La pharmacienne qui a vu Camille reposer le flacon

Je m'appelle Odile, j'ai cinquante-huit ans, et depuis vingt-trois ans je tiens l'officine de la rue des Trois-Frères, à Grenoble, celle qui fait l'angle avec la boulangerie qui sent le pain chaud dès six heures. On y voit défiler tout le quartier : les mamies qui viennent chercher leur tension, les gamins avec leur ordonnance de sirop, et parfois des gens qui ne demandent rien du tout — juste un endroit calme où poser leur sac une minute avant de repartir affronter la suite.

Camille Berthier, je l'ai vue pour la première fois un mardi de novembre, il y a deux ans. Une femme d'une quarantaine d'années, écharpe grise, le genre de cliente qui compte sa monnaie sans qu'on ait besoin de le lui demander. Elle est revenue presque chaque semaine pendant des mois. D'abord pour des anxiolytiques — le docteur Vasseur, en face, en prescrit beaucoup depuis la fermeture de l'usine Béard où travaillait la moitié du quartier, un an plus tôt. Puis pour des somnifères. Puis, un jour, pour rien du tout : elle est entrée, elle a fait la queue, et quand est venu son tour elle m'a juste demandé un verre d'eau.

Je ne sais pas tout de sa vie. Ce que je sais, je l'ai recomposé par bribes, entre deux clients, pendant qu'elle attendait que j'imprime son étiquette. Son mari l'avait quittée trois ans plus tôt pour une collègue de son cabinet d'architecte, à Lyon, en lui laissant le crédit de la maison de Fontaine et deux enfants à élever seule. Elle travaillait comme secrétaire médicale chez un cardiologue, un salaire qui ne suffisait jamais tout à fait. Sa mère, à Chambéry, l'appelait tous les dimanches pour lui rappeler qu'elle aurait dû se battre davantage pour garder son mariage. Sa sœur, elle, ne donnait plus signe de vie depuis une brouille bien plus ancienne, une histoire d'héritage vieille de plusieurs années sur laquelle Camille ne s'étendait jamais.

Ce que j'ai vu, moi, dans ma boutique, c'est une femme qui portait tout ça sur les épaules comme un cabas trop plein, celui qu'on n'ose pas reposer de peur que tout se renverse par terre. Elle avait ce sourire de comptoir que connaissent bien les commerçants — poli, rapide, qui ne montait jamais jusqu'aux yeux. Un jour de janvier, il pleuvait fort, elle est arrivée trempée, sans parapluie, et je lui ai tendu une serviette qu'on garde derrière la caisse pour les jours d'averse. Elle l'a prise, s'est essuyé les mains longuement, beaucoup trop longuement pour de simples mains mouillées. J'ai compris à ce moment-là que ce n'était pas la pluie qu'elle essuyait.

Je ne suis pas médecin. Je délivre ce qu'on me prescrit, je conseille un sirop contre la toux, je rappelle qu'il ne faut pas mélanger tel comprimé avec de l'alcool. Mais après vingt-trois ans derrière ce comptoir, on apprend à repérer certaines choses que les analyses ne montrent pas. La fatigue qui ne part pas avec le sommeil. Le sourire qu'on sort comme un manteau, uniquement pour la rue. Les gens qui achètent des vitamines en espérant, au fond, qu'un cachet réparera ce qu'aucune ordonnance ne peut toucher.

Le printemps suivant, Camille a arrêté de venir chaque semaine. J'ai cru, comme on croit souvent dans ce métier, qu'elle avait changé de pharmacie, ou pire. Puis, un samedi de juin, elle est réapparue, un dossier bleu sous le bras qu'elle serrait contre elle comme s'il pouvait s'envoler. Elle avait pris rendez-vous chez une psychologue du centre médico-social, boulevard Gambetta — c'est elle qui me l'a dit, en attendant que je lui rende sa carte vitale. Les séances avaient commencé six mois plus tôt, et un jour la psychologue lui avait posé une question toute simple : "Qu'est-ce que vous protégez, en restant si fatiguée ?"

Camille n'avait pas su répondre tout de suite. Mais elle m'a raconté qu'elle avait fini par comprendre qu'elle passait son énergie à des batailles qui ne lui appartenaient plus. Le procès en garde alternée que son ex-mari relançait tous les six mois sans jamais aller au bout, juste pour la maintenir sous tension. Les appels du dimanche de sa mère, qu'elle redoutait toute la semaine sans jamais raccrocher la première.

Et puis il y avait ce dossier bleu, justement. Celui du studio de Lyon, cent dix mille euros indivis avec son ex-mari, que celui-ci refusait de vendre depuis deux ans en invoquant des complications de succession. Camille venait d'apprendre, par le notaire de la place Grenette, qu'il fallait forcer le partage devant le tribunal si l'ex-mari continuait à bloquer. Elle avait posé le dossier sur mon comptoir, l'air épuisée, et m'avait dit qu'elle n'avait plus la force de se battre pour cet argent-là non plus.

Trois semaines plus tard, elle est revenue avec une autre nouvelle. Le notaire, en réunissant les pièces pour la mise en demeure, avait dû réclamer les relevés du compte commun qui servait encore à percevoir les charges de copropriété. C'est là, noir sur blanc, qu'apparaissaient les virements : un loyer versé chaque mois par un étudiant, depuis près de deux ans, sur un compte que l'ex-mari n'avait jamais mentionné. Il louait en sous-main le bien qu'il prétendait imbloquable à vendre, empochant ce qu'il ne partageait évidemment pas.

Camille m'a raconté ça d'une voix étrangement calme, presque distraite, en pliant et dépliant le rabat du dossier bleu. Elle n'a pas crié, elle n'a pas pleuré. Elle a juste dit qu'elle avait fini par accepter le compromis que son avocat proposait depuis le début : la vente forcée, sa part récupérée avec les loyers dus en plus, cinquante-trois mille euros au total, sans procès qui traînerait encore deux ans.

C'est le jour où l'argent est arrivé sur son compte qu'elle est venue chercher la boîte de somnifères qu'elle avait laissée en dépôt, une ordonnance qu'elle n'était jamais allée renouveler. Elle l'a posée sur le comptoir. Dehors, il faisait ce genre de lumière de fin d'après-midi qui traverse la vitrine et allume la poussière en suspension. Elle a regardé la boîte un long moment, sans un mot, comme si elle vérifiait quelque chose sur l'étiquette. Puis elle l'a repoussée vers moi, du bout des doigts, très doucement, comme on repose un objet qu'on ne veut pas casser.

— Gardez-la, elle me servira pas.

Je n'ai rien dit tout de suite. J'ai pris la boîte, je l'ai retournée pour vérifier la date de péremption par réflexe de métier, et dans ce silence-là, entre nous, il y avait toute la distance parcourue depuis cette écharpe grise trempée de pluie.

— C'est pas pour faire style, a-t-elle repris. J'ai juste plus besoin de dormir de force. Je dors, maintenant. Différemment.

Elle m'a expliqué qu'elle avait fait, ce mois-là, une dernière chose : elle avait écrit à sa mère, pas pour rompre, mais pour poser une limite — plus d'appel le dimanche soir si c'est pour parler du mariage raté, seulement pour parler d'elle, de ses enfants, du présent. Et elle avait envoyé un message à sa sœur, après des années de silence, non pas pour recoller les morceaux tout de suite, mais pour dire simplement qu'elle serait là si sa sœur voulait, un jour, en reparler.

Rien de spectaculaire. Aucune scène, aucune porte claquée devant témoins. Juste une femme qui avait arrêté de payer, avec sa santé, des dettes qui n'étaient pas les siennes.

J'ai rangé cette boîte de somnifères dans le tiroir des retours, sous le comptoir, avant de la faire reprendre par le laboratoire la semaine suivante. Un geste minuscule, presque administratif. Mais je repensais à ces mains essuyées trop longtemps un jour de pluie, et je me disais qu'il y avait quelque chose de juste dans le fait que ce médicament reparte sans avoir servi.

Je l'ai revue cet été, en juillet, devant la boulangerie, avec ses deux garçons qui se disputaient un pain au chocolat. Elle m'a fait un signe de la main, un vrai, celui qui montait jusqu'aux yeux cette fois.

— Ma sœur est venue déjeuner à Fontaine le mois dernier, m'a-t-elle dit en passant, le sac de viennoiseries encore chaud contre sa hanche. On a parlé de tout, sauf de l'héritage.

Puis elle a rappelé ses fils qui couraient déjà vers la voiture, et elle est partie sans se retourner, avec ce pas un peu pressé des gens qui ont, ce jour-là, quelque part où aller.

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