Cannes, mairie de quartier de la Bocca, un samedi matin de septembre. Dix heures quarante-huit. Le mariage de sa mère et de son ex-mari était prévu pour onze heures.
Jeanne a remonté les marches deux par deux, le cuir de ses sandales claquant sur le marbre usé. Pas de bouquet, pas de témoin. Sous son bras gauche, une pochette en cuir fauve ; dans la main droite, une boîte en marqueterie de cerisier, guère plus grande qu’un cendrier, fermée par un lien de velours noir.
L’huissier a ouvert la bouche pour lui demander qui elle était, puis il a reconnu son visage sur la photo du faire-part posée sur le registre. Il s’est effacé, l’air soudainement pressé de ne rien voir.
La musique d’ambiance – un vieux Brel – s’est étranglée quand elle a poussé la double porte. Les trente chaises pliantes disposées face à l’estrade en bois ciré étaient occupées par des cousins éloignés, deux voisines du cours Saleya et la demi-sœur de Nice qui n’avait jamais digéré qu’on lui vole son fiancé trente ans plus tôt. Tous se sont retournés en même temps. Le pianiste a plaqué un accord faux.
Au fond, près de la table où le maire adjoint feuilletait encore ses notes, sa mère, Marie-Laure, soixante-huit ans, se tenait toute de lin blanc cassé, un chapeau de paille à large bord incliné sur l’œil gauche. À sa droite, Fabien, trente-neuf ans, costume bleu ciel et tan sur les tempes fraîchement fondues au spray. L’ex-mari de Jeanne. Parti du domicile conjugal deux ans et demi plus tôt pour s’installer dans la chambre d’amis de sa belle-mère, soi-disant pour « lui tenir compagnie après son veuvage ». L’histoire avait fait le tour du marché Forville en moins d’une semaine.
— Jeanne… commença Marie-Laure, la bouche soudain sèche.
Fabien ne dit rien. Il avait blêmi jusqu’aux jointures.
Jeanne traversa la travée centrale sans ralentir, la boîte en marqueterie portée devant elle comme un cierge. Elle savait que tout le monde attendait qu’elle crie, qu’elle tremble. Elle ne tremblait pas. Elle venait de passer la matinée chez maître Cerdan, notaire boulevard Carnot, et ce qu’elle tenait là valait plus que toutes les scènes de sang qu’ils avaient pu imaginer.
— Je suis désolée pour le retard, dit-elle en s’arrêtant net à un mètre de l’estrade. Les papiers d’héritage prennent toujours plus de temps que prévu.
Sa mère cilla comme si on lui avait soufflé de la fumée. Fabien posa machinalement la main sur l’avant-bras de sa future épouse.
— Quel héritage ? demanda Marie-Laure d’une voix qui se voulait légère. Ton père ne possédait rien qui ne soit déjà…
— Papa a refait son testament il y a quatre mois, le 12 mai exactement, coupa Jeanne. Trois jours avant son infarctus. Tu n’étais pas au courant, maman, forcément : tu étais en week-end à Portofino avec Fabien quand il a signé. Le notaire a la version originale, j’ai une copie certifiée. Je te résume : la villa de la rue Meynadier, l’appartement du Suquet, le bateau amarré au port du Mouré Rouge, la société de location de matériel de plongée et les trois comptes-titres. La totalité revient à l’unique fille légitime. Toi, tu touches la somme prévue par la loi : rien. Papa a spécifié une clause d’exhérédation pour indignité, avec photos et constat d’adultère à l’appui, déposés chez le juge.
Elle ouvrit le fermoir de la boîte en marqueterie d’un geste sec. À l’intérieur, sur un carré de feutrine noire, reposait une simple clé longue en laiton terni et une liasse de feuilles pliées.
— Cette clé, c’est celle du nouveau verrou de la villa Meynadier. Je l’ai fait poser hier matin, après avoir reçu le document d’exécution provisoire. Vous avez jusqu’à lundi pour récupérer vos affaires personnelles. En attendant, je vous offre une nuit au Negresco, en guise de cadeau de mariage. La réservation est au nom de monsieur et madame « à la rue ».
Un des cousins laissa échapper une quinte de toux. La demi-sœur de Nice ébaucha un sourire qu’elle ne chercha même pas à cacher.
Marie-Laure arracha la boîte des mains de Jeanne, le lien de velours claqua. Elle déplia les documents, ses yeux passaient du timbre fiscal à la signature du notaire, de la signature du notaire à la mention « privation totale de droits successoraux ». Le chapeau de paille glissa sur son front d’un coup.
— C’est impossible, murmura Fabien, la voix rauque. Ton père ne savait rien. On a fait attention.
Jeanne se tourna vers lui. La même fossette au menton, le même grain de beauté derrière l’oreille que sur les photos du voyage à Cabourg où tout avait commencé – la trahison, le mensonge, les nuits passées à se demander quel défaut avait-elle pour qu’un homme aimé vous troque contre l’image de sa propre mère. Elle sentit le poids du téléphone dans sa pochette en cuir, avec le message de l’agence de sécurité qui confirmait que les vigiles étaient déjà en place rue Meynadier.
— Il savait, Fabien. Depuis le premier jour où tu as oublié une paire de chaussettes dans la salle de bain des invités. Et il a tout documenté. J’ai aussi une copie de sa déposition auprès du commissariat de la Croix-des-Gardes, au cas où tu voudrais contester l’indignité. La justice est prévenue.
Fabien lâcha le bras de Marie-Laure. Un silence de plomb tomba sur la salle. Le maire adjoint, un petit homme chauve avec des lunettes en demi-lune, replia son livret de cérémonie et recula discrètement vers la porte de derrière. L’huissier avait disparu.
Marie-Laure riva ses prunelles grises dans celles de Jeanne. Elle essaya une dernière parade, la carte de la mère blessée :
— Tu voudrais me jeter dehors à mon âge ? Ta propre mère ?
Jeanne reprit la boîte en marqueterie, en referma le couvercle doucement, puis la cala sous son bras gauche.
— À ton âge, maman, on devrait être entourée de l’amour des siens. Tu as choisi de t’entourer des chaussettes de mon mari. Maintenant tu récoltes ce que papa a voulu pour toi : un aller simple. Le taxi qui t’attend en bas te conduira où tu voudras, une fois vos affaires rendues.
Elle pivota sur ses sandales et refit le même chemin, en sens inverse. Les invités se ratatinèrent sur leurs chaises pliantes, personne ne la retint. Quand ses doigts touchèrent la poignée de la double porte, Marie-Laure hurla quelque chose qui ressemblait à « ingrate ! » mais le mot se perdit dans le fracas d’un vase de lys que Fabien venait de balayer du coude en tentant de la rattraper.
Jeanne ne se retourna pas. Elle longea le couloir, franchit le perron, descendit sous les platanes de l’avenue Francis Tonner. La lumière de onze heures tapait sur le pavé, une chaleur de fin d’été. Le taxi promis était bien là, un monospace blanc avec des sièges vides.
Elle glissa la boîte en marqueterie sur la banquette arrière et donna l’adresse de la rue Meynadier au conducteur. Dans sa main libre, elle tenait toujours le téléphone allumé sur le SMS du gardien : « Villa sécurisée. Personne n’entrera sans votre accord. »
Au moment où la voiture démarrait, elle entendit, à travers la vitre ouverte, un second cri en provenance de la salle des mariages – celui de Fabien, qui réclamait des explications à sa toute nouvelle belle-mère sur le partage de la chambre d’hôtel à venir. Personne ne répondait vraiment. Le bruit s’éteignit dans le ronronnement du moteur.







