Le Goût de l’Abandon

Gabriel d'Orval n'avait pas mis un pied dans un marché couvert depuis une éternité. Lui, le magnat bordelais du vin, avec ses costumes à cinq mille euros et ses lunettes noires vissées sur le nez un matin de novembre, avançait entre les étals des Capucins comme on traverse un champ de mines. C'était un pari stupide avec son associé, une histoire de panier bio à aller chercher soi-même pour prouver qu'on savait encore être un homme normal. Sauf que Gabriel n'avait rien de normal. Il avait tout. Les vignobles, les médailles, les couvertures de magazines économiques. Et un vide à l'intérieur qu'il remplissait à coups d'heures sup' et de whiskies japonais hors de prix.

La pluie commençait à tambouriner sur la verrière quand une odeur l'a cloué sur place. Beurre chaud. Cannelle. Une touche d'écorce d'orange confite. Quelque chose de primitif, d'enfoui, s'est mis à vibrer sous son sternum.

— Goûtez-moi ça, mon bon monsieur… c'est la dernière part. Allez, faites plaisir à une vieille.

La femme devait avoir dans les soixante-dix ans. Un fichu à fleurs sur la tête, des doigts déformés par l'arthrose qui poussaient vers lui une barquette en carton. À l'intérieur, un gâteau qui ressemblait à un voyageur épuisé. Complet, dense, craquelé sur le dessus. Rien à voir avec les desserts architecturaux qu'on servait dans les dîners de gala où Gabriel s'ennuyait.

Il a failli dire non. Il avait un déjeuner au Pressoir d'Argent dans quarante minutes et ce genre de calories ne faisait pas partie du programme. Mais la main ridée tremblait. Alors il a pris la barquette et il a mordu dedans.

D'abord, le sucre. Puis la cannelle, dosée comme une confidence. Et soudain ce goût de caramel d'agrumes qui a traversé son palais comme une décharge électrique. Le marché a disparu. Le brouhaha, les cageots de clémentines, la pluie. Tout a basculé dans un blanc laiteux, ouaté.

Une femme chantait faux. Une chanson idiote, une comptine sur un petit chat perdu, avec des paroles dont il ne se souvenait plus. Ses mains à elle pétrissaient la pâte, des bras couverts de farine jusqu'aux coudes, et lui, Gabriel — non, lui, Gaby, le petit Gaby de quatre ou cinq ans — il était assis par terre, les fesses sur le carrelage froid, et il dessinait des soleils dans la farine tombée. La voix fredonnait : « Dors mon poussin, maman est là… »

Le souffle coupé, Gabriel a rouvert les yeux. Son cœur tapait contre ses côtes comme un poing de gamin. Il a fixé la pâtissière, incapable de dire un mot. Le goût était toujours là, sur sa langue, précis, impitoyable.

— C'est vous qui faites ces gâteaux ?

Sa voix à lui était rauque, étrangère.

La vieille dame l'a regardé avec une intensité bizarre. Comme si elle cherchait quelque chose dans son visage. Ses yeux à elle étaient d'un vert lavé, presque transparent. Il connaissait ce vert-là. Il le voyait dans le miroir tous les matins.

— Oui, c'est moi, a-t-elle murmuré. Recette de ma grand-mère. Plus personne ne le fait comme ça maintenant. Trop rustique, qu'ils disent.

Il ne l'écoutait pas vraiment. Il regardait son cou, là où dépassait une chaîne en or bon marché. Il regardait ce geste qu'elle avait pour essuyer ses mains sur un torchon à carreaux, la façon dont sa clavicule gauche remontait un peu plus haut que la droite. Ces détails ne signifiaient rien. Ils signifiaient tout.

— Vous êtes de Bordeaux ? a-t-il demandé bêtement.

— Oh non, je suis de l'Aveyron, un petit village. Je suis arrivée ici après… après des choses. (Elle a eu un geste vague.) Mais ça fait vingt ans que je suis là. Vingt ans que je tiens ce stand le jeudi.

Vingt ans.

Gabriel avait vingt-neuf ans. Toute sa vie, on lui avait raconté la même histoire officielle. Ses parents biologiques, des toxicomanes, un abandon à la naissance, l'orphelinat de Rodez, et puis l'adoption providentielle par le couple d'Orval. Son père adoptif, Valentin d'Orval, un homme d'affaires en vue, avait tout pris en main quand la première madame d'Orval était morte d'un cancer. Il avait élevé Gabriel seul, avec l'attention glacée d'un stratège. Lui donner la meilleure éducation, le préparer à diriger. Ne jamais parler du passé. Le passé était une tache, il fallait la recouvrir de marbre et d'or.

Mais ce goût-là ne mentait pas.

La femme avait maintenant les yeux pleins d'eau. Elle devait sentir que quelque chose était en train de basculer. Elle a fouillé sous une pile de torchons et en a sorti un portefeuille en simili cuir usé jusqu'à la trame. Elle l'a ouvert avec maladresse, ses gros doigts gourds ne répondant plus correctement. Elle a tiré une photographie gondolée, racornie sur les bords par l'humidité.

Gabriel l'a prise.

Un enfant blond. De la farine sur les joues. Il rit devant un vieux four de boulangerie, un tablier trop grand noué autour du cou. À côté de lui, une femme brune, jeune, pas encore trente ans. Elle tient l'enfant par l'épaule.

Cette femme, c'était elle.

L'enfant, c'était lui.

— Comment vous vous appelez ? a-t-il soufflé, alors qu'au fond de lui il savait déjà. Il savait depuis la première bouchée.

— Élisabeth. Élisabeth Marty.

Son cœur a raté un battement. Voilà. Le prénom que Valentin d'Orval n'avait jamais prononcé, mais qui figurait sur les vieux dossiers de l'aide sociale à l'enfance, ces dossiers que Gabriel avait fini par pirater quand il avait eu dix-huit ans et la rage au ventre. Date et lieu de naissance. Une adresse à Espalion. Une note en bas de page : « mère présumée inapte — absence de ressources stables — placement prononcé en urgence. »

— Vous avez un enfant ? a demandé Gabriel, la gorge serrée.

Le menton d'Élisabeth s'est mis à trembler.

— J'en avais un. Un petit garçon. Il s'appelait Gabriel comme l'ange. Parce que c'était mon ange à moi. (Un sanglot.) On me l'a pris.

— Qui ?

Elle a dégluti avant de répondre. Ses yeux verts ne quittaient plus ceux de Gabriel. Ils brillaient comme deux vitres sous la pluie.

— Un monsieur. Un très bon monsieur de Bordeaux. Il m'a dit qu'il voulait aider. Il avait une belle voiture noire, des chaussures cirées. Il m'a proposé de s'occuper de tout. Les papiers, l'orphelinat, l'adoption. Il m'a dit : « Vous ne pouvez pas lui offrir un avenir, Élisabeth. Laissez-moi faire. Il aura tout ce que vous ne pourrez jamais lui donner. Et je ferai en sorte qu'il sache qui vous êtes, plus tard, quand l'heure sera venue. »

Gabriel avait la nausée. La belle voiture noire, il la connaissait. C'était la Jaguar de son père. Les chaussures cirées, c'étaient les mocassins Berluti que Valentin faisait venir de Paris. L'heure qui viendrait, elle n'était jamais venue.

— Je n'ai rien signé, a continué Élisabeth en pleurant. Il m'a menti. Il a monté un dossier de mère défaillante avec des témoignages bidons. Il connaissait du monde au tribunal, aux services sociaux. Du jour au lendemain, je me suis retrouvée interdite de visite. Et puis un matin, on m'a dit que mon fils avait été adopté et que je n'avais plus aucun droit. J'ai essayé de me battre. Au bout de trois ans, on m'a fait comprendre que si je continuais, je terminerais en prison pour harcèlement.

Gabriel avait froid maintenant. Un froid sec qui venait de l'intérieur. Valentin d'Orval. Son père. Le bienfaiteur de la région, l'homme qui inaugurait des ailes d'hôpital et finançait des écoles. Le monstre qui avait volé un enfant à sa mère.

— Pourquoi ? a-t-il articulé. Pourquoi moi ?

Élisabeth a levé vers lui son visage raviné de larmes. Elle a eu un pauvre sourire.

— Parce que vous étiez parfait, pardi. Blond, les yeux clairs, pas de handicap apparent. Sa femme à lui ne pouvait pas avoir d'enfants, et puis elle est morte. Il lui fallait un fils. Un héritier à son image. Il a payé quelqu'un à la maternité pour qu'on l'appelle dès qu'il y aurait un profil… un profil qui corresponde.

Gabriel s'est appuyé d'une main sur le bord du stand. Ses jambes menaçaient de se dérober. Il avait l'impression d'avoir cinq ans à nouveau, perdu, cherchant une main secourable dans le noir.

— Il m'a dit que vous m'aviez abandonné, a-t-il dit, la voix brisée. Il m'a montré un dossier. Des photos de vous dans un squat, une seringue à côté de votre lit. Il m'a dit que vous aviez essayé de me vendre pour cinq mille francs avant de vous enfuir.

— Mensonges. Tout. J'ai élevé des poules et vendu des gâteaux sur les marchés. Je n'ai jamais touché à rien dans ma vie, mon ange. Je vous ai cherché. Vingt ans.

Elle s'est arrêtée net. Sa main est restée en suspens dans l'air, sans oser le toucher.

— Alors voilà, a-t-elle fait d'une voix plus dure. Vous voilà au courant. Et maintenant, monsieur le millionnaire, vous allez repartir dans votre belle voiture et je ne vous reverrai plus. Mais au moins, vous savez que votre mère ne vous a jamais abandonné.

Gabriel n'a pas répondu tout de suite. Il a regardé la photographie, son autre vie sur ce papier glacé. Il a regardé le gâteau entamé. Il a pensé à la Jaguar noire, aux causeries de son père sur le devoir, l'honneur, le nom des d'Orval.

— Non, a-t-il dit.

— Comment, non ?

— Non, je ne vais pas repartir.

Il a sorti son téléphone et a annulé le déjeuner au Pressoir d'Argent. Puis il a appelé son chauffeur.

— Ramenez une autre voiture, a-t-il ordonné. Quelque chose de discret, sans plaque personnalisée. Et prévenez Me Delorme que j'aurai besoin de lui ce soir.

Puis il s'est tourné vers Élisabeth.

— Ce gâteau-là, vous pouvez en refaire un pour demain matin ?

— Pourquoi pour demain matin ?

— Parce que je connais quelqu'un qui doit le goûter aussi.

Gabriel est arrivé au domaine familial peu avant l'aube. La bâtisse du XIXe siècle dormait encore, ses volets bleus fermés comme des paupières. Il a traversé le parc sans allumer les lumières automatiques. Connaissait chaque bosquet, chaque gravier crissant. Ici, il avait appris à faire du vélo. À composer son maintien. À ne jamais poser de questions.

Il a poussé la porte de la cuisine d'office. Une pièce secondaire que le personnel utilisait jadis pour préparer le petit déjeuner du maître. Il a posé le gâteau sur l'îlot de marbre, soigneusement emballé, et a attendu.

À sept heures précises, des pas lourds ont résonné dans l'escalier de service. La porte s'est ouverte sur Valentin d'Orval en robe de chambre de soie bordeaux – la même qu'il portait depuis trente ans, avec le monogramme brodé sur la poche. À soixante-douze ans, le patriarche gardait une carrure imposante, une mâchoire carrée, des yeux gris acier qui ne cillaient jamais.

— Gabriel ? Quelle heure est-il ? Que fais-tu dans l'office ?

— Assieds-toi.

Le ton n'était pas celui d'un fils. Valentin s'est figé. Il a regardé le gâteau, puis son fils.

— Qu'est-ce que c'est que cette mascarade ?

— Un gâteau. Recette familiale. Goûte.

— Je ne mange pas de sucre le matin, tu le sais très bien. Mon cardiologue…

— Je t'ai dit de goûter.

Gabriel a coupé une part, l'a plantée sur une assiette en porcelaine blanche. Il l'a poussée vers son père. Valentin n'a pas bougé. Il fixait la pâtisserie comme s'il s'agissait d'un serpent venimeux. Parce qu'il savait. Il avait reconnu ce parfum d'orange et de cannelle avant même que son fils ne déchire l'emballage.

— Où as-tu trouvé ça ?

— Au marché des Capucins. Une dame le vend. Une dame qui s'appelle Élisabeth Marty.

Un silence épais est tombé. L'horloge comtoise du hall comptait les secondes comme un métronome.

— Elle a bien dû te raconter des bêtises, a repris Valentin. J'ai eu vent de cette femme. Une mythomane. Elle harcèle les familles depuis vingt ans.

— Alors explique-moi, a coupé Gabriel d'une voix sourde. Le rapport d'enquête sociale que tu m'as montré quand j'avais seize ans. La seringue, le squat, l'offre de vente. Tu as tout fabriqué. Le juge des tutelles, tes "relations" à l'ASE. Tout. Tu as payé qui exactement pour falsifier ce dossier ?

Valentin est resté silencieux un long moment. Il s'est servi un verre d'eau, l'a bu à petites gorgées, puis a relevé la tête. Dans son regard, plus de cils. Juste le calcul.

— J'ai fait ce qu'il y avait de mieux pour toi. Regarde ce que tu es devenu aujourd'hui. Tu crois que tu aurais eu cette vie-là dans une caravane à vendre des gâteaux moisis sur les parkings ? Tu me méprises, mais tout ce que tu possèdes, c'est moi qui te l'ai donné.

— Tu m'as volé, a dit Gabriel en se levant, le visage blanc de colère. Tu m'as volé à ma mère, tu lui as volé son fils et tu as tout piétiné. Vingt ans, elle a attendu. Vingt ans à espérer que son enfant retrouve le chemin.

— Sa mère ? Sa mère ? Une pauvre paysanne analphabète, incapable d'élever un enfant ! Tu parles d'une perte !

— Une femme honnête que tu as délibérément brisée pour aller choisir un gosse blond sur catalogue !

Il a jeté la photographie sur la table. L'image a glissé sur le marbre et s'est arrêtée contre la tasse à café de Valentin. Le vieil homme a blêmi. Son masque de mépris s'est craquelé.

— Je l'aimais, ta mère adoptive, a-t-il articulé avec effort. Ma femme se mourait. Elle ne pouvait pas avoir d'enfants. Je voulais lui offrir une famille, un fils. C'est mon droit. J'ai protégé l'honneur de cette maison.

— Parfaitement imparable, la logique du prédateur. Tu l'as tenue au courant, au moins ? Tu as dit à maman, avant sa mort, que son fils était un enfant volé ?

Valentin a détourné les yeux, et ce geste valait tous les aveux. Bien sûr que non. Il n'avait protégé que lui-même.

— Tu vas disparaître, a dit Gabriel en reprenant la photo. Tu vas démissionner du conseil d'administration. Tu vas me signer une procuration générale pour tous les actifs du domaine. Et tu vas écrire, de ta main, un courrier au procureur de la République. Tu y détailleras précisément ce que tu as fait.

— Tu n'oserais pas. Le nom des d'Orval, notre réputation…

— Le nom des d'Orval va pourrir, et ce sera à cause de toi. Mais ici, dans cette maison, il n'y aura plus de secrets. (Il a écrasé le gâteau dans l'assiette, faisant voler des miettes.) Demain, j'organise une conférence de presse. Je veux que tout Bordeaux sache. Ne t'avise pas de fuir. Mes avocats ont déjà déposé une demande d'interdiction de sortie du territoire. Où que tu ailles, je te retrouverai.

Valentin n'a pas répondu. Ce colosse, cette figure d'airain du négoce bordelais, s'est affaissé lentement dans sa chaise, la robe de chambre ouverte sur un torse blanc.

Gabriel n'a pas attendu. Il a traversé le parc dans l'aube désormais pleine, le cœur étrangement léger. Il avait perdu un père, un nom, une enfance. Mais il venait de récupérer le goût du gâteau de sa mère.

Le jour même, Élisabeth Marty est entrée dans le domaine familial. Elle a longé les allées de buis taillés, incrédule, un cabas à fleurs au creux du coude. Gabriel l'a attendue devant le perron, et quand il l'a vue, il a fait ce qu'il n'avait pas eu le droit de faire depuis l'âge de quatre ans : il s'est avancé et il l'a prise dans ses bras.

Elle sentait la cannelle et le sucre vanillé. Elle était si frêle, si légère sous le gros manteau de laine élimé. Mais elle sanglotait de bonheur, et lui aussi, et ce n'était plus pareil.

— Tu vois, a-t-elle dit dans un rire trempé de larmes en s'écartant pour le regarder, je t'avais fait un gâteau pour que tu te souviennes.

— Je me suis souvenu, a dit Gabriel.

Dans la vaste cuisine de la maison – celle d'apparat, avec la cuisinière en fonte et les casseroles de cuivre, celle où plus personne ne cuisinait vraiment depuis des décennies –, Élisabeth a retroussé ses manches. Elle a demandé de la farine, des œufs, du beurre. Elle a travaillé la pâte comme on tisse un fil, avec patience, avec la mémoire du monde dans les mains. Et pendant qu'elle pétrissait, elle a chanté.

La comptine du petit chat perdu.

Gabriel l'a écoutée, adossé au mur, les yeux fermés. Le passé ne s'effaçait pas, bien sûr. Il y aurait des procès, des articles, des regards haineux dans la rue. Mais pour la première fois en vingt ans, ce petit garçon couvert de farine dans la cuisine d'une boulangerie de l'Aveyron savait qu'une voix ne s'était jamais tue, quelque part, entêtée, obstinée, une voix qui fredonnait en attendant son retour.

Et elle avait tenu parole.

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