Le Moustique et le Cancre

Lucien n’avait jamais su se faire respecter. Au boulot, à la Poste de Sète, on l’appelait « le cure-dent », « la brindille » ou pire, « le fœtus ». Pas par méchanceté pure, non. Juste parce qu’il était étroit d’épaules, pâle comme un cachet d’aspirine, et qu’il ne répondait jamais. Il encaissait en baissant la tête, rangeait les colis dans l’arrière-boutique et comptait les heures jusqu’à la fermeture.

Son seul ami, c’était Fabien, un copain de lycée resté dans le coin. Fabien, lui, pesait cent dix kilos, riait fort et claquait les portes. Bref, tout le contraire. Ils se voyaient une fois par mois pour boire une bière. Lucien écoutait Fabien raconter sa vie trépidante de représentant en matériel de plomberie, et ça lui suffisait.

Côté cœur, c’était le désert. Pas un SMS, pas un rendez-vous. Il allait parfois manger au snack du port, toujours seul, avec son sandwich au thon et son bouquin abîmé. Il regardait les bateaux rentrer, le regard vide, et se disait que naviguer seul, ce n’était pas si triste quand on avait l’habitude.

Puis un jour, l’administration a décidé de muter quelqu’un. Et ce quelqu’un, c’était Myriam. Myriam, elle, n’était pas venue pour passer inaperçue. Un mètre soixante-dix-huit dans ses talons, des cheveux noirs qui sentaient la noix de coco, une voix qui faisait trembler les vitres du bureau de tri. Une force de la nature. Une Géante. Lucien était tombé fou amoureux au premier coup d’œil, alors qu’elle lui ordonnait déjà de déplacer une palette de recommandés.

Évidemment, il n’osait rien dire. Qui était-il pour elle ? Une crevette d’aquarium, un souffle d’air. Mais le destin – ou plutôt la paperasse – a voulu qu’ils se retrouvent coincés ensemble un samedi matin pour l’inventaire annuel. Rien que tous les deux dans le hangar municipal, au milieu des cartons et de la poussière. Lucien avait répété trois phrases la veille, devant sa glace. « Tu veux un café ? », « Moi aussi j’aime les timbres de collection » et « Il fait lourd, non ? ». Rien d’extraordinaire, mais c’était un début.

Sauf qu’à l’heure de la pause, alors qu’il tendait une tasse fumante à Myriam avec un sourire tremblant, deux gars du dépôt sont entrés en chahutant. Des costauds aux tatouages de dauphins sur l’avant-bras. Le genre à vous taper dans le dos pour vous dire bonjour et à vous déboîter l’épaule par inadvertance.

« Tiens, le cure-dent s’est trouvé une copine ! » a beuglé le premier.

Lucien a rougi, bafouillé un « ça va les gars… » inaudible. Une petite flaque de café s’est formée sur le sol en ciment. Les deux brutes ont éclaté de rire. Myriam, elle, n’a pas ri. Elle a posé sa tasse, s’est levée de sa chaise et a toisé les deux gars.

« Vous avez fini de faire les malins ? J’ai des palettes à finir, moi. Si c’est pour traîner, vous dégagez. Et si j’entends encore un mot, je fais un signalement au chef d’équipe. Tatouages ou pas. »

Ils ont râlé un peu, mais ils sont partis. Lucien aurait voulu la remercier, mais il s’est vu dans le reflet de la vitre : un petit bonhomme chauve, le nez dans sa tasse, les yeux au ras du sol. Tout le monde le défendait comme on défend un enfant attardé. Même la femme de ses rêves voyait en lui un petit frère maladroit.

Pourtant, contre toute attente, après cet épisode humiliant, Myriam a commencé à le voir autrement. Pas comme un amant potentiel, non, mais comme un protégé. Un objet à réparer. Elle l’invitait à la cantine, lui mettait de côté les parts de tarte aux pommes, le forçait à mettre une écharpe quand le vent marin soufflait. Lucien se laissait faire. Il prenait les miettes d’affection pour des preuves d’amour. « Elle tient à moi », se répétait-il la nuit, dans son studio aux murs tapissés de vieux polars. « Et quand on veut réparer quelqu’un, c’est qu’on l’aime un peu, non ? »

Ils ont fini par se marier un matin de mars, à la mairie, sous une pluie battante qui délavait les affiches électorales. Fabien était le témoin.

La lune de miel a duré deux jours. Au retour, Myriam a accroché sa robe de mariée, enfilé son jogging, et elle est devenue le Général. Le Général commandait et Lucien exécutait. Il fallait repeindre la cuisine, changer les joints de la salle de bain, trier les factures, sortir les poubelles. Tout devait être fait dans l’instant, parfait, sans discussion.

Un soir d’automne, alors qu’une tempête secouait les volets du petit pavillon de Frontignan, la vaisselle a scellé leur histoire. Lucien avait lavé les bols de soupe. Il avait frotté, oui, mais un résidu de vermicelle séché avait survécu au lavage. Un vermicelle, pas plus. Myriam l’a vu en rangeant.

Elle a explosé.

« T’es qu’une larve, Lucien ! Même un gamin de cinq ans se débrouille mieux. Regarde-moi ce bol ! C’était celui de ma grand-mère, une faïence de Moustiers. Tu frottes ça à l’éponge grattante ? T’es malade ou tu le fais exprès ? »

Lucien a voulu expliquer qu’il n’y voyait pas bien sans ses lunettes. Il n’en a pas eu le temps. Le bol a volé. Pas sur lui, mais à ses pieds, explosant en mille morceaux. Myriam était furieuse, elle a traversé la cuisine en deux enjambées. Et là, la main est partie. Claquant derrière la nuque de Lucien, comme on gifle un gamin insolent.

« Tu vois, quand tu comprends pas les mots, tu comprends les gestes ! » a-t-elle hurlé.

Lucien est resté figé. La tête bourdonnante, la nuque en feu. Pas de larmes, non. Juste un vide immense. Puis une certitude. Celle qu’on ressent quand on comprend que le navire coule et qu’il faut sauter. Il a dormi chez Fabien cette nuit-là. Le divorce a été expédié en deux mois. Myriam a repris ses plats à tarte, ses casseroles et son jogging. Lucien a juré qu’on ne l’y reprendrait plus.

Rigoletto, la chienne, avait elle aussi une longue carrière de mal-aimée derrière elle. Une sorte de saucisse sur pattes version XL, vingt-sept kilos, noire et feu, le poil ras qui brillait comme du charbon mouillé. Théoriquement, c’était un teckel. En pratique, c’était un teckel qui aurait avalé un labrador. « Un teckel de compétition », disaient les mauvais plaisantins.

Son premier maître l’avait achetée sur un coup de tête, chez un éleveur douteux du Gard. Il pensait adopter une mini-saucisse, il s’est retrouvé avec un molosse sur pattes courtes. « C’est un rebut, ce machin. Même pas capable d’aboyer correctement, on dirait une corne de brume. » Il l’a refilée à un cousin vigneron, pensant qu’elle monterait la garde devant le chai.

Rigoletto montait la garde, oui. Mais à sa manière. Elle aboyait contre les tracteurs à l’arrêt, réveillait les poules à trois heures du matin, surtout les nuits de pleine lune, et passait son temps à creuser des galeries sous les pieds de vigne. Un désastre. Le cousin l’a vite cédée à une vieille dame de Lunel.

La vieille dame était douce. Elle sentait la lavande. Elle avait un jardin sans poules, c’était parfait. Sauf qu’un matin, en longeant le canal, un chat roux a traversé le chemin. Rigoletto, mue par un instinct ancestral, a oublié le collier, le trottoir, et la vieille dame. La laisse s’est tendue comme une corde de piano. La mamie a valsé dans l’herbe. Rien de cassé, heureusement, mais une hanche meurtrie et une peur bleue. Le lendemain, Rigoletto était confiée à une famille de Mauguio « en attendant ». La famille avait un petit garçon de six ans, Kévin.

Kévin était mignon, mais il voyait en Rigoletto un poney de rodéo. Il lui tirait les oreilles, voulait lui mettre une selle de cowboy, lui coinçait des pinces à linge sur la queue en rigolant. Rigoletto a grogné une fois, deux fois. À chaque fois, le père de Kévin, un colosse nommé Franck, débouclait sa ceinture en faisant claquer le cuir. Rigoletto s’est mise à vivre derrière le canapé, le ventre collé au carrelage froid. Si elle était trop grosse pour être un teckel, elle l’était trop pour passer inaperçue. Franck hurlait qu’il allait la conduire à la fourrière, que c’était une bête ingrate.

Le sauvetage est venu d’une visite imprévue. Ce soir-là, une vieille Clio s’est garée devant la grille. Lucien, qui n’avait pas vu Fabien depuis des semaines, venait prendre un apéro. Il avait une tête de déterré. Le divorce consommé, le moral dans les chaussettes, il avait besoin de parler.

Dans le salon, pendant que Franck servait du rosé et râlait que la chienne était un boulet, Lucien a croisé le regard de Rigoletto. Deux billes noisette, tristes, entre les pattes du canapé. Il a reconnu ce regard. Celui de la bête qu’on engueule sans raison, qui ne demande qu’un peu de calme et ne le trouve jamais.

« Elle a juste peur, ta chienne, a murmuré Lucien. Peur de la ceinture, du bruit, de tout.

— Peur de son ombre, oui ! s’est esclaffé Franck. Un teckel obèse et trouillard, c’est pas une chienne, c’est une honte. Tiens, puisque t’es si malin, tu n’as qu’à la prendre. T’es seul dans ton studio, ça te fera de la compagnie, et moi je retrouve la paix. »

Fabien a essayé de calmer le jeu, mais Franck était lancé. Lucien, lui, regardait toujours la chienne. Il a pensé à sa nuque, là où la main de Myriam avait claqué. Il s’est souvenu des regards moqueurs à La Poste. « On est deux rebuts, ma belle », s’est-il dit. Il s’est levé, a tendu la main vers le canapé.

« Allez, viens. On s’en va. »

Rigoletto, pour la première fois depuis des semaines, a rampé hors de sa cachette. Elle est venue poser sa grosse tête de faux teckel sur le genou de Lucien, en soupirant comme un vieux moteur diesel.

Les premiers jours furent étranges. Le studio était minuscule. Rigoletto prenait toute la place, s’étalant comme un tapis de bain géant sous la table. Mais très vite, Lucien a découvert des choses sur sa chienne. D’abord, elle était d’une intelligence redoutable. En vingt minutes, elle comprenait un ordre. En une heure, elle le retenait pour la vie. Ensuite, elle aimait Lucien avec une intensité presque gênante, le suivant aux toilettes, posant le museau sur son pied quand il lisait le journal.

Ils ont commencé les cours d’éducation canine dans un club au bord du Lez, à Montpellier. Un club chic, avec des labradors aux colliers de cuir et des golden retrievers bien coiffés. Les maîtres regardaient de haut ce petit homme chauve et son « saucisson mutant ». Mais Lucien s’en fichait. Il avait trouvé mieux que des collègues. Il avait trouvé des copains. Des chats, des chiens, des humains, toute une faune qui se promenait le long des berges. Rigoletto, grâce à sa taille improbable et à sa gueule de dessin animé, était devenue la mascotte.

Un mardi après-midi, en plein exercice de marche au pied, un type est sorti de nulle part avec un berger allemand non tenu en laisse. L’animal a foncé, crocs dehors. Lucien a eu un geste idiot, héroïque, sans réfléchir. Il s’est mis devant Rigoletto. Le berger allemand a freiné au dernier moment, tenu par un collier électrique défaillant. Le propriétaire s’est confondu en excuses. L’instructeur du club, une grande femme blonde nommée Corinne, a fixé Lucien avec une intensité nouvelle. Elle a vu ce corps frêle, ce menton tremblant, mais ces pieds plantés dans l’herbe comme des racines.

« Vous êtes courageux, vous, a-t-elle dit. Un peu cinglé, mais courageux.

— Je ne voulais pas qu’il lui fasse du mal, a répondu Lucien en grattant les oreilles de Rigoletto. On nous a assez tapé dessus comme ça. »

Ce soir-là, en rentrant chez lui, il a reçu un message sur son téléphone. Un numéro inconnu. « Si vous voulez, je connais un resto où les chiens sont admis et les humains très bien nourris. Corinne. »

Lucien a regardé Rigoletto, allongée en travers du lit, ses quatre pattes en l’air. Il a hésité. La peur de souffrir encore, les souvenirs de vaisselle cassée. Puis il a regardé à nouveau le message.

Rigoletto a poussé un ronflement sonore, comme pour lui dire : « Franchement, t’as survécu à pire. »

Il a souri. Dehors, les péniches glissaient doucement sur le canal du Midi. Dans le studio, il a ôté ses chaussures, gratté le ventre de sa grosse chienne ratée, et il a tapé : « Avec plaisir. Mais il faut qu’ils acceptent les teckels XXL. »

Rate article
Sixty & Me
Le Moustique et le Cancre