La guitare de Manon

Le mistral n'était pas au rendez-vous, mais un vent du nord s'engouffrait entre les platanes du parc de la Tête d'Or, soulevant des paquets de feuilles mortes qui tourbillonnaient sur l'allée. Olivier Pradel avançait d'un pas égal, la laisse du basset Pif enroulée autour du poignet. Un mercredi de novembre, onze heures du matin. Il avait cinquante-huit ans, une ancienne vie dans la sécurité rapprochée, et une incapacité chronique à rester chez lui les jours de repos.

Près du bassin des cygnes, il repéra la gamine avant même de voir sa pancarte. Une maigrichonne d'une douzaine d'années, plantée au bord du chemin, une guitare sèche dans les bras. Le carton pendait sur sa poitrine, écrit au feutre noir : « GUITARE À VENDRE. AIDEZ-NOUS S.V.P. » Les lettres dégoulinaient à cause d'une pluie fine tombée plus tôt.

Pif tira sur la laisse, flairant une odeur de croissant traînée par quelqu'un. Olivier dévia vers la petite. Quelque chose clochait. Pas la guitare, qui était vieille, éraflée, une corde remplacée par une autre plus fine. Pas la pancarte non plus. C'était sa façon de surveiller. Elle ne regardait pas les passants, elle regardait quatre types en manteau sombre, postés près de l'ancien kiosque à musique, de l'autre côté de la pelouse. Ils ne parlaient pas. Ils ne fumaient pas. Ils attendaient.

— Bonjour, monsieur, dit la fille dès qu'il fut à trois pas. Vous cherchez une guitare ?

Sa voix s'effilochait en fin de phrase. Olivier s'arrêta. Il connaissait ce genre de type : ceux qui ne se promènent jamais sans un ordre. Il baissa les yeux sur la pancarte, puis sur la guitare.

— C'est la tienne ? demanda-t-il.

Elle fit oui d'un signe raide. — Oui. Enfin… c'était celle de mon père.

— Pourquoi tu la vends ?

Elle serra le manche. Les jointures blanches. — Pour acheter des médicaments à ma mère. On n'a plus rien d'autre.

La phrase avait le rythme d'une récitation. Pas un mensonge, non. Une leçon apprise sous la peur.

Olivier jeta un coup d'œil discret vers le kiosque. Les quatre types avaient bougé. L'un se redressait, l'autre enlevait ses gants, un troisième faisait un pas sur la pelouse.

— Tu es là toute seule ? demanda-t-il.

La petite avala sa salive. — Oui.

— Depuis combien de temps ?

— Depuis huit heures.

Olivier regarda la guitare. Sous le chevalet, un morceau de sparadrap blanc dépassait de la rosace. Trop net pour être une réparation. Trop dissimulé pour être un hasard. Il reporta son attention sur la gamine. Elle avait suivi son regard. Elle devint pâle.

— Achetez-la, monsieur. S'il vous plaît.

— Combien ?

— Vingt euros.

— C'est trop peu.

Il vit la panique envahir ses iris. — Non, vingt euros, c'est bien. C'est le prix.

Olivier comprit. Ce n'était pas une question d'argent. C'était une question de vitesse.

Il sortit un billet de cinquante euros de la poche intérieure de son blouson, le plia en deux, le tendit à l'enfant. Elle le serra comme une bouée.

— Qu'est-ce qu'il y a dans la guitare ? demanda-t-il à voix basse.

Les lèvres de la petite tremblèrent. — Les preuves de mon père. Il a disparu il y a onze jours. Il conduisait pour ces gens-là.

Avant qu'Olivier puisse répondre, un des hommes approcha. Il afficha une expression qui ne montait pas jusqu'aux yeux.

— Bonjour, dit-il. Tout va bien ?

— Je viens d'acheter une guitare, répondit Olivier sans se retourner.

L'homme s'arrêta à un mètre. — Vraiment ? Cette guitare ?

— Cette guitare.

— Étrange. Nous aussi on voulait aider la petite.

Olivier fit un pas de côté, plaçant la guitare entre eux. — C'est gentil. Mais elle est vendue.

L'homme tendit le bras vers le manche. Olivier saisit le poignet au vol, le serra. Pas assez pour blesser, assez pour faire comprendre.

— Vous touchez encore à ma guitare, et vous le regrettez, dit Olivier en articulant.

L'autre se dégagea. Derrière lui, les trois autres se rapprochaient, répartis en éventail. Olivier glissa sa main libre dans sa poche, appuya trois fois sur le bouton latéral de son téléphone. Il n'avait plus d'agence, plus de badges, plus de couverture. Juste un numéro d'urgence et de vieux réflexes.

— Vous devriez partir, dit l'homme.

— Je pensais la même chose.

Olivier cria soudain, d'une voix forte : « Parc de la Tête d'Or, bassin des cygnes ! Quatre hommes menacent une enfant ! »

L'homme fit un pas en arrière. — Vous êtes con ?

— Non. J'ai un téléphone en ligne. L'opérateur écoute tout.

Dans sa poche, une voix étouffée confirma : « Service d'urgence, quelle est votre position ? »

L'homme pâlit. Mais avant qu'il ne réagisse, un son monta de l'autre côté du parc. Une berline noire roulait au pas sur l'allée de service, écrasant les feuilles, un gyrophare bleu posé sur le tableau de bord — le genre qu'on achète sans licence sur un site étranger, et qu'on pose là quand on veut qu'une allée réservée aux services s'ouvre devant soi sans discussion. Les quatre types s'écartèrent, le dos droit. Pas de peur. Du respect.

La portière arrière s'ouvrit. Un vieil homme descendit, canne à la main, manteau bleu nuit, cheveux argentés impeccablement coiffés. Il avait le genre de visage qu'on voit sur les plaques de bienfaiteur à l'hôpital.

— Manon, dit-il d'une voix douce. Tu nous as causé bien du souci.

La petite se colla contre Olivier. Elle tremblait de la tête aux pieds.

Olivier serra la guitare contre lui. — Restez où vous êtes.

L'homme afficha une tristesse de façade. — Vous ne savez pas à qui vous parlez.

— Je sais très bien. Vous êtes Vincent Delafontaine. Vous financez le parc, la bibliothèque, la fondation pour l'enfance. Et vos hommes surveillent une gamine de douze ans depuis ce matin, avec un gyrophare de contrebande sur votre voiture.

Delafontaine fit un pas. — Donnez-moi ce qu'il y a dans cette guitare, et vous pourrez rentrer chez vous. Manon viendra avec moi.

— Elle ne va nulle part.

— Vous ne comprenez pas la situation. Son père était un employé. Il a volé des documents. Cette enfant a en sa possession des choses qui ne lui appartiennent pas.

— Vraiment ? Alors pourquoi ne pas appeler la police ? Vous êtes un honnête citoyen, non ? Appelons la police ensemble. Un usage illégal de gyrophare, quatre hommes en civil qui traquent une mineure, c'est parfait pour un signalement.

Delafontaine ne répondit pas. Son regard glissa vers la poche d'Olivier, où le téléphone continuait d'enregistrer. Il savait que l'opérateur écoutait.

— Vous êtes en train de faire une grosse erreur, dit-il.

— Probablement. Mais je l'ai déjà faite il y a dix ans, quand j'ai couvert le meurtre d'un témoin pour mon ancien patron. Aujourd'hui, je ne couvre plus personne.

Delafontaine recula d'un pas. Il fit un signe de la main. Les quatre hommes se figèrent.

Puis il tourna les talons. — Nous nous reverrons.

La voiture repartit au pas, comme si elle n'avait jamais été là. Les quatre hommes suivirent à pied, disparaissant derrière les arbres.

Olivier tira doucement la petite par la manche. Elle était glacée.

— Tu t'appelles Manon ?

Elle fit oui.

— Manon, je te crois. Où est ta mère ?

— À la maison. Elle est alitée.

— On y va. Tout de suite.

Ils traversèrent le parc en courant presque, Pif sur les talons. Ils prirent le tramway T1, debout près de la porte, la guitare serrée contre la poitrine d'Olivier. Le billet coûta un euro quatre-vingt-dix. Manon descendit au bout de six stations. Ils marchèrent jusqu'à un immeuble décrépi rue des Frères Lumière, dans le huitième arrondissement. Montée d'escalier sombre, odeur de chou et d'humidité. Quatrième étage sans ascenseur.

La mère, Catherine, était pâle, les joues creusées, une toux qui déchirait la poitrine. Elle faillit s'évanouir en voyant la guitare.

— Où est Jacques ? demanda Olivier.

Catherine secoua la tête. — Il n'est pas rentré depuis onze jours. Il conduisait pour Delafontaine. Un soir, il a glissé son vieux dictaphone sous le siège passager avant de partir chercher son patron — il faisait ça depuis des mois, par méfiance, sans jamais rien avoir à en tirer. Ce soir-là, Delafontaine a parlé à un élu, dans la voiture, comme si Jacques n'existait pas. En rentrant, il a recopié l'enregistrement sur une carte SD, avec les dates et les noms griffonnés sur un carnet. Il a caché la carte dans la guitare et m'a dit de ne jamais la vendre, quoi qu'il arrive. Le lendemain, il n'est pas rentré du travail. Depuis, plus rien. On n'avait plus rien pour acheter mes médicaments. Manon a pris la guitare sans me le dire.

Olivier regarda la carte à travers la rosace. Une petite SD noire, emballée dans du plastique, fixée avec du chatterton.

— Vous ne pouvez pas rester ici, dit-il. Ils savent où vous habitez.

Il n'avait pas beaucoup d'économies, mais il avait un ancien contact. Il appela une pension de famille à Vaulx-en-Velin, tenue par une femme qui ne posait pas de questions. Il paya une semaine en espèces : quatre cent quatre-vingt-dix euros, en billets de vingt et de dix. Le taxi leur coûta trente-cinq euros de la Croix-Rousse jusqu'à Vaulx.

Le lendemain matin, Olivier se rendit aux locaux du Progrès, sur les quais du Rhône. Il demanda à voir Sandra Vidal, une journaliste d'investigation qu'il connaissait pour avoir suivi une affaire de corruption immobilière. Il lui remit la carte SD dans une enveloppe kraft, avec une note manuscrite indiquant les noms, les dates, et ce que la petite avait raconté.

Sandra Vidal l'ouvrit devant lui. Sur l'écran de son ordinateur, l'enregistrement grésillait, la voix couverte par le bruit du moteur par moments, mais nette dans les passages qui comptaient : Delafontaine, assis à l'arrière, parlant à un homme qu'il appelait « monsieur l'adjoint ». « Le maire ne doit rien savoir. Si le chantier du tramway T6 est retardé, les subventions vont fondre. Je veux que l'appel d'offres soit truqué. Vous vous en occupez. »

La voix de Delafontaine était reconnaissable entre mille, sèche, cassante sur les ordres.

— Je publie demain, dit Sandra.

L'article parut vingt-quatre heures plus tard. En une : « Le magnat du BTP finançait le trucage des appels d'offres. » Deux jours après, Delafontaine était interpellé à son domicile de Saint-Cyr-au-Mont-d'Or. Les quatre hommes furent arrêtés dans la foulée. L'un d'eux, celui qui avait tendu la main vers la guitare, reconnut avoir participé à la surveillance de Jacques les jours précédant sa disparition, et accepta de témoigner contre Delafontaine pour alléger sa peine.

Catherine et Manon restèrent à la pension le temps que la tempête médiatique s'apaise. Olivier les visita trois fois par semaine, apportant des oranges, du pain de la boulangerie, et un vieux polar pour Catherine.

Un mois plus tard, le procès s'ouvrit. Olivier fut appelé à la barre. Il raconta tout : la guitare, la petite, le billet de cinquante euros, la voiture au gyrophare volé. Il ne regarda Delafontaine qu'une fois. L'homme avait vieilli de dix ans en cellule.

Delafontaine écopa de quinze ans de réclusion, dont sept incompressibles, pour corruption aggravée et séquestration. Les quatre hommes prirent entre quatre et huit ans. Catherine reçut une pension d'indemnisation et un logement social dans le quatrième arrondissement.

Six mois après l'audience, Olivier reçut une lettre du parquet. Il l'ouvrit dans la cuisine, un café refroidi à côté. Le procureur l'informait que Jacques, le père de Manon, n'était pas mort. Craignant pour sa vie après avoir surpris la conversation dans la voiture, il avait pris la fuite sans rien emporter, laissant la carte SD cachée dans la guitare comme seule preuve, et s'était réfugié chez un cousin en Belgique sous une fausse identité, trop terrifié pour reprendre contact, même avec les siens. Ce n'est qu'après l'arrestation de Delafontaine, en lisant l'article de Sandra Vidal dans une édition en ligne, qu'il avait osé se signaler à la police, qui l'avait aussitôt placé sous protection le temps de vérifier son récit et de le confronter aux enregistrements. Il était désormais libre de tout mouvement.

La lettre se terminait par une phrase : « Il vous attend à la pension de famille, dimanche à quatorze heures. »

Olivier relut deux fois. Il posa la lettre sur la table, éteignit la cafetière, et sortit acheter un bouquet de jonquilles. Pour une fois, il ne regarda pas le prix.

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