Le tournesol qui a changé notre rue

Je m'appelle Colette Fabre, j'ai soixante-deux ans, et je fais le même trajet depuis onze ans : de mon appartement rue des Lilas jusqu'à la pharmacie où je travaille, à Vannes, dans le Morbihan. Dix minutes à pied, montre en main. Je connais chaque pavé disjoint, chaque odeur de pain chaud qui sort de la boulangerie Le Guern à sept heures moins le quart, chaque chat qui traîne devant le numéro 14. Je ne raconte pas cette histoire parce qu'elle m'est arrivée. Elle est arrivée à ma voisine de palier, Suzanne Kerviel, une femme de quarante-sept ans qui vit seule depuis son divorce, dans le petit pavillon avec jardin au fond de l'impasse. Mais je l'ai vue se construire, jour après jour, depuis ma fenêtre du deuxième étage. Et si je m'y suis tant attachée, c'est qu'elle a fini par me raconter quelque chose sur moi-même que je n'avais pas envie d'entendre.

Suzanne travaille au service comptabilité d'une entreprise de fruits de mer, elle rentre fatiguée, elle ne parle jamais fort. Depuis le départ de son mari, deux ans plus tôt, sa maison était devenue silencieuse d'une manière particulière — pas le silence reposant d'une soirée tranquille, mais celui qui reste après qu'on a enlevé les objets d'un autre, celui qui fait qu'on allume la radio juste pour avoir un bruit de voix humaine dans la cuisine. Elle me l'a dit une fois, en passant, sans s'appesantir : avant, le soir, elle appelait son mari à la fenêtre pour lui montrer le coucher de soleil sur les tuiles des voisins. « Regarde comme c'est jaune. » Depuis, elle regardait toute seule.

Un samedi d'avril, il y a deux ans, je l'ai vue s'accroupir dans son jardin avec un sachet de graines. Rien d'extraordinaire — un paquet de tournesols acheté au Jardiland de Vannes, six euros quatre-vingts, elle me l'a dit plus tard en riant, gênée que ça ait pris autant d'ampleur pour si peu.

Elle a gratté une bande de terre le long de sa clôture en bois, celle qui sépare son jardin du mien — enfin, du mien côté rue, puisque nos parcelles se touchent par-derrière. Elle a planté sans grande conviction. J'étais en train d'étendre mon linge et je l'ai entendue marmonner : « Bon, on verra bien. Au moins j'aurai du jaune à regarder depuis la cuisine, moi toute seule. » Rien pendant trois semaines. Puis un matin, en sortant vider ma poubelle, j'ai vu une pousse verte, minuscule, presque timide. Suzanne était déjà dehors, accroupie, en pyjama, un mug de café à la main, comme si elle avait guetté ça avant même le jour.

Elle n'a jamais cherché à impressionner personne. Elle me l'a répété plus d'une fois, sur le pas de sa porte : « Colette, je voulais juste voir du jaune depuis ma cuisine, sans avoir à le montrer à personne. » Sauf qu'en juillet, les tiges dépassaient la clôture. En août, elles dépassaient Suzanne elle-même, et de loin — elle mesure à peine un mètre soixante. Depuis ma fenêtre, le matin, ça faisait un mur de soleil planté entre deux jardins ordinaires.

La première à s'arrêter, c'est une gamine à vélo, une gosse de l'école Jules-Ferry qui passe tous les jours devant chez nous. Elle a freiné si fort que j'ai entendu crisser les pneus depuis chez moi. Elle est restée plantée là, bouche ouverte, un long moment. « Ils sont plus grands que mon père ! » Suzanne, penchée sur ses rosiers voisins, a répondu que oui, plus grands qu'elle aussi. La petite a demandé à se prendre en photo au milieu des fleurs. Son père a sorti son téléphone. Avant de repartir, elle a crié qu'elle reviendrait quand ils seraient encore plus hauts.

Après ça, ça n'a plus arrêté. Un couple de retraités qui font leur balade digestive tous les soirs après le repas. Deux lycéennes qui prenaient des photos avant un bal du lycée Duguay-Trouin. Un samedi, Suzanne a trouvé un mot plié dans sa boîte aux lettres, coincé entre une facture EDF et un prospectus Intermarché. Pas de nom, juste une phrase à l'encre bleue : « Vos tournesols rendent mon trajet vers le travail plus léger chaque matin. Merci. » Elle me l'a montré, un peu émue, et l'a rangé dans le tiroir de sa cuisine, avec ses recettes de kouign-amann.

Mais tout le quartier n'aimait pas ça de la même façon. Fin juillet, un mot différent est arrivé, celui-là non plié, glissé bien à plat dans la boîte : une photocopie du règlement de copropriété de l'impasse, article sur la hauteur des plantations le long des clôtures mitoyennes, un passage souligné au stylo rouge. Pas de signature non plus, mais Suzanne savait très bien d'où ça venait — le pavillon du bout, celui des Guillou, qui se plaignaient déjà l'an dernier du chat de Yannick. Elle me l'a apporté un soir, la main pas très ferme, et m'a demandé si je pensais qu'on pouvait vraiment l'obliger à couper ses fleurs à un mètre cinquante. Je n'en savais rien. Elle a dit, très bas, en repliant la feuille : « Évidemment. Fallait bien que quelqu'un vienne me redemander de me faire toute petite. » Elle n'a pas parlé de son mari, mais j'ai compris que c'était de ça qu'elle parlait.

Elle n'a rien coupé, mais elle n'a plus mis les pieds dans le jardin pendant une semaine, sauf pour arroser vite, le soir, en évitant de croiser le regard de personne par-dessus la clôture. Le seau du trottoir est resté vide. J'ai vu, un mardi soir, deux tiges cassées net près du portillon — jamais su si c'était le vent ou une main énervée, mais Suzanne, elle, avait sa conviction, et elle ne m'a rien dit de plus ce soir-là. Elle est restée un long moment debout devant les tiges cassées, un sécateur inutile à la main, sans se décider ni à les couper ni à les redresser.

C'est Yannick qui a bougé le premier. Il est allé sonner chez les Guillou avec, sous le bras, le règlement de copropriété au complet — pas la photocopie tronquée, le document entier, où il avait souligné, lui, l'article sur le droit de chacun à disposer de son jardin comme il l'entend tant qu'aucune haie vive ne dépasse trois mètres. Les tournesols de Suzanne culminaient à un mètre quatre-vingts. Il n'a rien eu besoin d'ajouter. Mais ce n'est pas le règlement qui a réellement fait pencher la balance : c'est la petite du vélo, qui avait entendu l'histoire par sa mère et qui a débarqué un mercredi après-midi avec une pétition écrite au crayon de couleur sur une feuille de cahier, une trentaine de signatures récoltées en faisant du porte-à-porte dans l'impasse et la rue voisine. Elle l'a tendue à Suzanne sans un mot, juste un peu essoufflée d'avoir couru.

Suzanne a affiché cette pétition sur son frigo, entre le mot de l'inconnu et une photo de sa nièce. Elle ne m'a jamais dit ce qu'elle avait ressenti en la lisant, mais le samedi suivant, le seau était de nouveau sur le trottoir, plus rempli que jamais, et elle a ressorti le carton : « Prenez-en un si ça vous fait sourire. »

Le voisin d'en face, Yannick Le Roux, un retraité de la SNCF qui passe ses journées à bricoler, lui a apporté une mangeoire à oiseaux. « Je me suis dit que les mésanges aussi auraient droit à leur part. » Ils l'ont accrochée ensemble à un piquet de la clôture. Deux jours après, les chardonnerets venaient picorer tous les matins. Puis les papillons. Puis les abeilles, qui butinaient d'une fleur à l'autre avec cet air affairé qu'elles ont toujours.

Un soir, une jeune mère avec une poussette s'est arrêtée sur le trottoir, son petit garçon montrait les fleurs du doigt en criant. Suzanne est sortie avec un sécateur. « Vous en voulez une ? » La mère n'en revenait pas. Le gamin est reparti en serrant sa tige géante contre lui comme un trophée, une feuille aussi large que son torse.

Le seau était vide avant midi, chaque samedi. Et les gens laissaient des mots à la place. « Celui-ci a égayé l'anniversaire de ma mère. » « Ma fille l'a porté jusqu'à la maison sans le lâcher une seconde. »

Un après-midi, le seau était de nouveau plein — mais pas de fleurs. De sachets de graines. Tomates, zinnias, basilic. Un mot glissé dedans : « On s'est dit qu'on pourrait aider d'autres jardins à pousser. » Suzanne a ri en me racontant ça au téléphone. Elle a posé un second panier à côté, avec cette étiquette : « Prenez des graines. Plantez de la joie. » Tout l'été, les voisins ont échangé des semences. Les Le Roux ont comparé leurs tomates. Une famille de l'impasse a transformé tout un coin de jardin en prairie fleurie. Même la boîte aux lettres des Guillou a fini par recevoir, elle aussi, un petit sachet anonyme de graines de zinnias, sans un mot d'explication. Personne n'a su dire qui l'y avait déposé.

Fin août, l'association de quartier a organisé sa traditionnelle visite des jardins. Suzanne voulait décliner — elle disait que sa pelouse n'était pas nette, qu'il restait des mauvaises herbes près du composteur, et surtout qu'elle n'avait pas envie qu'on vienne fouiller chez elle avec des regards de jury. Yannick a insisté : « Ils viennent voir tes fleurs, pas ta pelouse. »

Ce jour-là, une trentaine de personnes ont défilé dans le quartier. Certains avaient des roseraies magnifiques, d'autres un potager impeccable, les Divanach avaient même un petit bassin à nénuphars. Devant chez Suzanne, les gens souriaient avant même d'ouvrir le portillon — et parmi eux, debout un peu à l'écart du groupe, il y avait Mme Guillou elle-même, qui n'avait jamais mis les pieds dans cette partie de l'impasse. Elle n'a rien dit. Elle a juste regardé les fleurs un long moment, puis elle a pris une poignée de graines dans le second panier, sans croiser le regard de Suzanne, et elle est repartie la première, avant la fin de la visite.

À la fin, les organisateurs ont distribué des petits rubans en papier. Pas de classement, juste des catégories : Jardin le plus coloré, Meilleur potager, Terrasse préférée. Le sien disait : Prix du Sourire du Quartier. Elle a éclaté de rire en le lisant, elle ne savait même pas que ça existait. L'organisatrice lui a avoué : « On vient de l'inventer, pour vous. » Suzanne a gardé le ruban serré dans sa main tout le reste de l'après-midi, comme si elle avait peur de le perdre dans la foule, et le soir, quand tout le monde est parti, je l'ai vue rester seule dans son jardin, debout au milieu des tiges, à ne rien faire d'autre que respirer.

L'automne est arrivé, les pétales sont tombés un à un. Suzanne a laissé les têtes séchées debout pour les oiseaux. Un matin d'octobre, la petite au vélo s'est arrêtée devant la clôture, déçue de ne plus voir de jaune. « Elles reviendront ? » Suzanne lui a promis que oui. Avant l'hiver, elle a récolté les graines dans de petites enveloppes en papier, avec une phrase écrite au feutre sur chacune : « Rendez-vous au printemps. » Elle les a posées dans le panier du trottoir. Le soir même, il n'en restait plus une seule.

L'avril suivant, j'ai vu des pousses vertes surgir un peu partout dans le quartier. Chez les Divanach. Chez le boulanger de la rue voisine. Devant l'école. Même, discrètement, dans un coin du jardin des Guillou, une seule rangée, contre le mur du fond, comme s'ils ne voulaient pas qu'on la remarque trop vite. Cet été-là, depuis ma fenêtre du deuxième étage, j'ai compté plus de quarante rangs de tournesols sans bouger de ma chaise. Yannick est venu voir Suzanne, a regardé la rue dans les deux sens, et s'est mis à rire tout seul. « Tu sais, je crois que tes fleurs ont déménagé. » Elle a regardé cette marée jaune onduler dans le vent tiède de juin. « Je crois bien que oui. »

Moi, je continue mon trajet de dix minutes jusqu'à la pharmacie, tous les matins, montre en main. Sauf que maintenant, ça me prend un peu plus longtemps. Je m'arrête devant chaque clôture — moi qui, depuis que mes propres enfants sont partis vivre à Rennes et Nantes, avais fini par ne plus rien regarder par les fenêtres que je croisais, pressée d'arriver et de rentrer, comme si le trajet lui-même n'existait pas. Suzanne ne le sait pas, mais c'est elle qui m'a réappris à ralentir dans ma propre rue.

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