À Autun, sur la route qui monte vers Anost, il y a un poirier au bord du fossé. Rien de spécial à première vue — un vieil arbre tordu comme il y en a des centaines en Bourgogne. Sauf que la maison à côté n'existe presque plus. Le portail rouillé pend sur un gond, les volets ont disparu, les orties ont mangé la cour jusqu'au perron. Et le poirier, lui, tient debout. Et chaque été, il donne encore des fruits.
Je suis passée devant, la semaine dernière, avec le chien. J'allais faire les courses au Casino du bourg, un aller-retour de vingt minutes à pied, rien d'exceptionnel. Sauf que ce jour-là, j'ai vu les branches pliées sous le poids des poires — petites, tachetées, piquées par les guêpes, pas du tout les calibres qu'on trouve en rayon à 2,90 euros le kilo. Des vraies poires, quoi. Celles qui poussent sans qu'on leur demande rien.
J'ai eu un pincement que je n'arrive toujours pas à expliquer.
Cette maison, c'était celle de Ginette Vachon. Elle est morte il y a onze ans, à quatre-vingt-sept ans, dans sa cuisine, un matin de novembre, en préparant du café. Son fils Bernard vivait à Chalon-sur-Saône et n'a jamais voulu reprendre la baraque — trop de travaux, disait-il, la toiture était fichue, l'électricité aux normes de 1962. Il a mis la maison en vente. Personne n'a jamais fait d'offre correcte. Alors elle est restée là, à se décomposer tranquillement, année après année, pendant que le notaire de Bernard lui envoyait des relances pour la taxe foncière qu'il payait en grognant.
Petite, j'allais chez Ginette avec ma cousine Sandrine. On avait sept, huit ans. Elle nous engueulait dès qu'on secouait les branches trop tôt en août : « Elles sont pas mûres, bande de sauvageonnes, attendez qu'elles tombent toutes seules ! » On l'écoutait jamais vraiment. On grimpait sur le vieux banc de pierre sous l'arbre, on mangeait les poires encore un peu dures, le jus qui coule sur le menton, essuyé d'un revers de manche. Ginette sortait sur le pas de sa porte avec son tablier à fleurs, faisait semblant de se fâcher, puis nous ramenait un torchon humide en soupirant. À la radio dans sa cuisine, il y avait toujours France Bleu Bourgogne allumé en fond, et l'odeur de son ragoût qui mijotait débordait jusque dans la cour.
On croyait que ça durerait toujours. La maison, le banc, Ginette avec son tablier. On ne se posait même pas la question — c'était juste le décor de l'enfance, on pensait qu'il resterait planté là pour de bon.
Et voilà : la maison s'effondre doucement, la cour a disparu sous les ronces, et l'arbre, lui, continue comme si de rien n'était. Il fleurit en avril, il donne de l'ombre en juillet, il laisse tomber ses fruits en septembre. Personne ne les ramasse plus. Ils pourrissent sur l'herbe, et l'odeur sucrée attire les guêpes et deux ou trois merles qui se disputent les meilleurs morceaux.
C'est étrange de voir qu'un arbre tienne plus longtemps qu'une vie entière de gens.
Je crois qu'il y a, dans chaque village de France, un arbre comme ça — un témoin qui a vu passer plus de monde que n'importe quel habitant encore vivant. Et ce qui fait mal, ce n'est pas que l'arbre soit vieux. C'est qu'il soit resté seul.
J'ai gardé cette question en tête toute la semaine, sans trop savoir quoi en faire. Et puis dimanche, ma cousine Sandrine est passée me voir — elle habite maintenant à Autun aussi, à quinze minutes de chez moi, elle bosse comme aide-soignante à l'hôpital. On a bu un café sur ma terrasse, et je lui ai raconté le poirier. Elle est restée silencieuse un moment, puis elle a dit un truc que je n'attendais pas : « Tu sais que la maison est toujours au nom de Bernard ? Il l'a jamais vendue. Ma mère m'a dit qu'il en avait marre de payer la taxe foncière chaque année pour rien. »
Ça m'a trotté dans la tête toute la journée. Le lendemain, j'ai appelé Bernard — j'avais son numéro depuis l'enterrement de sa mère, on s'échangeait une carte à Noël, rien de plus. Il a été surpris que je l'appelle. Je lui ai parlé du poirier, des poires qui pourrissent sans que personne n'y touche, de la maison qui part en ruine. Il a soupiré au bout du fil : « J'sais pas quoi en faire, cette baraque. Le notaire me dit qu'elle vaut plus rien avec l'état du toit. Et le terrain, avec la mitoyenneté du chemin, c'est compliqué à découper. »
Je lui ai proposé un truc simple : que la mairie d'Anost reprenne le terrain — juste la parcelle avec l'arbre et le vieux banc, pas la maison — pour en faire un petit coin public, un arrêt sur le chemin de randonnée qui passe juste à côté. Bernard a réfléchi trois secondes et a dit : « Si ça me débarrasse de la taxe et du souci, j'signe où vous voulez. »
Le mois suivant, on est allés ensemble à la mairie. Le maire, un ancien prof de collège qui aime bien ce genre d'initiative, a trouvé l'idée bonne : une parcelle de trois cents mètres carrés, cédée pour un euro symbolique, avec un banc refait et une petite pancarte en bois — « Poirier de Ginette Vachon, planté vers 1958 ». On a signé l'acte chez le notaire de la place du Champ de Mars, celui-là même qui embêtait Bernard depuis des années avec ses relances.
Le jour de la signature, Bernard est resté un moment devant le poirier, les mains dans les poches de sa veste. Il a ramassé une poire tombée, l'a retournée entre ses doigts, puis l'a reposée sur le muret. « Ma mère aurait dit qu'elles sont pas encore mûres », il a fini par lâcher, avec un petit rire triste.
La mairie a fait poser le banc début septembre. Sandrine et moi, on y est retournées un dimanche après-midi, on a cueilli quelques poires — les vraies, tachetées, un peu dures — et on les a mangées assises là, comme avant, le jus qui coule sur le menton. Le chien reniflait les fruits tombés dans l'herbe fraîchement coupée par les employés communaux.
L'arbre n'a rien remarqué du tout. Il continue de fleurir chaque printemps, exactement comme il le faisait quand Ginette engueulait deux gamines qui secouaient ses branches trop tôt. Sauf que maintenant, il y a de nouveau des enfants du village qui s'arrêtent là en rentrant de l'école, qui lisent la pancarte sans trop comprendre, et qui repartent avec les poches pleines de poires pas mûres.







