Le carnet à la couverture bleue

Quand j'ai épousé Bernard, j'avais vingt-trois ans et je travaillais comme secrétaire médicale dans un cabinet de radiologie, rue de la République, à Clermont-Ferrand. J'aimais cette odeur de café tiède dans la salle d'attente, les blagues de la manipulatrice avec qui je partageais mon bureau, ce petit virement qui tombait le vingt-huit de chaque mois sur mon propre compte. Puis Camille est née. Deux ans plus tard sont arrivés les jumeaux, Hugo et Léo. La nourrice pour trois enfants coûtait presque autant que mon salaire net. Bernard et moi avons calculé, recalculé, et j'ai fini par poser ma démission. "Quand ils entreront à l'école, tu reprendras", m'avait-il dit, un soir, devant la télé qui diffusait le journal de vingt heures. Je n'ai jamais repris. C'est à cette époque que j'ai acheté, chez le papetier de la place, un carnet à la couverture bleue, pour noter les rendez-vous des enfants, leurs poids de naissance, leurs premières dents. Je pensais qu'il ne servirait qu'un an ou deux.

L'année où Léo est entré au CP, ma belle-mère, Odette, est tombée dans sa salle de bains. Elle vivait seule à Riom, dans un petit pavillon avec un jardin qu'elle n'arrivait plus à entretenir. Bernard avait des horaires impossibles à l'usine Michelin, et ses deux sœurs habitaient l'une à Lyon, l'autre à Bordeaux. Alors c'est moi qui ai pris le relais. Chaque matin, je déposais les enfants à l'école, puis je prenais le bus 4 jusqu'à Riom. Je lui préparais son aligot, je triais ses médicaments dans un pilulier, je nettoyais la maison, je l'accompagnais chez le médecin. J'ai sorti mon vieux carnet bleu, celui des enfants, et j'ai commencé à y noter, sur les pages restées blanches, les dosages, les dates de consultation, les remarques du médecin traitant. Odette me voyait écrire et disait toujours la même chose : "Tant que tu notes, ma fille, rien ne peut vraiment mal tourner." L'après-midi, retour pour récupérer les enfants, les devoirs, la lessive, le dîner à préparer. Odette a vécu encore treize ans. Je ne regrette pas de m'être occupée d'elle — c'était une femme au caractère bien trempé, mais reconnaissante à sa façon, avec ses petits mots griffonnés sur des Post-it que je retrouvais parfois dans les poches de son gilet.

Le problème, c'est que tout le monde a fini par trouver ça normal. Bernard répétait qu'il faisait vivre cinq personnes avec son salaire d'ouvrier qualifié. Il ne disait jamais que c'était possible parce que je réglais tout le reste.

Quand nous avons eu soixante-dix ans, tous les deux la même année à trois mois d'écart, et qu'il a pris sa retraite, nous avons décidé de faire le point sur nos comptes. L'appartement était payé, nous avions quelques économies, et une petite maison en Corrèze, du côté d'Ussel, achetée trente ans plus tôt pour les vacances des enfants. J'ai proposé de la vendre — on n'arrivait plus à l'entretenir, la toiture fuyait, et je voulais garder une partie de l'argent pour adapter notre salle de bains, l'autre en réserve pour la santé. Bernard a refusé net. "Cette maison, c'est moi qui l'ai payée." Je lui ai rappelé que nous étions mariés sous le régime légal, la communauté réduite aux acquêts, et que tout ce qui avait été acheté pendant le mariage nous appartenait à tous les deux. C'est là qu'il a prononcé la phrase que je n'ai jamais oubliée : "Ne mélange pas tout, Colette. L'argent, c'est moi qui l'ai gagné. Toi, tu n'as jamais rien apporté."

Je suis restée assise en face de lui, les relevés de la Caisse d'Épargne étalés sur la table de la cuisine. Quarante-quatre ans que je cuisinais, que je nettoyais, que j'élevais nos enfants et que je m'occupais de sa mère. Je faisais aussi des retouches de couture pour les voisines et je vendais des confitures au marché de Noël de la paroisse, mais cet argent-là finissait toujours dans des chaussures d'écolier, des boîtes de médicaments ou le panier de courses. Je lui ai demandé combien aurait coûté une aide à domicile pendant treize ans. Combien une femme de ménage, une cuisinière, une nounou pour trois enfants. Bernard a répondu que ça n'avait rien à voir. "Tu étais sa belle-fille et mon épouse. C'était ton devoir."

Cette nuit-là, j'ai dormi dans la chambre de Camille, restée vide depuis son départ pour Toulouse. Le lendemain, j'ai appelé une avocate dont le nom traînait depuis des années sur un aimant du réfrigérateur — une carte de visite qu'une ancienne collègue du cabinet de radiologie m'avait glissée un jour, "au cas où". Je ne voulais pas forcément divorcer, mais je voulais savoir quels étaient mes droits. J'ai apporté l'acte notarié de la maison, les relevés bancaires, nos papiers. L'avocate m'a expliqué que la maison et les économies ne lui appartenaient pas à lui seul. Mon travail non rémunéré n'apparaissait sur aucun relevé, mais légalement, le patrimoine était commun.

Quand je l'ai raconté à Bernard, il s'est emporté. Il m'a accusée de ne plus lui faire confiance, de vouloir lui arracher ce qu'il avait construit. Nos enfants l'ont appris lors d'un déjeuner dominical, autour du gigot que j'avais préparé comme chaque premier dimanche du mois. Bernard a répété devant eux qu'il avait tout payé, tout seul. Camille lui a demandé qui la veillait quand elle avait trente-neuf de fièvre pendant qu'il était en déplacement pour l'usine. Hugo s'est souvenu que j'avais vendu ma seule alliance en or de ma grand-mère pour réparer l'embrayage de la Peugeot familiale. Léo a demandé qui s'était occupé de mamie Odette pendant treize ans. Bernard n'a rien répondu. Il a repoussé son assiette, à peine entamée.

Il n'a pas changé d'avis tout de suite. Pendant des semaines, on se croisait sans presque se parler, lui devant le poste, moi dans la cuisine. Il avait bâti toute son identité sur l'idée d'être celui qui faisait vivre la famille, et reconnaître ma part lui donnait l'impression de perdre la sienne.

Un mardi de novembre, il a fini par accepter de m'accompagner chez un conseiller en gestion de patrimoine, à l'agence du Crédit Agricole en face de la mairie. Nous avons remis les comptes à plat, mis nos deux noms sur tous les documents, et convenu qu'aucun bien ne serait vendu sans décision commune. J'ai ouvert un compte personnel où serait versée chaque mois une somme fixe — pas un cadeau qu'il me faisait, mais une part de nos revenus communs.

Un soir de janvier, Bernard a posé sur la table une vieille boîte à chaussures pleine de factures jaunies. Dedans, des ordonnances au nom d'Odette, et, tout au fond, le carnet à la couverture bleue que je croyais avoir égaré depuis des années — celui des enfants, celui des médicaments, celui de treize ans de sa mère. Il l'a feuilleté un long moment, sans un mot, s'arrêtant sur une page où j'avais noté, un soir de grippe, l'heure exacte de chaque prise de sirop pour les jumeaux. Puis il a dit : "Je ne savais même pas que tout ça existait." Ce n'était pas des excuses parfaites. Mais c'était la première fois qu'il reconnaissait ce que j'avais porté.

Six mois plus tard, j'ai pris rendez-vous seule chez le notaire de la place de Jaude, sans en parler à Bernard à l'avance — je voulais faire ça par moi-même, une bonne fois. J'ai signé la mise à jour du contrat de mariage actant que la maison d'Ussel, désormais estimée à cent quatre-vingt mille euros, m'appartenait pour moitié en propre, indépendamment de toute décision future de vente. J'ai fait virer sur mon compte personnel la part qui me revenait sur les économies communes, quarante-deux mille euros, celle que j'avais mise treize ans à gagner sans jamais toucher un centime. Avec cet argent, j'ai fait refaire la salle de bains, comme je le voulais depuis le début, avec une douche à l'italienne et une barre d'appui.

Aujourd'hui j'ai soixante-quatorze ans. Nous vivons toujours ensemble, mais autrement. Je ne demande plus la permission pour m'acheter une robe, pour aller au cinéma avec mes amies du mardi, ou pour passer le week-end chez ma sœur à Vichy. Hier, en rangeant l'étagère du couloir, j'ai retrouvé le carnet bleu, rendu à sa place parmi les albums de photos. Je l'ai ouvert une dernière fois, j'ai relu deux ou trois pages, celles des dents de lait et des rendez-vous chez le pédiatre, puis je l'ai refermé et glissé dans le tiroir de la commode, entre les nappes brodées et les papiers de famille — non plus caché, mais rangé, à sa place, comme le reste.

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Sixty & Me
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