussière blanche, les cheveux collés par la sueur. Il a retiré ses bottes, les a posées sur le tapis, et il a dit « qu’est-ce qu’elle fait là, celle-là ? » en parlant de moi. Avant même qu’il finisse sa phrase, Biscotte a bondi. Elle a attrapé un chaton par la peau du cou, l’a transporté jusqu’à la botte droite et l’a glissé dedans. Puis elle est retournée chercher le deuxième et l’a mis dans la botte gauche. Le tout en moins de deux minutes, sous nos yeux.
Pascal est resté figé, un lacet à la main. Il a regardé la chatte, puis les bottes, puis sa femme. Il a dit : « Elle fait ça devant tout le monde ? » Sandrine a acquiescé. « Tous les jours. Toutes les heures. »
J’ai posé la question qui m’a permis de tout comprendre : « Pour Biscotte, qui est la personne la plus importante dans cette maison ? » Sandrine a répondu sans réfléchir : « Lui. » Pascal a ricané. « Moi, j’aime pas les chats. Je l’ai dit depuis le début. C’est Sandrine qui a voulu l’adopter. » Il a jeté son blouson sur le dossier d’une chaise. La chatte s’est assise sur le tapis, devant les bottes, comme si elle gardait un trésor.
J’ai expliqué, en m’adressant à Sandrine mais en surveillant la réaction de Pascal. Une chatte qui vient de mettre bas ne choisit pas l’endroit le plus joli pour ses petits. Elle choisit l’endroit qui sent le plus fort la personne qu’elle considère comme son protecteur. Les chaussures de chantier de Pascal, portées dix heures par jour, imprégnées de sueur, de cuir, de plâtre, c’était l’odeur la plus puissante de tout l’appartement. L’odeur de l’homme qui, dans sa tête de chatte, pouvait écarter tous les dangers. Elle ne cachait pas ses chatons dans des bottes. Elle les déposait sous la protection de cette odeur-là. C’était la confiance la plus totale qu’un chat puisse accorder.
Pascal a tourné la tête vers la fenêtre. Il a joué avec le cordon du store, l’a tiré, relâché. Il est resté comme ça un long moment, le dos tourné. Puis il a dit, sans se retourner : « Donc cette chatte, elle m’a choisi, moi. Moi qui ne voulais pas d’elle. » Sa voix avait changé, plus grave. Sandrine a posé le torchon sur la table. Personne n’a répondu.
Le lendemain, j’ai reçu un message de Sandrine. « Il a trouvé la solution. » Le soir même, Pascal avait vidé un tiroir de sa commode. Il en avait sorti un vieux t-shirt du Stade Rennais qu’il ne portait plus depuis des années, mais qui gardait son odeur. Il l’a posé dans le panier en osier que Sandrine avait acheté deux jours plus tôt pour quarante-cinq euros au rayon animalerie de la jardinerie de Saint-Herblain. Il a dit : « Essaie ça, la mère. Si tu veux mon odeur, elle est là. » Biscotte a reniflé le t-shirt pendant une bonne minute. Puis elle a déplacé les quatre chatons, un par un, dans le panier. Elle n’a plus touché aux bottes. Pascal a nettoyé ses bottes avec une brosse en fer, il les a remontées dans le placard. Elles n’ont plus servi de couveuse.
Sandrine m’a raconté la suite par téléphone. « Il passe des heures devant le panier. Il prétend qu’il surveille juste que la chatte ne fasse pas de bêtises. L’autre jour, il a compté les chatons trois fois d’affilée et il a demandé si on pouvait les garder tous les quatre. Je lui ai rappelé qu’il n’aimait pas les chats. Il a répondu : “Ça, c’était avant. Maintenant, c’est elle qui a décidé.” »
Six mois plus tard, en juin, Sandrine m’a envoyé une photo. C’était un ticket de caisse, tout froissé, posé sur la table de la cuisine. Quarante-sept euros. Rayon animalerie du centre Leclerc de la route de Vannes. En dessous, elle avait écrit : « Trouvé dans la poche du bleu de Pascal. Le panier, c’était lui. Il l’avait acheté en cachette le jour où il disait que les chats ne l’intéressaient pas. »







