# Quelque part à la sortie de Montélimar

Thierry n'avait pas dormi depuis trois nuits. Pas parce qu'il était de garde — désormais il ne travaillait plus qu'en journée. C'est simplement que dans l'appartement du dessus, un gosse hurlait depuis une heure, et sous ses fenêtres une alarme de voiture n'en finissait pas de sonner. Il restait allongé, les yeux fixés au plafond, se disant qu'après douze ans passés à la clinique vétérinaire, il n'avait toujours pas appris à se couper des souffrances des autres.

L'histoire n'avait pas commencé avec lui. Elle avait commencé avec le père Bernard, qui était sorti en septembre vérifier si son portillon en bois n'avait pas pris l'eau après quatre jours de pluie.

La pluie planait sur le hameau depuis des jours — pas une averse, mais une bruine fine et têtue venue de l'ouest. On aurait dit qu'on la payait à l'heure. Le chemin de terre s'était transformé en bouillie, l'eau rousse coulait dans les ornières. Dans le creux derrière l'ancien pré, là où de tout temps on disait qu'il y avait toujours de l'eau qui stagnait, s'était formée une véritable mare. Bernard avait enfilé ses bottes, jeté sur ses épaules une vieille veste de toile cirée, et s'était mis à longer la clôture en pestant contre un fil de fer affaissé.

Il marchait en se disant qu'il faudrait acheter un vrai poteau, mais où trouver l'argent — au magasin de bricolage on en demandait bien quatre-vingts euros pièce. C'est à ce moment-là qu'il entendit.

Un son ténu. Pas un oiseau. Quelque chose de vivant.

Il s'arrêta. Seules les gouttes crépitaient sur les feuilles de bardane. « J'ai dû rêver », grommela-t-il, et il fit encore quelques pas. Et de nouveau — un faible cri, presque inaudible.

Bernard écarta l'herbe mouillée du bout de sa botte et découvrit un anneau de béton. Un vieux puits de drainage datant de l'époque de la coopérative agricole. Il s'en souvenait depuis l'enfance : gamins, ils y jetaient des cailloux pour écouter le temps qu'ils mettaient à tomber. Il n'y avait plus de couvercle — on l'avait récupéré comme ferraille dans les années quatre-vingt-dix. Trente ans que l'herbe recouvrait ce trou, et personne n'y était tombé, si bien que tout le monde l'avait oublié.

Bernard se pencha.

En bas stagnait de l'eau. Sombre, argileuse, montant presque jusqu'à la dernière marche. Et dans cette eau se tenait une chatte. Petite, gris et blanc, si maigre que son pelage lui collait au corps comme un chiffon mouillé sur des bâtons. Elle ne nageait pas. Elle ne s'agrippait pas. Elle ne griffait pas la paroi. Elle se tenait debout sur ses pattes arrière, tendue vers le haut, les pattes avant calées contre le béton rugueux. L'eau lui montait jusqu'à la poitrine. Le cou tiré au maximum. Et dans sa gueule pendait un chaton. Trempé. Vivant.

Bernard racontait plus tard qu'à la première seconde, il n'avait rien compris à ce qu'il voyait. Son cerveau refusait d'assembler l'image. Il avait vécu soixante-quatre ans à la campagne, il avait vu des chats sur les toits, sous les roues, dans les bidons d'eau de pluie. Mais ça — jamais.

La chatte regardait vers le haut. Vers la lumière.

Il sortit son portable de ses doigts mouillés, appela son voisin Fabrice. Celui-ci décrocha à la troisième sonnerie, la voix pâteuse de sommeil :

— Tu m'appelles pourquoi à cette heure ? Il est même pas huit heures.

— Prends une corde et un seau.

— Quoi ?…

— Je te dis de prendre. Il y a une chatte dans le puits. Avec un petit.

— Sérieux ? Où ça ?

— Vers l'ancien regard, derrière le pré. Grouille-toi.

Fabrice arriva dix minutes plus tard, sa veste ouverte sur un t-shirt, une corde en nylon enroulée sur l'épaule et un vieux seau ayant servi pour l'aliment du bétail. Il jeta un œil en bas. Se tut.

— Ça fait combien de temps qu'elle est là ? finit-il par demander.

— La pluie, ça fait quatre jours, dit Bernard. Alors elle, ça doit faire quatre jours aussi.

— Tiens la corde et arrête de compter, se coupa-t-il lui-même.

Ils attachèrent le seau, le descendirent. La chatte ne sauta pas dedans. Bernard s'allongea à plat ventre dans la boue mouillée, tendit le bras vers le bas. Sa femme Chantal mit deux jours à décrasser cette veste et ne dit rien.

— Doucement, doucement, ma pauvre. Ça y est. Ça y est, marmonnait-il, sans trop savoir à qui il s'adressait.

Quand le seau remonta, l'eau débordait par-dessus bord. La chatte était couchée sur le flanc. Elle n'avait pas desserré les dents. Le chaton pendait toujours — tenu avec soin par la peau du cou, comme le font les mères.

Bernard posa le seau sur l'herbe. Ce n'est qu'alors qu'elle ouvrit la gueule. Le chaton tomba dans l'herbe. Mouillée, froide, mais pas dans l'eau. Il agita une patte.

Chantal accourut avec un carton et un vieux gilet. Elle souleva le chaton du bout des doigts, comme une coquille d'œuf.

— Mon Dieu. Il est gelé.

— Il est vivant ?

— Il respire.

La chatte essaya de se lever. Ses pattes arrière se dérobèrent sous elle comme des ficelles mouillées. Elle retomba sur le côté. Chantal poussa un cri et plaqua la main sur sa bouche.

Bernard s'agenouilla à même la boue. Il la regardait respirer — vite, superficiellement. Et comment, même couchée, elle tournait la tête vers l'endroit où était le chaton.

On la déposa dans une caisse à outils en bois. Chantal courut à la resserre, attrapa un drap propre sur l'étagère. Elle ne prit pas le chaton pour le mettre avec elle tout de suite.

— Laisse-le là, dit-elle. Sa mère comprendrait.

Le trajet jusqu'à Montélimar dura quarante minutes, et parut durer trois heures. À l'arrière, dans le coffre, tantôt la chatte respirait péniblement, tantôt le chaton poussait un cri aigu. Chantal était assise près de la caisse et répétait :

— Tiens bon, ma belle. Tiens bon. T'as déjà tout fait.

Pas pour le chaton. Pour la chatte.

À la clinique, ils furent reçus par Nadège Bertrand, une femme d'une cinquantaine d'années, cheveux gris coupés court, le visage d'un calme absolu. Elle jeta un œil au chaton. Puis à la chatte. Thierry remarqua qu'elle se mit à bouger un peu plus vite que d'habitude. Les vétérinaires expérimentés ne s'exclament pas. Ils se mettent simplement à se dépêcher.

On emporta le chaton sous la lampe chauffante. On installa la chatte sur la table, et Thierry se mit à l'essuyer avec précaution — comme s'il craignait d'effacer ses dernières forces.

— Combien de temps a-t-elle pu rester là-dedans ? demanda Nadège sans s'interrompre de son examen.

— Quatre jours, dit Bernard. La pluie a duré exactement ça. Je vais rarement de ce côté du pré, il n'y a plus de bêtes là-bas.

Elle ne répondit rien. Elle observait les coussinets, la peau du ventre, la mâchoire.

— Thierry. Les bouillottes. Et une couverture sèche bien chaude.

L'état était sévère. Une hypothermie importante. Les coussinets avaient blanchi et gonflé — ce qui arrive quand la peau reste trop longtemps dans l'eau. Le bas du ventre et les pattes arrière étaient irrités par l'eau sale du puits. Les muscles des pattes arrière ne répondaient presque plus. La queue pendait, immobile.

Mais le pire concernait la mâchoire. Thierry remarqua le premier que la chatte n'arrivait pas à fermer normalement la gueule — les muscles semblaient figés dans la position qu'elle avait tenue pour porter le chaton. Pas une minute. Pas une heure.

Nadège demanda le silence et se mit à masser doucement la mâchoire. Pas de fracture. De l'épuisement. De la douleur. Et une mémoire musculaire qui avait exécuté bien trop longtemps un seul et même ordre : ne lâche pas.

Le chaton, lui, respirait déjà plus régulièrement. Faible, déshydraté, bien trop léger pour son âge. Mais les poumons étaient propres. Pas d'eau dedans. Le pelage mouillé seulement en surface, par la pluie, et non imbibé de cette vase brune qui stagnait au fond.

— Elle l'a vraiment maintenu au-dessus de l'eau, dit Nadège. Pratiquement tout ce temps. Comment est-ce seulement possible…

Plus tard, elle l'expliqua à Bernard en termes simples, et celui-ci le racontait à quiconque le lui demandait.

Quand la chatte et le chaton étaient tombés dans le puits, il n'y avait presque pas d'eau. Elle pouvait tranquillement se tenir sur ses quatre pattes. Le chaton était couché à côté. Mais la pluie continuait. L'eau montait. Quand le niveau avait atteint sa poitrine, le chaton ne pouvait plus rester couché. Alors elle l'avait pris dans sa gueule.

L'eau était encore montée. Elle s'était dressée sur ses pattes arrière.

Encore plus haut — et elle avait dû s'étirer de tout son corps, la tête renversée en arrière. Chaque heure devenait une torture. Chaque respiration exigeait l'immobilité. La moindre tentative de se sauver signifiait le perdre.

Elle avait eu un choix. Se remettre sur ses quatre pattes, grimper le long du béton, chercher une saillie, tenter de bondir dehors. Ou rester.

Elle avait choisi de rester.

Chantal ne pleura pas en entendant cela. Elle pleura le lendemain, quand le chaton se mit pour la première fois à chercher sa mère du museau. On lui donnait du lait maternisé à la pipette, il buvait quelques gorgées — et cherchait quand même à se rapprocher du bord de la caisse, là où elle était couchée.

La première nuit fut la plus dure. La chatte ne mangeait pas seule. On l'abreuvait goutte à goutte avec une seringue sans aiguille. Elle s'endormait et se réveillait au moindre cri du chaton. Chaque fois qu'il donnait de la voix, elle essayait de lever la tête. Thierry lui répétait plusieurs fois la même phrase, tout bas, presque pour lui-même :

— Il est là. Tu l'entends ? Il est juste à côté.

Le soir, il rapprocha la caisse contenant le chaton de la table de soins. La chatte remua une patte avant. Elle n'y arrivait pas. Alors Thierry prit le chaton et le posa contre son ventre. Celui-ci fourra son museau dans le pelage usé.

La chatte ferma les yeux. Pas comme quelqu'un qui abandonne. Comme quelqu'un qui a enfin reçu une réponse.

Deux jours plus tard, il fut clair que le chaton survivrait. Une semaine après, il tétait goulûment sa pipette et hurlait dans toute la clinique pour réclamer plus. Deux semaines après, il marchait avec assurance sur la table, comme s'il n'avait jamais été suspendu au-dessus d'une eau glacée.

Ce fut Lucie, la petite-fille de Bernard, qui lui donna un nom. Elle a huit ans.

— Lumière, dit-elle. Parce qu'on l'a gardé près de la lumière.

Les adultes échangèrent un regard et ne discutèrent pas.

À la clinique, on appelait d'abord la chatte Discrète — elle ne miaulait presque jamais. Puis Thierry dit que ce nom ne convenait pas.

— Elle n'est pas discrète. Elle a juste déjà dit tout ce qu'elle avait à dire, là-bas, dans cette eau.

On se mit à l'appeler Gaïa. Ça lui resta aussitôt.

Gaïa passa six semaines à la clinique. Une partie du pelage sur le ventre et les pattes arrière ne repoussa jamais. La peau cicatrisait lentement, avec des rechutes. Les pattes arrière recommencèrent à fonctionner, mais pas comme avant. Elle pouvait se lever. Faire quelques pas. Puis s'asseoir.

Chaque jour, Thierry notait dans le carnet de suivi de petites victoires :

« A mangé seule. S'est retournée sur le côté sans aide. A réagi au chaton. Trois pas. Cinq pas. Est tombée. A recommencé. »

Chantal apportait de vieilles serviettes douces. Bernard apportait des croquettes et restait debout près de la porte en silence pendant que Thierry racontait les nouvelles. Lucie venait voir le chaton et demanda un jour si on pourrait le ramener à la maison quand il serait grand.

Bernard regarda Thierry. Thierry regarda Nadège.

— On peut, dit la vétérinaire. Mais seulement si tu te souviens à qui il doit la vie.

Lucie hocha la tête avec le sérieux que prennent les enfants quand ils comprennent plus de choses que les adultes ne l'imaginent.

Le chaton partit chez Bernard deux semaines plus tard. Il dormait près du poêle, poursuivait des pelotes de laine et n'avait peur que d'une chose : quand l'eau coulait trop longtemps du robinet dans la cuisine. Alors il se cachait sous le banc et n'en sortait plus.

Avec Gaïa, ce fut plus compliqué. Une chatte aux pattes arrière partiellement paralysées, à la queue immobile, qui ne saute ni ne court — de tels animaux, personne ne se bouscule pour les adopter.

Quand vint le moment de décider, Thierry dit :

— Je la prends.

Personne ne s'en étonna. C'était lui qui l'avait réchauffée la première nuit. Lui qui l'avait entendue essayer de lever la tête à chaque cri. Lui qui avait vu cet animal, incapable de tenir debout, ramper malgré tout vers la caisse.

Thierry vit dans un petit appartement à la périphérie de Montélimar. Il lui a fabriqué un couchage bas près de la fenêtre, disposé les gamelles pour qu'elle n'ait pas à sauter. Le premier soir chez lui, Gaïa mit près d'une minute pour aller du couchage à la gamelle. Ses pattes arrière traînaient. Sa queue glissait derrière elle sur le sol.

Thierry s'assit par terre et ne l'aida pas. Il la regarda parcourir seule, centimètre par centimètre, ce mètre cinquante, sans jamais tendre la main.

Elle y arriva. Mangea un peu. Retourna près de la fenêtre. Et dormit trente-six heures d'affilée, presque sans interruption. Le premier vrai sommeil depuis longtemps.

Une semaine plus tard, Bernard retourna près de l'ancien puits. Il apporta une grille soudée, un poste à souder et Fabrice. Ils travaillèrent en silence. L'herbe autour du trou repoussait déjà, comme si elle cherchait à refermer la blessure. Bernard la dégagea du pied.

Fabrice tenait la grille. Le métal retomba sur le béton avec un bruit sourd et lourd.

Une fois le travail terminé, Bernard resta longtemps immobile à regarder vers le fond, à travers les barreaux.

— À quoi tu penses ? demanda Fabrice.

Bernard ne répondit pas tout de suite.

— Tu sais, dans ma vie j'en ai perdu, des choses. Des veaux noyés, le potager emporté par l'eau, le tracteur qui a brûlé. C'était dur. Mais ce n'est pas ça qui m'empêche de dormir.

— Alors quoi ?

— C'est que j'aurais pu partir de l'autre côté. J'aurais pu ne pas entendre. J'aurais pu me dire que j'avais rêvé. J'aurais pu me dire — j'irai voir plus tard.

Il se tut un instant.

— Et elle serait encore là-bas, debout. Avec lui dans la gueule. Tant que ses pattes tiendraient.

Fabrice resta silencieux un long moment. Puis demanda :

— Tu crois qu'elle aurait lâché ?

Bernard regarda la grille.

— Non. Je ne crois pas.

Un mois passa. Gaïa s'était habituée à l'appartement comme on s'habitue non pas à un nouvel endroit, mais à un nouveau corps — à nouveau, centimètre par centimètre. Elle ne saute pas sur le rebord de la fenêtre : Thierry a installé une petite marche à côté. Elle ne court pas après les jouets, mais accroche parfois de la patte un lacet s'il se trouve à portée. Elle ne s'approche jamais de la salle de bain.

Lumière vient parfois avec Lucie — la petite a insisté pour qu'il connaisse sa mère. Il est devenu un grand matou gris, effronté et curieux. Mais chaque fois qu'on le pose près de Gaïa, il se calme, renifle son museau. Elle supporte son agitation quelques secondes, puis pose son menton sur sa tête.

Un soir, Thierry feuilletait le vieux carnet de suivi et tomba sur la toute première note : « Pattes arrière ne répondent pas. Mâchoire crispée. À l'admission : 3 heures du matin, température corporelle 34,1°. » Sous la ligne, sa signature et celle de Nadège Bertrand.

On sonna à la porte.

Sur le seuil se tenait un homme d'une cinquantaine d'années, en veste crottée et bottes en caoutchouc. Chantal apprit plus tard qui c'était : Marcel, qui habitait à l'autre bout du hameau, celui qui des années auparavant avait retiré le couvercle du puits pour le revendre comme ferraille. Depuis une semaine, on jasait dans le village comme quoi on avait payé pour la chatte sauvée et son petit — quelqu'un à la clinique aurait touché une prime, quelqu'un d'autre aurait vu une annonce de collecte pour les soins. Les rumeurs avaient enflé vite, et il en était ressorti qu'on avait « donné une belle somme » pour ces bêtes.

— C'est ma chatte, dit Marcel depuis le pas de la porte. Elle vient de mon terrain, de mon puits. Si on touche de l'argent pour elle, j'ai bien le droit d'en avoir la moitié. Sinon je la reprends, elle et le petit, et débrouillez-vous.

Thierry lui tendit sans un mot un reçu — l'impression du dernier paiement, mille cent quarante euros, et le contrat de prise en charge de l'animal.

— Voilà le coût des soins, dit-il. Personne n'a gagné un centime là-dedans. Si vous voulez la chatte, remboursez cette somme à la clinique et à Bernard, qui l'a sortie de là. Après on pourra discuter de savoir à qui elle appartient.

Marcel tourna et retourna les papiers, lut les chiffres, fit une grimace et ne répondit rien. Il resta encore un moment sur le seuil, comme s'il attendait que quelque chose change, puis rendit les feuilles à Thierry et repartit sans un mot d'adieu.

Thierry referma la porte. Dans la cuisine, la bouilloire commençait à chauffer.

Gaïa releva la tête, écouta les pas s'éloigner derrière la porte, puis se dirigea lentement, obstinément, vers la fenêtre — là où se rassemblaient déjà les derniers rayons du soleil du soir.

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